‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 43 sur 74 · LES MUSCADINS · texte numérisé non relu

LES MUSCADINS

i6 Septembre.

Il y a quelques années, peu après la guerre, on pouvait voir, à la Bibliothèque, deux hommes arrivant le matin, ne s'en allant qu'à l'heure de la fermeture, lisant, furetant, compulsant, comparant, prenant des notes, allant des livres aux manuscrits, et des manuscrits aux estampes.

Quand on les voyait arriver, les employés se disaient entre eux :

— Voilà le Directoire !

C'était, en effet, l'époque du Directoire qui les occupait. Ils essayaient, tous deux de leur côté, et chacun pour son compte, d'en surprendre les mystères, d'en observer les moeurs, d'en analyser le langage.

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Ces deux chercheurs forcenés étaient : l'un M. Victorien Sardou, Tautre M. Jules Claretie.

Tous deux fort érudits, ayant le goût des patientes recherches, fureteurs de naissance, le hasard voulait qu'ils s'occupassent en même temps du Directoire, comme ils s'étaient déjà occupés également en même temps de la domination espagnole dans les Flandres.

Sardou comprenait que le règne de Barras pouvait fournir à un habile dramaturge une pièce des plus intéressantes. Le costume de ce temps-là, les meubles, les faïences, la langue prétentieuse, et, à travers tout cela^ la fièvre de la révolution, les conspirations, les perruques blondes et les collets noirs, tout ce monde le séduisait beaucoup. Il préparait les Merveilleuses.

Claretie, lui, rêvait un roman avec les mêmes collets noirs et les mênles perruques blondes, les mêmes conspirateurs, la même fièvre révolutionnaire, le même jargon fleuri, les mêmes faïences^ les mêmes meubles, les mêmes costumes. Il préparait les Muscadins!

— Il y a longtemps, se disait Sardou, qu'on n'a exploité cette époque. Aujourd'hui, elle plaira certaînementa Ma pièce sera faite avant que son livre ait paru!

— Il y a longtemps, se disait Claretie, qu'on n'a exploité cette époque. Aujourd'hui elle plaira certainement. Mon livre aura paru avant que sa pièce soit faite î

Et pendant qu'ils continuaient à lire, fureter, com« puiser, comparer, des vaudevillistes, dont l'érudition n'a jamais fait les frais de la chronique, assistés d'un

musicien qui n'a pas la prétention de passer sa vie dans les bibliothèques, exhumèrent^ à leur nez et à leur barbe, les perruques blondes et les collets noirs, les conspirateurs, les merveilleuses, les muscadins, Barras, mademoiselle Lange, pour en faire la Fille de madame Angot.

Ce fut un coup terrible. Sardou ne pouvait plus songer à sa pièce sans entendre corner à ses oreilles :

Ah ! c'est donc toi, madam' Barras...

Claretie ne pouvait plus écrire un chapitre de son roman sans être interrompu par le refrain du moment:

C'était pas la peine assurément De changer de gouvernement !

Cependant Sardou finit par lancer ses Merveilleuses et Claretie par publier ses Muscadins.

Mais les deux œuvres n'ont fait que rappeler au public les chansons de Clairville et les refrains de Lecocq.

Aujourd'hui le roman est devenu un drame dont la première représentation vient d'avoir lieu au Théâtre- Historique — pardon : Lyrique.

M. Castellano aurait pu attendre quelques jours encore, et nous épargner ainsi Tépouvantable bain de vapeur dont nous sortons, car enfin il est bien probable que la chaleur ne durera pas longtemps maintenant, et pour lancer une pièce comme celle-ci, on pouvait choisir un temps plus favorable.

Mais le directeur du Théâtre- Lyrique — pardon :

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Dramatique — a décidé qu'il en serait autrement, et on a bravé tout pour assister à cette intéressante première,

Je vois dans la salle Théodore Barrière, Dennery. Camille Doucet, Capoul, mesdames Judic, Zulma Bouffar, Thibault, Lloyd, Marie Colombier, Du verger, Gabrielle Gauthier, etc., etc.

On remarque l'absence deSarcey. Où donc peut être Sarcey?

M. Castellano n'a reculé devant aucune dépense. La mise en scène des Muscadins dépasse de beaucoup tout ce qu'on a fait jusqu'à présent au Théâtre-Dramatique — pardon : Lyrique !

Les décors sont généralement jolis. Je citerai notamment celui de la terrasse des Feuillants et le décor tournant de la rue de Nevers.

Quant aux meubles et aux accessoires, je les reconnais. Ce sont les meubles et les accessoires des Mer' veilleuses. Ils ont été gracieusement prêtés par M. Bertrand à son confrère du Théâtre-Lyrique — pardon Historique,

Mais oti donc peut être Sarcey ?

Au premier acte, un chanteur ambulant vient s'installer sur une chaise, au milieu de la foule. Au dos de sa chaise, il attache un énorme parapluie.

— Tiens, dit-on derrière moi, un bookmaker du temps de Barras.

J'ai dit qu'il faisait fort chaud. Le pauvre Maurice Simon, rasé de frais, avait les joues luisantes. Tous les lustres de la salle s'y reflétaient à la fois.

— Il me rappelle le verglas du i*'^ janvier! a dit Suzanne Lagier.

MaisoU donc peut être Sarcey?

Que les galeries supérieures du Théâtre-Lyrique- Dramatique et Historique sont donc bien composées! Toutes les fois qu'on prononce sur la scène les mots de France et de Patrie^ ce sont des tonnerres d'applaudissements. C'est à croire que tous les patriotes dans la salle sont nichés au paradis.

Pendant le dernier entr'acte :

— Eh bien, que pensez- vous de la pièce ?

— Elle ménage la chèvre et le chou, ..an!

 minuit, le spectacle continue. On m'apprend en ce moment que M. Francisque Sarcey prononce un discours au Convent maçonnique.

Eh bien, monsieur, la franc-maçonnerie passe donc avant le sacerdoce à présent ?

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