‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 47 sur 74 · ÉLOGE DE LA PLUIE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE LA PLUIE

22 septembre.

Pluie, douce pluie, pluie bénie, pluie bienfaisante, tombe, tombe toujours ! La terre a soif, les fleurs se penchent sur leurs tiges; tombe, tombe encore, douce pluie, pluie bienfaisante, tombe toujours !

Aujourd'hui, à l'heure matinale où le soleil commence à rougir les coteaux, le directeur s'est levé. Il ha bite les champs, le directeur.

Une partie de sa vie s'écoule paisiblement au milieu des oiseaux et des fleurs, A peine descendu dans son jardin, son premier regard a été pour ses poires, son second pour le ciel. Le ciel est couvert. De gros nuages

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noirs s'y poursuivent. Un soupir joyeux lui monte aux lèvres. Mais il Tétouffe aussitôt. Voilà plusieurs jours que la pluie menace, mais ce n'est pas une pluie sérieuse, une pluie rafraîchissante; c'est au contraire une pluie d'orage, une pluie chaude. Tout le monde cependant a le droit d'espérer... même un directeur. Il court consulter son baromètre.

Le baromètre est au variable. Oui, ce n'est pas une illusion : au variable.

Quatre petits coups secs contre le verre :

Toc, toc, toc, toc !

O bonheur! Joie inespérée ! l'aiguille recule vers la pluie I

La pluie ! Pluie bénie, douce pluie, tombe encore, tombe toujours I

Le voilà à Paris, descendant dû train. Une voiture le conduira à son théâtre. Il peut bien aujourd'hui se payer ce luxe. Un fiacre découvert s'arrête devant lui. Mais c'est une voiture fermée qu'il veut, c'est une voiture fermée qu'il lui faut, la première voiture fermée de la saison.

Lorsqu'il la quitte, une surprise bien agréable Tattend :

Le cocher porte un caoutchouc, et ce caoutchouc est mouillé I

Il faut que l'homme soit fort pour résister à des'

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joies aussi subites. Le directeur monte fiévreusement à son cabinet.

— Ah ! se dit-il, il me semble qu'il y fait plus frais ! Et il ouvre sa fenêtre.

Le ciel est tout à fait noir. Sur les toits d'en face, de grosses gouttes commencent à couler.

Et, les deux mains levées au ciel, l'œil humide, le directeur murmure d'une voix tremblante :

— Pluie, douce pluie, pluie bénie, pluie bienfaisante, tombe, tombe toujours I La terre a soif, les fleurs se penchent sur leurs tiges; tombe, tombe encore, douce pluie, pluie bienfaisante, tombe toujours !

On frappe à la porte. C'est une petite cabotine d'un talent complètement nul qui, depuis plusieurs mois déjà, sollicite un engagement. Rarement le directeur Ta reçue. Quand il Ta reçue, c'est à peine s'il Ta écoutée.

D'une voix câline elle s'annonce :

— C'est encore moi I

Et le directeur, indulgent comme tout homme heureux, lui répond :

— Entrez, mon enfant, et asseyez- vous !

C'est avec bienveillance qu'il l'interroge. Voici la mauvaise saison ; il faut bien songer à faire des engagements, à renouveler un peu son personnel. La petite cabotine jouera — dans la petite machine — la première grue à droite

On frappe de nouveau. C'est l'auteur. Il n'a pasTaîr content, Tauteur.

— Décidément, dit-il, ça ne peut pas marcher comme cela. Ma pièce se passe dans le grand monde et vous me forcez à donner un bal dans une salle à manger...

— C'est que nous n'avons pas de salon, . .

— Vous en auriez un que je n'en voudrais pas; je voudrais une serre...

— Une serre, ce n'est pas sérieux! Cela rappellera encore la chaleur... et puis... c'est ruineux!

— Ruineux ou pas... il le faut... Du reste, nous arrivons à une époque où les théâtres vont faire de l'argent I

— Vous croyez ?

— Si je crois l Voilà la pluie !

La pluie, à ce moment, redouble.

— Vous aurez votre serre ! dit le directeur.

On frappe encore. Le secrétaire accourt haletant.

— Monsieur, Monsieur... l'a vez-vous vu?

— Quoi ? La pluie î

— Non, au contraire, un rayon de soleil !

— Un rayon de...

— Il vient d'entrer dans mon cabinet,.. Du devant du théâtre on voit un coin du ciel tout bleu...

— Le ciel bleu... un rayon... vite ! allez! Qu'on annule l'engagement que je viens de signer ! Qu'on supprime la serre ! un rayoA I le ciel bleu I Tout est perdu 1 ^

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Non, tout n'est pas perdu. Ce rayon de soleil nous ramène la pluie. Voici le soir. Le directeur se tient à la porte de son théâtre. La fouie accourt. La buraliste est sur les dents, les contrôleurs perdent la tête. La salle s'emplit, s*emplit toujours. On refuse du monde à Forchestre, on refuse du monde aux galeries, on refuse du monde partout. Avant de rentrer chez lui, à la campagne, le directeur achète un coffre-fort.

Pluie, douce pluie, pluie bénie, pluie bienfaisante, tombe, tombe toujours t La terre a soif, les fleurs se penchent sur leurs tiges; tombe, tombe encore, douce pluie^ pluie bienfaisante, tombe toujours I

iHÉATtiE t>Es VARiËtis. — Représentation au bénéfice

de la mère de Grenier.

a8 septembre.

D'ordinaire — à une représentation extraordinaire -*- la soirée n'est qu'une succession ininterrompue d'accrocs de toutes sortes, et le programme semble n'avoir été fait que pour ne pas être exécuté*

Cette fois, le théâtre des Variétés a manqué à la tradition « Toutes les promesses de l'affiche ont été scrupuleusement tenues. On n'en revenait pas, dans les coulisses, et, à chaque instant, M. Bertrand ne pouvaîtVempêcher de murmurer :

— C'est curieux ! rien ne rate.

Au commencement même, cette régularité inaccoutumée l'inquiétait un peu. Dès qu'une chose avait bien marché, il craignait pour la suivante. ,

— Cela ne peut pas durer, disait-il.

Aussi, dès qu'il voyait paraître son fidèle régisseur Deltombe^ l'air affairé et agité, il l'interrogeait en tremblant.

— Qu'aver-vous donc? Est-ce que Déjazet?...

— Elle vient d'arriver, monsieur.

— O mon Dieu I Alors la Belocca ?...

— Elle chante en ce moment.

Il a bien fallu, à la fin, se rendre à l'évidence : la représentation extraordinaire de ce soir se sera comportée comme une simple représentation ordinaire.

Rien à dire de la salle, sinon qu'elle est comble à donner le vertige.

Mais voici l'heure du premier entr'acte. C'est l'heureux moment oti chacun va pouvoir contempler au foyer, assises devant les tables de marbre installées à cet effet, les plus séduisantes actrices de Paris.

Aussi, en un clin d'œil, en moins de temps qu'il n'en faut à ma plume pour vous le dire, la salie est vide, absolument vide; moi seul suis resté à l'orchestre, contemplant avec étonnement ce désert si subitement improvisé.

O l'attraction des beaux yeux et des jolies épaules!

Je suis bien obligé — mon devoir le veut, du reste — de faire comme le public, et je suis la foule.

La/oule^ mot tout à fait insuffisant pour exprimer

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la cohue qui se précipite, qui se pousse, qui se tasse et fait craquer les murs du théâtre, s'engage dans l'étroit escalier, pénètre dans les corridors et cherche à envahir le foyer, objet de toutes les convoitises.

De loin le spectacle est curieux à voir.

Une forêt de chapeaux noirs oscillant de droite et de gauche; des femmes ne pouvant ni avancer ni reculer, et poussant des cris de détresse, et à la place des sergents de ville, qui auraient été si nécessaires, Daniel Bac, nommé par son directeur commissaire de la fête, essayant seul, en vain, de faire circuler la multitude.

Enfin un véritable spectacle gratis de millionnaires.

Par exemple,cette afQuence extrordinaire a nui beaucoup à la recette de ce buffet si attrayant. La foule était si compacte qu'il était absolument impossible d'y stationner plus d'une seconde.

Quant à boire un verre de madère ou de malaga sans en renverser le contenu sur les pieds de sa voisine, il n'y fallait pas penser. Quel dommage! Le coup d^oeil de ce foyer est pourtant absolument charmant. Imaginez-vous trois immens^es tables disposées en fer à cheval et couvertes de rafraîchissements, de fruits et de gâteaux de toute sorte. Au fond, Dupuis, habillé en garçon glacier — il a été dans la journée acheter son costume à la Belle-Jardinière — invite, de sa voix si comique, le public à venir goûter à son orgeat, groseille, limonade, bière.

Je remarque parmi les jolies marchandes : mesdames Geoffroy, en rose; Julia Georges, en guipure noire;

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Gouvion, en grisette; Angèle, en blanc; Dartaux, en bleu ; Véron, en noir; Alice Régnault, en bleu; Paola Marié, en vert clair; Aimée, en blanc; Brémond et Donvé, en noir; Ghinassi, encore en robe noire, mais une robe décolletée en triangle et dont les ornements rappellent les fauves de Bidel; enfin Desclausas, en gris perle, et Céline Chaumont encore en noir — un noir de veuve.

Décidément, ce soir le noir est à la mode.

Zulma Bouffar avait été une des premières à se mettre à la disposition de ses anciens camarades des Variétés. Mais les artistes proposent et les directeurs disposent. De même que M. Comte n'avait pas permis à madame Judic de paraître dans cette représentation, de même M. Vizentini, — pour des raisons purement administratives, du reste, — s'était vu obligé de refuser à sa charmante pensionnaire l'autorisation qu'elle lui demandait. La représentation y aura certainement perdu un de ses attraits, mais la bénéficiaire n'y aura rien perdu. Zulma a envoyé son offrande pour grossir la recette.

Autre offrande : la dxfx Schneider, en froid avec la direction, n*avait pas voulu reparaître aux Variétés. Seulement quelques minutes avant le lever du rideau, la toute gracieuse ingénue de M. Bertrand, mademoiselle Donvé, recevait sous enveloppe un billet de cinq cents francs, envoi delà Grande-Duchesse.

Voilà qui est concilier de la façon la plus heureuse sa dignité et son désir de contribuer à une bonne action.

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NaturelkmenT, le spectacle est moins dans la salle que sur le théâtre. Aussi est-ce sur le théâtre que je passe la plus grande partie de mon temps. Léonce en Andalouse — un rêve ! — y coudoie Aline Duval, déjà prête pour les Trois Epiciers, et coiffée à la dernière mode de 1 83o. Avec quelques favoris, quel joli portrait de Louis-Philippe cela aurait fait. Puis, sur une chaise, au fond -du théâtre, la Belocca qui se repose après un morceau qu'il lui a fallu bisser et qu'on était prêt à lui redemander encore. Près d'elle se tient son imprésario en titre, M. Slrakosh, qui ne la quitte pas d'une minute. M. Strakosh est un ange de dévouement pour sa diva : il la couve d'un regard plein de sollicitude et l'attend chaque fois à sa sortie de scène pour lui jeter un châle sur les épaules; il est empressé, il lui parle, il la distrait, il l'encourage, il l'applaudit, il lui présente les journalistes qui lui tombent sous la main. Ahl si M. Montigny voulait reprendre le Père de la débutante!

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