LETTRE POUR SERVIR DE PREFACE
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« Lanterne magtquç!
€ Pièce curieuse â' voir!!! »
Vous souvient-il de vos huit ans, marquise ?
Oui, n'est-ce pas? puisque de cela il y a quinze ans à peine.
Quant à la vieille maison paternelle dont les lézardes majestueuses figuraient presque toutes (on ne sut jamais pourquoi) les fleurs aimées de la Maison de France;
Quant à ce manoir presque féodal oublié en plein Paris nouveau, et dont les portes hospitalières m'étaient jadis si souvent ouvertes;
Vous devez bien vous le rappeler aussi;
Car sa grille monumentale qui, à cette heure encore, se cache vertueusement sous des lierres centenaires, votre calèche la côtoie chaque jour quand vous allez au Bois en compagnie de vos griffons d'Ecosse.
Et ses grands arbres, alors que vous passez, chuchotent à votre oreille de tendres reproches, belle ingrate qui les avez quittés pour le nid plus coquet, plus en vue, qu'avait bâti pour vous TElu de votre cœur, nid parfumé tout plein des élégances et des fantaisies de trois mondes, maison de verre ^ enfin, que votre belle vie si honnête et si pure vous permettait d'ailleurs.
A cette heure, de même que les vieux arbres vous demandent :
Te souviens-tu ?
Je vous demanderai, moi :
Vous sou venez- vous ?
Oui, vous souvenez-vous, marquise, d'un certain soir de novembre 1 860 ?
La Duchesse, votre mère, avait fait, quelques jours aijparavant, une chute de cheval assez grave; elle ne pouvait encore se lever de sa chaise longue, et je conversais à voix basse avec elle, tandis que, plus loin, le "Duc, vous tenant sur ses genoux, un
vn
peu tremblants ' déjà, vous donnait, à grand^peine, une leçon d^anglais :
— We are told that the sultan Mahmoud^ disait le duc ;
We are told that the sultan Mahmoud^ répétiez-vous entre vos petites dents serrées comme les perles d'un collier;
Ah ! c'est qu^il ^entait fort ce soir-là ; la grêle fouettait avec rage les saints martyrs aux robes de pourpre et aux auréoles d'azur plaqués sur les vitraux gothiques du petit salon servant de cadre à ce doux tableau de famille.
Et le sommeil vous gagnait!...
Et, pour tenter de soulever vos longs cils noirs, lourds rideaux de velours tombant de vos paupières, vous tiriez héroïquement, mais en cachette, les petites boucles blondes qui se crispaient en spirales sur votre cou de cygne !...
Tout à coup, les accents criards d'un orgue de Barbarie retentissaient au loin dans la rue déserte, en même temps qu'une voix pleurarde psalmodiait :
< Lanterne magique!...
€ Pièce curieuse à poirll, . . »
Et aussitôt le somAieil s'envolait, effarouché ; et vous vous échappiez, gracieuse cooleuvre, d'entre les genoux paternels qui vous retenaient captive.
vin
Bientôt, à votre prière, les sonnettes tintaient, les valets accouraient, l'un d'eux allait bien vite ouvrir la petite porte de l'hôtel, et, une minute après, sur l'un des panneaux de la salle à manger des réceptions intimes, la nappe était mise pour le régal de vos yeux agrandis tout à coup par la curiosité et l'émerveillement :
« Lanterne magique!
« Pièce curieuse à voir!! »
Et les verres, furieusement enluminés, se succédaient, glissant, rapides, dans le grand cercle lumineux.
Et tous les gais fantoches que vous aviez admirés déjà dans ces théâtres subventionnés par Tenfance, et que l'on nommait Guignol et Séraphin, vous les retrouviez là sur cette page blanche tirée aux quatre coins.
Ah ! vos rires de printemps ! vos exclamations naïves !
Je les entends encore!
« C'est lui ! (disiez-vous) c'est Polichinelle , « toujours ivrogne! c'est Pierrot toujours pa- € resseux! c'est Colombine, toujours coquette! « c'est Arlequin^ toujours voleur! (et toujours € capon) ces deux gros matamores avec leurs « grandes épées, qui reculent sans cesse et ne se < battent jamais !
a C'est Peau d'âne ! c'est Cendrillon ! qui m'ont tant fait pleurer !
« C'est le Pont cassé qui m'a tant fait rire ! »
« Les canards Pont bien passé ! »
(Chantait l'orgue en ce moment).
Vous ne faisiez alors à ceci aucune allusion politique, marquise ?
Vous avez dû y réfléchir depuis !
Mais quand l'orgue, obéissant, entamait le trémolo chargé de soutenir le morceau capital :
Voilà le cadran solaire !
Tire lire laire^
Vous détourniez pudiquement les yeux, car vous compreniez déjà, instinctivement, la nécessité de cette grande institution qu'on nomme :
La Censure.
Quoi qu'il en soit, à cette époque-là, marquise, vous éclatiez de joie et vous battiez des mains, parce que toutes ces figures gracieuses ou grotesques vous faisaient remonter dans le passé ! Un passé de trois mois!
Tout un siècle à huit ans !
Eh bien ! j'ai mieux que cela à vous offrir à cette heure, madame !
L'année vécue (j'entends : Tannée mondaine) vous pouvez la revivre.
Feoilletez le volume que je vous envoie, il est plus indiscret qu'il n'est gros ! feuilletez le hardiment néanmoins,
Il est de votre monde.
L'auteur, il est vrai, n'a pas fait comme le singe de la Fable :
Il rCa pas oublié d^éclairer sa lanterne.,
La flamme, au contraire, s'y joue, vive et scintillante, comme un reflet joyeux de l'esprit parisien ; seulement, si sa lanterne brille,
Elle n'aveugle pas.
Faites glisser les verres, madame !
Tournez les pages, marquise !
Et, comme autrefois, vous vous écrierez : je me souviens !
Et, comme autrefois, au défilé de vos souvenirs, tantôt vous battrez des mains, tantôt vous ferez la moue, cette gracieuse façon de siffler qu'ont inventée les grandes dames.
Tournez les pages.
Et les soirées écoulées vous seront rendues ! et vous reverrez les grandes salles de premières avec leur dévergondage de richesses :
Richesses de la beauté,
Richesses de la naissance.
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Richesses du talent !
Tournez les pages, madame,
Et les grandes comédiennes qui étreignent les cœurs, et les amoureuses fauvettes qui chatouillent les sens, vous croirez les entendre encore.
Faites glisser les verres, marquise.
Et les bataillons de maillots roses, emprisonnés avec tant d'art par Justament entre deux rayons de soleil,' tituberont, comme au premier jour, grisés des notes capiteuses des Offenbach et des Lecocq.
Et tous les fantoches de notre cerveau :
Pâles héroïnes, héros songeurs, tyrans de carton, tribuns en baudruche, conseillers épouvantails pour vergers^ margotons trônant et jocrisses détrônés, reviendront de bonne grâce faire la parade devant vous, affublés des oripeaux étranges et charmants que décroche Gré vin au Temple des chimères:
Marquise ! c'est l'année naissante!
Les vents d'orage ont, depuis longtemps, dispersé les grotesques mais pacifiques acteurs qui savaient charmer votre enfance .
A l'orgue de Barbarie a succédé l'orgue populaire
Vox Populi!
Et la France aujourd'hui a deux Lanternes magiques au lieu d'une.
Deux chambres noires où vont se refléter bien des nuances diverses ;
Se succéder bien des personnages nouveaux.
Allons I matassins, pierrots et matamores I
Revenez et soyez public à votre tour î
Et jugez ceux qui vous succèdent !
Ce n'est plus pour vous mais pour d'autres que Ton va crier à cette heure :
Lanterne magique !
Pièce curieuse à voir!!
Théodore Barrière*