LB BARON DB VALJOLI. — LA FILLBULB DU ROI
23 octobre.
Deux premières ce soir : Tune au Gymnase, pour les critiques dramatiques; l'autre à la Renaissance, pour les critiques musicaux.
Les deux pièces commencent à neuf heures, et il est bien difficile d'être à la fois boulevard Bonne-Nouvelle et boulevard Saint-Martin. Je me décide donc à ne voir qu'un acte de la comédie de M. Gottinet.
Il faut rendre cette justice à M. Montigny : il s*est donné beaucoup de mal, — en présence de toutes les premières qui avaient été annoncées cette semaine — pour jouer le Baron de Valjoli un soir où il n'y aurait rien ailleurs. Mais, à force d'attendre et de retarder, il lui est précisément arrivé ce qu'il a Voulu éviter. Aussi la composition de la salle se ressent-elle un peu de la première de la Renaissance. Le public décidément préfère la musique à la comédie.
Le Baron de Valjoli était annoncé pour neuf heures
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et il a été assez exact. Un coup de lorgnette dans la salle nous montre dans une avant-scène, mademoiselle Angélo, ruisselante de diamants; dans les loges, madame Alexandre Dumas, C. Doucetet sa famille, mademoiselle Defresne, mademoiselle Tallandiéra; — aux fauteuils de balcon, madame Fromentin, mademoiselle Helmont, madame Porchet, mademoiselle Dupont. Mais la personne la plus remarquable était certainement mademoiselle de PranofF, qui a fait sensation à Trouville lors du séjour de M. Thiers. Elle porte une coiffure qui aurait fait le succès d'une duchesse blonde au temps de Louis XVI, J'ai également reconnu dans la salle MM. Henri Rivière, le baron Taylor, Miranda, Adam Salomon^ Henri de Bornier.
A dix heures et demie on en était au second acte.
Un spectateur nous a affirmé qu'on avait levé le rideau de la première pièce sur trei:^e spectateurs assis aux fauteuils d'orchestre.
Espérons que cela ne portera pas malheur à la comédie de M. Cottinet et passons à la Renaissance.
Dans la loge du nouveau directeur, M. Koning, se trouve madame Judic. ^
Comme Judic doit souffrir d'être séparée de son inséparable Peschard!... Dans son trouble extrême, elle n'applaudit qu'aux morceaux de la sémillante Pauline Luigini.
Pendant que le public, friand de premières, encombrait bien inutilement le bureau de location de la Renaissance, il ne se doutait pas que, dans l'intérieur
de rélégante bonbonnière, son étoile favorite pleurait, sanglotait.
Figurez-vous qu'au jourd*hui, à deux heures, Jeanne Granier n'avait pu obtenir, pour tout potage, que deux malheureux fauteuils de balcon de second rang.
On frémit en pensant à un tel malheur.
Grâce à Dieu, tout s'est arrangé ! On a fini par trouver une loge, et on a pu faire le bonheur de la future Petite Mariée de Lecocq.
Aussi il fallait voir avec quelle joie Tenfant gâtée de la Renaissance se pavanait dans la loge de face portant le numéro 36.
Mademoiselle Pauline Luigini, la diva des Fantaisies-Parisiennes de Bruxelles, est venue jouer à Paris le rôle qu'elle avait créé dans la Filleule du Roi; car vous savez que Topéra-comiquc de MM. Cormon, Raymond Deslandes et Vogel, nous arrive de Bruxelles comme la Fille de Madame Angot tiGiroflé-Girofla.
C'est pour mademoiselle Luigini que Lecocq a écrit ses deux opérettes, et on raconte^ à ce propos, une anecdote assez drôle.
Lorsque Zulma-Bouffar créa le rôle de Qairette à Jlouen, on mit dans les journaux que Lecocq lui avait dit, après la première représentation :
— Vous êtes la Clairette de mes rêves !
Aussitôt mademoiselle Paola Marié réclama. Elle affirma que lorsqu'elle avait créé le rôle aux Folies- Dramatiques, M. Lecocq lui avait écrit, comme dédicace, en tête de la partition :
<c A Paola Mariéy la Clairette de mes rêves I »
Or, le plus joli, c'est qu'au milieu des deux artistes, il y en avait une troisième qui ne bougeait pas, qui ne disait rien; c'était Pauline Luigini.
Et savez-vous ce que Lecocq lui avait écrit sur sa partition lorsqu'elle créa la Fille Angot à Bruxelles ?
« A Pauline Luigini^ la Cladiette de mes rêves I »
Je suis sûr que beaucoup de personnes se sont posé, ce soir, ce point d'interrogation : — Qu'est-ce donc que M. Vogel ? un débutant, sans doute ?
Il n'en est rien. M. Vogel a eu, au contraire, son heure de célébrité, et ses romances ont passionné tous les salons. Un avenir brillant lui semblait ouvert. Mais M. Vogel a eu le malheur d'être très timide, et ce n'est qu'à grand'peine qu'il s*est décidé à risquer une partie aussi importante que celle de ce soir. Après le succès que sa Filleule avait obtenu à Bruxelles, pour un' rien il aurait refusé de la faire représenter à Paris.
Les transes par lesquelles il a passé depuis qu'on répète sa pièce à la Renaissance sont inimaginableSé M. Vogel est né à Lille; il a tout le calme des gens du Nord, et les émotions du théâtre lui font absolument horreur. C'est avec des larmes dans les yeux qu'il voyait approcher le moment fatal. Il y a trois jours, il déclarait avec toute l'énergie des gens craintifis, qu'il ne laisserait jamais mettre son nom sur l'affiche de la Renaissance.
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