‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 45 sur 74 · CLOTURE ANNUELLE · texte numérisé non relu

CLOTURE ANNUELLE

Pourtant, non. Je reconnais qu'une certaine activité règne partout en ce moment. Déjà quelques nouveautés ont été lancées à titre de ballons d'essai ; des reprises assez heureuses ont eu lieu et surtout on répète avec ardeur, avec fièvre, les ouvrages qui doivent inaugurer définitivement la saison d'hiver.

Partout on rencontre dans les rues les longues voitures pleines de décors tout neufs se dirigeant vers les Variétés, les Bouffes, la Gaîté, les Folies-Dramatiques, etc.

Enfin, de même que les hirondelles, en nous quittant, annoncent la fin des derniers beaux jours, de même les artistes de province, en s'enfuyant loin des abords du café des Variétés, nous prouvent, à n'en pouvoir douter, que Ton recommence à jouer la comédie à Carpentras comme à Paris.

Le public seul ne croit pas à tous ces pronostics, et s'obstine à honorer le moins possible les théâtres de sa présence.

Ce ne sont pas les nouveautés d'hier qui lui en feront

33o SOIRÉES PARISIENNES

prendre le chemin. L'Opéra-Comique reprend le Pré aux Clercs, pour ne pas en perdre Thabitude, et le Théâtre-Cluny nous convie à une autre reprise d'un vieux mélodrame du boulevard, dont je ne puis écrire le nom sans frémir : la Chambre ardente (!).

La Chambre ardente^ par la chaleur qu'il fait, c'est de la provocation !

Enfin, je m'arme de courage. Après mon dîner, je hôle une voiture ;

— Cocher, au Théâtre-Cluny !

— Oh!... Monsieur ?...

-^ Il le faut f... Seulement^ allez au pas.

—• A la bonne heure f

Et nous voilà partis. Mon cocher fait des prodiges de lenteur. Il est dix heures déjà et nous ne sommes qu'à la place du Châtelet.

Les marchands de billets du Châtelet et du Théâtre- Historique se précipitent vers moi :

-^ Des billets... moins chers qu'au bureau l

— Impossible, mes amis. Je vais à Cluny.

— Oh ! alors...

Les braves gens me tirent leur chapeau. Ils savent le respect qu'on doit au malheur.

Dix minutes pour traverser le pont. Décidément, mon cocher se surpasse ! Arrivé à la place Saint-Michel, j'aperçois les cafés et les brasseries qui regorgent de monde. Heureux habitants du quartier Latin! lisse livrent tranquillement au doux plaisir de déguster dts bocks nombreux, sans se douter qu'à deux pas de là on reprend la Chambre ardente/

SEPTEMBRE iSjS 23 I

Ma foi ! je me laisse entraîner. J'arrête mon cocher et je me fais aussi servir un bock. Comme cela, je gagnerai toujours bien dix heures et demie. Mais hélas ! II faut pourtant écouter la voix du devoir.

— Cocher! combien de temps maintenant pour être à Cluny?

— Monsieur, en faisant des efforts surhumains, c'est à peine si j'arriverai plus tard que onze heures.

— Onze heures I.., Eh bien! écoutez : on donne le Pré aux Clercs à TOpéra-Comique, je me décide pour le Pré aux Clercs. Cocher, à l'Opéra-Comique. Mais, vous savez. . • toujours au pas !

O bonheur inespéré ! Quand nous arrivons à la salle Favart, le spectacle vient de finir I

C'est égal, voilà la première bonne soirée que j'aurai passée depuis longtemps au théâtre!

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