SOIREES
de 1875
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INAUGURATION DE l'oPÉRA
5 janvier.
Avant la Représentation
Qui n'a pas vu M. Halanzier en ce jour mémorable ne peut se figurer ce que c'est qu*un homme harassé, tracassé, traqué, surmené, à bout de forces sinon à bout de courage. Deux nuits blanches, trois jours pendant lesquels il a fallu recevoir, écouter, contenter de quatre à cinq mille solliciteurs, alors qu'on disposait de trois ou quatre cents places au plus; au milieu de tout cela, rindisposition de la Nilsson, des médecins à consulter, un spectacle à modifier ; et celui-ci qu'il ne faut pas froisser, et celui«là qu'on voudrait mena-
ger, voilà de quoi dégoûter plus d'un amateur de Thonneur de diriger TAcadémie Nationale de Musique et de Danse t
L'antichambre directoriale pleine de monde; pleine de monde également la cour de l'ancien Opéra ; Louis, veillant devant les cabinets de M. Halanzier et du se* crétaire, M. Delahaye; un sergent de|ville veillant sur Louis; des coups de sonnette sans interruption; des exclamations — toujours les mêmes — qu'on entend, de temps en temps, à travers les portes : « Je n ai rien, je ne veux pas, je ne recevrai plus personne I » Voilà le tableau.
— Tenez, me disait le directeur ce matin, injuriezmoi, battez-moi — vous avez une canne — je suis incapable ni de vous répondre, ni de me défendre !
Et notez qu'au' point de vue de la distribution des billets, M. Halanzier a été relativement heureux. L'intervention du ministère simplifiait tout. Mais il y a eu des gens féroces qui, jusqu'au dernier moment, espéraient qu^ils auraient plus de chance que les autres, et c'est bien quelque chose d'être obligé de répondre cinq ou six mille fois en deux jours : «c Toute la salle est donnée ! »
J'ai vu un solliciteur typique. Arrivé à onze heures du matin, il est parvenu à force d'intrigues et de patience à violer toutes les consignes et à être reçu par M. Halanzier.
— Que désirez-vous ? lui demande le directeur de rOpéra.
' — Une place.
— Et à quel titre ?
— Simple amateur.
Inutile de dire que ce persévérant personnage est parti amateur comme devant.
Jamais, au grand jamais, depuis qu'il j a des premières, des inaugurations et des galas, on ne s'est dis« puté les coupons avec plus d'acharnement que pour la solennité de ce soir.
La représentation, subitement privée d'un de ses grands éléments de succès, n'offrait pourtant que des attraits relatifs ; presque tous ceux qui devaient Thonorer de leur présence avaient déjà visité l'Opéra en détail, mais tout le monde avait cette ambition suprême : pouvoir dire « j'y étais ! »
Dans une agence des boulevards^ un étranger avait offert quinze mille francs d'une loge I
Ah ! si le gouvernement avait voulu profiter de l'occasion pour arriver à cette fameuse conjonction des centres si difficiles à obtenir. Comme les billets pour l'inauguration de l'Opéra eussent rallié des voix hésitantes I
— Donnez-moi une constitution et je vous donne un fauteuil d'orchestre.
C'était si simple.
M. Charles Garnier a dû payer cent vingt francs sa loge du deuxième étage. Le ministre des beaux-arts ne lui a pas tait remise de la peine. Mais, plus généreux que son collègue, le ministre des travaux publics a autorisé l'architecte à porter cette somme au compte des frais généraux de l'agence des travaux.
En y réfléchissant bien, cent vingt francs ajoutés à trente-huit millions, ce n'est pas une affaire?
Deux heures avant l'ouverture, du reste, Tarchitecte travaillait encore.
L'éclairage de la salle, plus brillant que le soir de Tessai, sera encore incomplet. Il manque cent quatre* vingts becs au lustre, et on n'a pu voir que trois des pierres lumineuses de la frise, qui en contient soixante. Cela se fera petit à petit, d'ici à la fin de janvier.
Les salons des premières loges ont seuls leur luminaire. On a placé à la hâte des bougies dans les loges des autres étages.
Il n'y a pas qu'à l'éclairage qu*on travaille encore jusqu'à ce soir. A cinq heures les tapissiers terminaient le plancher qui sépare la loge du chef de TÈtat de Pavant-scène de second étage, espèce de soupente construite par son ordre et qui est louée au prince Trou* betzkoï.
Enfin le rideau, déjà mis en place depuis deux jours, n'a réellement été prêt à fonctionner qu'à six heures.
L'Entrée
Bien avant six heures, les groupes se forment ; de la rue du Quatre-Septembre, des grands boulevards, de la rue Lafayette, la foule accourt à flots pressés.
Les curieux se portent d'abord sur la place pour contempler l'Opéra nouveau dans toute la splendeur de
ses illuminations. Déception profonde. Où l'on cii-oyait voir jaillir des flots de gaz et de lumière, on ne voit que quelques candélabres fort beaux, il est vrai,. mais ne jetant sur le monument que des lueurs blafardes filtrant péniblement au travers des vers dépolis.
Sans les maisons de commerce voisines, qui avaient toutes allumé leurs rampes brillantes, on n'aurait pas vu le palais de l'Opéra ni les rues qui y donnent accès.
C'était piteux ; et pourtant quelle foule !
Toute la place de l'Opéra proprement dite était sablée. C'est par là que devaient passer le lord-maire, le Maréchal et les ministres.
Le Maréchal est arrivé premier. A huit heures moins un quart, sa voiture s-est arrêtée devant une petite porte située du côté de la rue Auber, et qui est destinée, dans l'avenir, au bureau de location. Il a été reçu là par M . Halanzier, qui l'a conduit à sa loge en passant par un escalier secondaire et par un magnifique couloir en vieilles tapisseries des Gobelins, créé à la hâte dans les dépendances du futur pavillon du chef de l'État,
Peu après est arrivé le lord-maire dont le cortège, débouchant de la rue de la Paix, était précédé de quatre hérauts sonnant de la trompette. Ces hérauts, vêtus de rouge et coiffés d'une toque noire, auraient l'air tout à fait moyen-âge, s'ils ne portaient des pantalons à la dernière mode. Leur sonnerie a quelque chose de bizarre, qui rappelle les airs créés jadis par Pilaii pour rentrée de Louis-le-Hutin dans la Tour de Nesle,
Reçu à sa descente de voiture par les préfets et les ministres, sir Stowe a paru très flatté des honneurs qu'on lui rendait. Il a monté lentement les degrés du grand escalier, précédé de ses massiers, suivi de ses shérifs en robes rouges, de son porte-glaive et d'une fouie de dignitaires dont les fonctions sont graves, mais dont les noms nous paraissent comiques. Il y a notamment le eld-master-poultrjr ou grand- maître de la volaille, qui a sans doute des attributions très sérieuses, avec un titre qui rappelle beaucoup ceux que les rois donnent à leurs favoris dans les contes de fées. Autre entrée à effet, celle de Charles Garnier, au bras de madame Garnier.
Immédiatement reconnu, l'architecte a été acclamé, et c'est entre deux haies de curieux sympathiques qu'il est arrivé à sa place.
Dans un couloir, un ami s'approche et lui dit, presque à Toreille :
— Vous savez la nouvelle ?
— Laquelle?
— Vous êtes officier de la Légion d'honneur.
— Oui I on me l'a dit. Mais je sais aussi qu'on a été bien peu généreux pour mes collaborateurs, ce qui diminue beaucoup m^ joie.
La Salle
Le coup d'œil de la salle est splendîde. Le rideau de MM. Rubé et Capron a des tons clairs, qui reflètent
les feux de la rampe et du lustre. La lumière n'est pas éclatante, elle est du moins suffisante pour permettre d'admirer toutes les magnificences des décors, toutes les toilettes, toutes les beautés. Les brillants uniformes sont un peu clair-semés, mais il y a tant de blanches épaules, tant de diamants et tant de fleurs, que Ton est ébloui dès Feutrée.
Il y a là tout Paris et tout Versailles. Les austères beautés qu'on ne voit que dans les salons de la rue de Varennes ont consenti pour une fois à venir dans l'enfer parisien. Elles s'y rencontrent avec les grandes dames du monde parlementaire, celles dont les échos du théâtre des Réservoirs redisent les noms dans les séances à sensation oti l'organe nasillard de M. Dufaure se fait entendre, dominant la basse profonde de M. Ricard. Seul le demi-monde est sévèrement exclu, et sauf quelques pensionnaires de l'Opéra, mesdames Gueymardy Moisset et Berthe Thibault, les dames artistes sont en très petit nombre.
Voici, aussi exactement que possible, la composition de la salle :
Grande avant-scène de gauche: M. le maréchal et madame la maréchale de Mac-Mahon, M. Patrice de Mac-Mahon; leur fils, en costume d'élève de Saint- Cyr, et un de ses camarades de l'école; M. le colonel marquis d'Abzac; M. le vicomte d'Harcourt; M. le colonel Broyé; le lieutenant de vaisseau de Langsdorff; M. le lieutenant prince de Berg; M. de la Martinière.
Deuxième avant-scène de gauche : le très honorable
sir Stowe, lord-maire de Londres, ses shérifs et les officiers de sa maison.
En face, première avant-scène : M. le président Buffet, MM. le duc d'AudiSret-Pasquier, de Kerdrel, et les secrétaires de l'Assemblée.
La loge 17 est occupée par M. le comte et madame la comtesse de Paris, madame la duchesse de Montpensier et l'infante Christine.
Dans les autres premières loges, nous voyons: S. M. le roi de Hanovre et les deux princesses ses filles; M. le général et madame de Cissey avec M. le commandant Garcin et M. le capitaine Gudin, — madame la duchesse d'Audiffret-Pasquier et sa fille, madame la comtesse de Clermont-Tonnerre, — M. le duc de Broglie, qu'on a vu assez longtemps dans la loge du Maréchal, M. le prince et madame la princesse de Broglie, avec M. le comte d'Armaillé, — les ministres de l'Agriculture et du Commerce, des Travaux publics, de la Justice, de l'Instruction publique; — M. le général, grand chancelier de la Légion d'honneur et madame Vinoy; — M. le général gouverneur de Paris, et madame de Ladmirault ; — M. le maréchal et madame la maréchale Canrobert, avec madame Vandal et M. le baron et madame la baronne de Bourgoing, — M. le duc et madame la duchesse de Larochefoucault-Bisaccia, et M. le marquis et madame la marquise de Mornay, — M. le baron et madame la baronne de Beyens, avec M. le comte et madame la comtesse de Moltke, — le prince et la princesse Orloff, — le prince et la princesse de Hohenlohe, lord Lyons, le chevalier
Nigra, le ministre des Pays-Bas, et madame la baronne Zuylen de Nyvelt, — M. l'amiral de Montaignac et sa famille ; — M. le duc et madame la duchesse Decazes^ avec madame la comtesse de Gouy-d'Arsy ;
— madame la vicomtesse de Rainneville et madame la duchesse d'Harcourt, ayant avec elles M. Desjardins et M. de Barante ; — M. et madame Baragnon ;
— madame la maréchale Régnault de Saint-Jeand'Angély ; — madame la duchesse de Galliera; — la famille de Rothschild, occupant la loge de M. le président Andral, avec M. Léon Say. — Puis enfin, MM. Delamarre, de Fitz- James, Mocquart, Maxence de Damas, MM. les présidents des cours et tribunaux, MM. Ambroise Thomas, de Chennevières, l'amiral baron de la Roncière Le Noury.
Aux baignoires, avant-scènes :
MM. le prince de Sagan, le marquis de Sabran, le comte de Juigné, Lupin, — M. le duc et madame la duchesse de Mouchy, avec le comte et la comtesse de Pourtalès, — MM. de Berteux, Seillière, Pascal, de Ganay, Pillet-Will, de Béthune- Sully, — M. le comte et madame la comtesse Lehon, la princesse Poniatowska, M. Guell y Rente.
Autres baignoires :
M. le duc de Nemours, avec M. le duc de Chartres, en uniforme, M. le prince Czartoriski , et M. le comte de Beauvoir ; — M. le duc et madame la duchesse d'Albuféra, mesdames la marquise de Gallifet et la princesse de Sagan ; : — le baron et la baronne de Soubeyran, madame Jaurès, \e comte et la comtesse de Ségur, MM. E. André, Arch-
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deacon, Pondevès, Charles Laffittc, M. et madame Hottinguer, M. Waddington, Foer-Bey.
Les loges du deuxième étage sont aussi brillamment occupées que les autres.
Dans Tavant-scène de gauche :
M. le prince et madame la princesse Troubetzkoï, avec le comte et la comtesse de Mercy-Argenteau. — Dans les loges, M. et madame Ferdinand Duval, avec le bourgmestre d'Amsterdam ; — M. et madame Léon Renault, M. et madame Prieur de la Comble, M. et madame Lambert de Sainte-Croix, M. le marquis et madame la marquise de Fiers, M. le comte et madame la comtesse de Fiers, M. le comte de Champfeu, M. et madame Hervé, M. le comte de Melchior de Vogué , ambassadeur de France à Constantinople, M. Charles Meusnier, conseiller municipal de Paris, M. Patin, et toutes les illustrations de l'Institut étrangères à la politique; M. le marquis et madame la marquise de Castellane, M. et madame Jonhs* ton, M . et madame Magne.
A l'amphithéâtre :
Mesdames Scribe, la duchesse de Castiglione ; MM. Ludovic Halévy, Wolowski, de La roche- Guyon, de Malleville, Baragnon, Charles Laurent, Paul de Saint- Victor, Vingtain, le comte Rampon, Jouvenel, le marquis de Talhouët, de Choiseul, de la Redorte, Carré de Kérisouët, Ganivet, Debrousse, de Cambacérès.
M. et Madame Bruet, madame Martel, le baron et la baronne Hirsch, M. et madame Casimir Périer, le duc de Beaufremont, le prince de Polignac, M. et madame Joubert, le vicomte et la vicomtesse Duchâtel,
Aux fauteuils d'orchestre :
MM. les députés Martenot, Malevergne, Pâtissier,
Jules Buisson, Bamberger, Baze, Lanel, Schœlcher, Ventavon, Beaucarme, Alphonse Murât, Daguilhon, Delacombe, Duvivier, Galloni d'Istria, Dezanneau, le contre-amiral Gueydon, Jozon, Duclerc, Maillé, Carion, de Saint-Pierre, le comte de Bastard, Martel, Ferrouillat, Bardoux, Gannelon, Leblond, le marquis de Serres, Journault, Blavoyer, Jourdan, Lefèvre-Pontalis, le vicomte de Meaux, Cherpin, Tolain, Testelin, le général Robert, Castelnau , Anisson-Duperron , Vast-Vimeux , Brame, Cochery, Blin de Bourdon, Denormandie, Roger du Nord^ Louvet, Tamiral Jaurès, Frémy, Lefébure, Bompardt, Noël Parfait, de Barante, de la Rochette, du Vallon, Tamiral Saisset, le marquis d'Andelarre, puis MM. Ricord, le prince Galitzin, Bocher, de Kergariou, André de la Charente, vice-amiral de Dompierre d^Hormoy, de la Guérpnnière, Guillaume Guizot, le prince de Béarn, de Salignac-Fénélon, Tassin, le docteur Mallez, Ignace-Mazewski, Fernand Bezançon.
Le marquis de Gallifet, le général Billot, Prax Paris, Haussmann, Alphand, Hallez-Claparède, comte Louis de Turenne, le vicomte de Poix, Moreau-Ghaslong, le marquis d'Arcicoler, le comte d'Haussonville, le commandant Favrot, Corbin, Patinot, le baron de Marescot, le comte de Bondy, Sausay, du Bosc, le comte de Beaumont, le baron de Heeckeren, Arthur Meyer, Magnan, Sapia, Bourée, Léon Lavedan, le docteur Blache, Bérardi, Michel Lévy, Bonnat, Jules Lefêvre, le colonel Lambert, le colonel AUavène, Arsène Houssaye, Raimbaud, Davilliers, etc., etc.
Du reste, il y a des illustrations partout, aux quatrièmes loges et au dernier amphithéâtre, M. et madame Maurice Richard sont au troisième étage, ainsi que M. et madame Gounod, MM. Allain-Targé
Viollei-Leduc, Saint-Marc-Girardin fils, le docteur Trélat , Vaucorbeil, etc.
Une partie de la presse est casée au parterre^ où je remarque en outre le représentant Crémieux, Régnier des Français, M. Carraby, etc. Les rédacteurs en chef des grands journaux ont leurs places à l'amphithéâtre.
Dans la loge du préfet de la Seine, on a remarqué M. den Tex, bourgmestre d'Amsterdam, l'ami personnel de M. Ferdinand Duval.
M. den Tex est un homme de quarante-cinq ans. Voilà bon nombre d'années qu'il exerce, dans la capitale des Pays-Bas, les fonctions de bourgmestre.
Le premier magistrat de la ville d'Amsterdam est un homme fort instruit et fort capable. Ses administrés l'aiment et l'apprécient beaucoup. Il est fils d'un ancien professeur de TAthénéum d'Amsterdam, aujourd'hui membre de la Chambre.
Il porte à sa boutonnière la décoration du lion néerlandais.
Le Roi d'Espagne
A neuf heures, tandis que l'on Jouait le premier acte de la Juive, le jeune roi d'Espagne, Alphonse XII, conduit par M. le comte de Ezpeleta, est entré dans la loge n* 20, qu'occupait S. M. la reine Isabelle.
Une dame d'honneur de la reine qui se trouvait sur le devant de la loge a voulu céder sa place au roi et s'est retirée ; mais Sa Majesté , avec une grâce par-
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faite, a fait passer sur le premier rang madame la comtesse de Girgentl^ sa sœur, et s'est tenue debout derrière la reine.
A ce moment, toutes les têtes se sont tournées de ce côté, et bien certainement si mesdemoiselles Krauss et Belval n'avaient pas été en scène, des applaudissements eussent éclaté de toutes parts.
Le jeune roi a une physionomie intelligente, douce et ferme à la fois, qui séduit tout le monde. Il a pour son oncle, M. le duc de Montpensier, un grand respect, et une réelle affection. Il aime beaucoup la France, et il disait hier à M. le duc Decazes, qui le racontait au foyer de l'Opéra :
— Je me souviendrai toujours de Faccueil qui m'a été fait en France et des bontés que vous avez eues pour moi!,..
Les protestations abondent de tous côtés autour du jeune roi, et les moins clairvoyants pouvaient en juger hier en voyant se presser autour de la loge n* 20, les ennemis les plus irréconciliables, les bonapartistes et les orléanistes. Les premiers se croient forts de la sympathie marquée qu'a souvent témoignée S. M. la reine Isabelle pour la famille impériale. Les seconds sont sûrs de l'amitié du jeune roi pour son oncle et les princes d'Orléans ses alliés.
On a beaucoup remarqué que madame la princesse Anna Murât, duchesse de Mouchy, a détaché de son bouquet quelques violettes et les a présentées à Alphonse XII qui les a mises à sa boutonnière. M. le duc de Mouchy, bien que marchant difladlement avec
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ses béquilles, a accompagné la reine et le roi au foyer. Mais, en rentrant dans sa loge, le prince a aperçu, dans une loge située en face^ madame la comtesse de Paris, et lui a adressé un grand salut.
Madame la comtesse de Paris était précisément coifiee d'un diadème qui lui fut donné par S. M. ia reine d'Espagne à l'occasion de son mariage.
La Représentation
La représentation a été ce que sont toutes les représentations de ce genre : un peu froide.
Pourtant mademoiselle Krauss a obtenu un grand succès, Villaret s'est fait applaudir et on a fait une ovation en régie à Gailhard après la bénédiction des poignards des Huguenots.
Sauf ces quelques accès d'enthousiasme, on a passé le temps à se lorgner, à se saluer, et à causer tout bas. La véritable raison de cette froideur est d'ailleurs assez curieuse.
M. Halanzier avait pris toutes ses précautions pour que les choses fussent faites le mieux possible. Il avait mandé son entrepreneur de succès, M. David, et lui avait tenu ce noble langage :
— Mon cher ami, nous ouvrons par une représentation de gala, cela nous dicte notre devoir. A une représentation de gala, il faut des claqueurs de gala, et les étoiles qui vont paraître sur ma scène doivent être applaudies par des étoiles. Voici donc ce que vous
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allez faire : vous convoquerez tous vos collègues, les chefs de claque de Paris, et vous les inviterez en mon nom à venir en habit noir et en gants blancs à cette représentation unique. A cet effet, je mets à votre disposition une vingtaine de places de parterre.
Et en effet, le soir de Touverture, tous les confrères de M. David arrivaient dans les tenues les plus élégantes et prenaient place au parterre — un vrai parterre de rois.
Malheureusement, en même temps qu'eux arrivaient quelques députés retardataires. Ils n'avaient pas fait retirer leurs coupons à Theure indiquée et, M. Halanzier, après les avis qu'il avait fait insérer dans les journaux, en avait disposé, ainisi que c'était son droit. Mais les députés menaçaient de se fâcher tout rouge et le directeur de l'Opéra voulait à tout prix éviter leur colère.
Il fit de nouveau mander M. David :
— Mon cher ami, lui dit-il, il y a là trois ou quatre députés qu'il faut caser à tout prix ; ayez donc l'obligeamce de prier trois ou quatre de vos amis de nous céder leurs places. Après tout, cela ne nous fera que trois ou quatre claqueurs de moins.
Mais les députés continuaient à affluer : un cinquième d'abord, puis un sixième, puis un septième, ainsi de suite. Et à chaque fois un cinquième chef de claque, puis un sixième, puis un septième, était contraint de céder sa place de parterre qui se trouva bientôt dépourvu de ses vingt claqueurs d'élite.
Pour ne pas les évincer complètement, on relégua
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les malheureux tout en haut. Mais ils voyaient mal, en outre ils n'étaient pas contents d'avoir été dérangés et leur enthousiasme s'en ressentait.
Voilà pourquoi les applaudissements ont été si maigres.
— Mais comment se fait-il, me demandait un confrère en me montrant les députés du parterre, que des gens qui font tant de bruit à la Chambre en fassent si peu au théâtre?
C'est par voie de tirage au sort que les deux cent cinquante députés invités à assister à la soirée de gala ont été désignés.
Parmi ceux auxquels la fortune a souri, se trouve
M. Tolain.
M. Tolain à un gala ! O ironie du sort !
On m'assure cependant que M. Tolain a absolument refusé de se placer à droite.
— Plutôt que de faire des concessions, aurait-il dit, je ne verrai pas la représentation !
Et il s'en serait allé. C'est d'un bon radical, cela.
Les Toilettes
L'ensemble des toilettes est merveilleux. Peut-être n'y en a-t-il pas assez de claires. Par-ci, par-là, quelques dames en chapeau — des chapeaux de gala, mais des chapeaux, enfin.
Je veux signaler pourtant quelques chefs-d'œuvre.
La toilette de madame Ferdinand Duval : robe de
brocatelle et de satin rose. Le devant de la jupe en satin, chape en biais avec des roses mélangées, le derrière de la jupe en brocatelle formant deux traînes carrées garnies de bouillonnes en satin, le corsage long et très plat en brocatelle garnie de satin.
La comtesse de Béhagues : toilette faille ciel et velours bronze. La jupe bouillonnée en faille ciel, le devant rayé en long, avec des feuillages de Chine et des glands de velours , le corsage tout en velours bronze, se détachant sur la faille ciel.
La baronne de Poilly : toilette satin perle et nacre. La jupe en satin et crêpe gris perle, le tablier tout en nacre avec guirlandes de chêne et fleurs de nacre, écharpe en crêpe perle, le corsage Watleau.
Madame Goldsmith : toilette faille ciel, jupe en faille ciel, le corsage Louis XV garni de dentelle d'or, toute la toilette garnie de bruyère des Alpes or et argent, roses folles blanches et roses folles bleues.
La comtesse de Girgenti : robe faille et tulle paille garnie de capucines , d'héliotropes et de clématites avec des pouffs de plume paille.
Madame Gustave de Rothschild : robe faille rose, brochée gris, garnie de roses et de dentelles.
La princesse de Broglie : robe de satin blanc à corsage ouvert en carré brodé de palmes en diamants ; une couronne d'argent dans ses cheveux noirs.
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Les Foyers publics
Pendant les entr'actes, les foyers sont littéralement envahis. Les dames donnent l'exemple et bientôt on se croirait non plus au théâtre , mais au milieu d*une fétesplendide. On cherche le chef d'orchestre qui doit donner le signal de la danse.
Le lord-maire et sa suite ont un succès de curiosité. Alphonse XII a un succès de tout autre nature : tout le monde se découvre sur son passage. Le jeune roi salue avec beaucoup d'émotion.
Peu à peu, les groupes se forment, la causerie commence. Je remarque M. Ferdinand Du val, qui marche toujours difficilement, M. Paul Deroulède, appuyé sur ses béquilles et M. Jules Ferry lui-même, bras dessus bras dessous avec M. Paul de Rémusat. Le foyer de TOpéra, si admirablement beau et offrant tant de petits coins aux causeurs, deviendra évidemment un rendez- vous à la mode.
On m'y raconte que cette après-midi un individu s'est présenté au cercle de la rue Royale, et s'adressant au secrétaire, M. Bertaudin, lui a offert une loge pour les membres du cercle, au prix modique de douze mille francs.
M. Bertaudin a répondu que cela lui paraissait un peu cher.
— Seulement, a-t-il ajouté, je puis vous indiquer un cercle où Ton prendrait de suite... votre loge.
Lequel ?
A Charenton-Club.
Les Coulisses
Sur la scène, il y a une foule énorme. Tous ceux qui n^ontpu se caser dans la salle sont là, grâce à des laisser-passer que M. Halanzier leur a gracieusement accordés. En outre, les machinistes ont dû faire des invitations, car les ponts volants du cintre sont pleins de monde.
Derrière le décor fermé de la Juive vont et viennent MM, Victor Massé, Léo Delibes, Lenepveu, Joncières, Carvalho, Delahaye, Paul Dhormoys, Jules Cohen, Arthur Picard.
Naturellement, j'ai voulu faire ma visite aux deux héroïnes de la soirée, à la Krauss et à la Sangalli. Je suis allé voir la danseuse pendant que la Krauss chantait, et la chanteuse pendant que la Sangalli dansait.
On ne se retrouve pas facilement dans les vastes coulisses de TOpéra. Je m'adresse à plusieurs personnes pour savoir oîi est située la loge de la Sangalli : elles ne peuvent me répondre. Il y aurait un joli petit guide à faire : le Guide de Vabonné dans les coU" lisses de V Opéra. Enfin, je finis par trouver quelqu'un qui connaît le chemin. Je passe devant le foyer du chant, absolument désert, et, à droite, au bout d'un long couloir, on me montre la porte de la loge. J'y entre.
Toutes les loges d*artistes se ressemblent au Nouvel- Opéra. Ce sont de vastes pièces carrées précédées de petites antichambres, tapissées d'un papier gris-perle et lambrissées, ornées d'énormes glaces avec toilette un peu basse. La Sangalli n'a pas encore fait de frais d'installation. Deux fauteuils en reps rouge^ une petite table, la cheminée pleine de fleurs magnifiques, et c'est tout.
Au moment oti je viens la surprendre^ la danseuse est en jupe de soie grise, le buste enveloppé dans un fichu de laine. Elle est fort spirituelle et fort gaie, mademoiselle Sangalli. Elle a un accent italien prononcé, mais qui lui va fort bien. La danseuse n'a qu'un chagrin : celui de n'avoir pas joué le premier acte de la Source au lieu du second. Mais comme la Source devait, en principe, être précédée du quatrième acte (THamlety on n'a pu se décider à faire deux décors d'une grande complication se succéder en une seule soirée : quand on apprit Tindisposition de madame Nilsson, il était trop tard pour revenir sur cette décision.
La loge de la Krauss ressemble à celU de la Sangalli. La grande artiste y reçoit de nombreux visiteurs qui viennent la complimenter et la féliciter. Elle est fort heureuse du succès qu'elle a obtenu et il y a bien de quoi.
Le Foyer de la Danse
C'est un adorable spectacle que celui du foyer de la danse!
L'immense glace du fond vous permet d'en embrasser l'ensemble d'un coup d'œil unique : on dirait un gigantesque tableau accroché au mur et dont les personnages se sont subitement animés.
Les guirlandes de fleurs et de grelots du plafond, les peintures de Boulanger, les colonnes en spirale^ les papillons aux ailes déployées, les lyres, les statuettes d'enfants, l'or, l'argent, les glaces, les lumières qu'on a prodigués dans cet endroit si cher à messieurs les abonnés, forment un cadre d'un raffinement exquis pour les étoiles — grandes et menues — . de la danse.
Les habits noirs s'approchent un peu plus timidement, ce soir, de leurs divinités. Cet éclat les gêne. Et puis, c'est si chatoyant, si lumineux, si joli; la soie, le satin, les paillettes^ les maillots, les bras nus, les épaules nues font si bien dans ce milieu, qu'on regarde beaucoup plus qu'on ne cause.
Mais que les déesses du temple vont donc augmenter les frais du culte quand elles sauront l'histoire de toutes ces danseuses dont M. Garnier — en architecte malin — a fait placer les médaillons au foyer!
Mademoiselle Salle, par exemple, qui vit les places enlevées d'assaut le jour de son bénéfice à Londres. On se battit pour de vrai, on tira l'épée. Ce soir-là, la danseuse reçut, sous forme de papiljotes, une grêle de gui* nées enveloppées de billets de banque — ce qui fit monter la recette à plus de deux cent mille francs.
Et mademoiselle Guimard, la Sarah Bernhardt des danseuses — on l'avait surnommée Le Squelette des
grâces. Un soir un décor, en tombant^ lui brisâ le bras. On célébra, pour obtenir sa prompte guérison, une messe solennelle — à Notre-Dame 1
Sans compter celles qu'on a oubliées : mademoiselle Saint-Germain, qui avait son boudoir tapissé de billets de banque; Poulette^ dont un seigneur incendia la maison pour avoir l'occasion de l'emporter dans un hôtel somptueux qu'il voulait lui offrir; Quinault- Dufresne, qu'épousa le duc de Nevérs; mademoiselle Grognet, devenue une marquise d'Argens; mademoiselle Defresne, devenue marquise de Fleury; mademoiselle Sulivan, devenue lady Crawford d'Anchimanes; mademoiselle Leduc, devenue comtesse de Clermont, marquise de Courvoy; jmademoiselle Grandpré, devenue marquise de Senneville; mademoiselle Chonchon, devenue la présidente de Ménières; mademoiselle Thérèse Elssler, devenue la belle-sœur du roi de Prusse,
Les évocations historiques de M. Boulanger vont faire revivre le souvenir de toutes ces héroïnes du foyer de la danse.
Ce sera un sujet de conversation tout trouvé :
— Vous voyez bien Fanny Elssler, là-haut ? Sa sœur Thérèse est entrée de plein pied dans une famille royale I
Et après une petite pause :
— Vous... m'épouseriez- vous?
Ah ! messieurs les abonnés, prenez garde à la peinture.
La Sortie
A minuit et demi, seulement, la sortie commence. Elle se fait en bon ordre, et on peut admirer une fois de plus les dispositions merveilleuses du grand escalier et de tous les dégagements.
Un brouillard épais s'est abattu sur la place. C'est à peine si l'on distingue les illuminations de la rue de la Paix qui tiennent bon .
Aussi, quand le lord-maire paraît sur le perron, quelqu'un s'avance vers lui en disant :
— Vous voyez, milord, que les Parisiens poussent loin l'art de la mise en scène: ils ont fait venir du brouillard afin que vous puissiez vous croire à Londres ?
Et voilà comment s'est terminée cette fête mémorable oîi l'on n'a été admis qu'en payant sa place et qui, à cause de cela, portera dans l'histoire le nom de Gala- Pique-Nique.
6 janvier.
Quelle différence entre hier et aujourd'hui, entre le Nouvel-Opéra et le Théâtre-Cluny. Après l'éclat de la soirée d'inauguration, la douce obscurité de la petite salle du boulevard Saint-Germain I
Quel calme profond! Quelle tranquillité charmante! Sans le modeste ruban de gaz qui tremblote au milieu
de sa façade, on croirait entrer dans une honnête maison bourgeoise où d'excellents amis vous attendent pour faire le besigue au coin du feu.
En me voyant, le contrôleur me sourit. Brave homme! Il connaît tous ses habitués.
Je gagne ma stalle, je m*y enfonce paresseusement; une douce langueur s'empare de mes membres fatigués, et pendant que se finit le lever de rideau, je ferme à demi les veux.
Alors je fais un rêve étrange.
Toutes les splendeurs que j*ai Vues hier, je les vois se reproduire ici. Une foule immense encombre le boulevard Saint-Michel ; les gardes de Paris en grand uniforme sont à leur poste devant le Théâtre-Cluny resplendissant de lumières. La salie regorge de monde. Le Maréchal vient d'arriver et prend place modestement dans Tavant-scène de gauche. Je reconnais toutes les célébrités d'hier, les mêmes grandes dames, les mêmes diamants.
Puis une grande rumeur éclate : c'est le lord-maire qui entre dans sa loge.
Enfin les trois coups retentissent. Enfin on va commencer. Alors je m*éveille en sursaut, je rouvre les yeux et la réalité m'ap paraît.
Le rideau se lève sur le premier acte de la Vie infernale de feu Gaboriau et de M. Georges Richard.
O puissance des .rêves ! Dans la fameuse avantscène de gauche, je reconnais le jeune de TrogoflF, un des jeunes de M. Weinscheinck, et dans la loge du lord-maire, MM. Albert Wolflf et Cadol.
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Les notabilités parisiennes sont représentées par Hamburger. Dans une loge, on remarque beaucoup mademoiselle Rousseil.
Je cherche partout, du regard, M. Charles Garnier. Oui, M. Garnier, qui, phénomène étrange, ne manque jamais une première de Cluny. Mais il n'est pas venu aujourd'hui. Après la soirée d'hier, son absence est assez naturelle. Cela n'empêche pas un grincheux de s'écrier : — Voilà bien les hommes I Encore un que la gloire et les honneurs vont gâter !
De même que M. Halanzier prenait, hier possession de l'Opéra, MM. Pournin et Gaston Marot inauguraient leur direction du Théâtre-Cluny.
Ces deux messieurs sont deux auteurs dramatiques. Qui peut les avoir poussés à jouer les pièces des autres lorsqu'on a déjà tant de mal à faire jouer les siennes ?
J'espère bien qu'ils respecteront les mœurs placides de ce théâtre, qui est presque un théâtre de province.
Le spectacle de ce soir me rassure à cet égard.
C'est toujours l'ancienne simplicité de décors ou d'accessoires ; on a même remarqué que le même figurant servait au premier acte de médecin et de commissaire de police.
Pendant les entr'actes, on ne parle que de la soirée d'hier, et, chose merveilleuse, chacun se vante d'avoir assisté à la fameuse représentation.
— C'était superbe, dit tout haut un jeune cocodès de la rue Racine. La Nilsson^ surtout , m'a fait un plaisir!...