LA BOULANGÈRE A DES ECUS
19 octobre.
Voici le premier événement théâtral, la première soirée à sensation de la saison nouvelle. Après huit jours de relâche, la Boulangère a des écus vient de faire son apparition sur Taffiche des Variétés.
Etf à ce propos, commençons par démentir le bruit qu'un de nos confrères — évidemment mal informé — répandait tantôt dans les couloirs :
Il est absolument faux que l'Assistance publique ait l'intention de prélever à l'avenir un droit de dix pour cent sur les relâches des théâtres, en prenant pour base la moyenne des recettes qu*ils pourraient faire s'ils étaient ouverts.
Inutile de dire que la première de la Boulangère excitait très vivement la curiosité, et que les coupons des Variétés avaient plus de valeur, ce soir, que ceux de l'Emprunt turc.
Depuis les Brigands^ c'est-à-dire depuis 1869, ^^ n'y a pas eu d'opérette signée Meilhac, Halévy et OfTenbach.
D'où venait cette nterruption si longue d'une collaboration qui n'avait compté que des succès?
Meilhac avait formellement déclaré qu'il renonçait pour toujours à l'opérette.
J'ai déjà eu l'occasion de raconter que le charmant auteur de Frou-Frou n'aime pas la musique. Meilhac prétend volontiers que la lettre de Métalla serait plus jolie dite que chantée.
Pourtant, un soir de l'hiver dernier, je me trouvais dans les coulisses des Variétés quand Meilhac s'y rencontra avec Ofifenbach. On venait de reprendre la Périchole et on faisait beaucoup d'argent,
— Vois tu, mon cher Meilhac, disait OfFenbach, cette reprise est ta condamnation. Tu as beau faire de petits chefs-d'œuvre comme les Sonnettes et la Petite marquise^ c'est la Belle Hélène^ la Grande. Duchesse, la Vie parisienne qui rapporteront encore des droits à tes petits-enfants si tu en as jamais I Crois-moi, on aura déjà oublié Frou-Frou quand on parfera encore de la Périchole !
J'ignore si cest le raisonnement d'Offenbach qui a convaincu Meilhac, mais quelques jours après il fut question aux Variétés de la Boulangère a des écus.
Les décors de la nouvelle opérette sont fort soignés. Je citerai surtout celui du premier acte, qui représente le Pilier des Halles. Quand le rideau s'est levé sur le chœur des rôdeurs de nuit et des tire-laine, j'ai eu un moment de douloureuse illusion : il me semblait que î'allais assister à un drame d'Ânicet Bourgeois. La spirituelle musique d'Offenbach a bien vite dissipé ces craintes.
Les costumes aussi sont jolis. Je citerai notamment ceux des pages en soie bleue et blanche, avec broderies d'argent; le costume suisse de Baron en satin cerise et jtune^ avec galons d'or et d'argent; la charmante toilette que Paola Marié porte au premier acte, et les trois costumes de mademoiselle Aimée.
Par exemple, cette dernière a déployé un luxe de diamants digne d'une chanteuse qui revient d'Amérique. Pendants d'oreilles énormes, colliers immenses, broches, bracelets, agrafes, boutons, tout est en brillants. Rien que pour cela, tous les bijoutiers de Paris iront voir la nouvelle opérette.
Mademoiselle Aimée a voulu prouver que la boulangère a des écus.
Mais je ne dirai pas comme la chanson :
Qui ne lui coûtent guère I
Berthelier et Léonce, en agents de police, sont superbes. Berthelier, surtout, est costumé supérieurement. Il m'a rappelé je ne sais quel tableau — un Terburg, je crois — que j'ai vu dans un musée flamand. C'est un type d'un réalisme achevé.
A propos de, Berthelier, il s'est passé ua fait assez amusant. Son nom a été absolument oublié sur l'affiche d'aujourd'hui, si bien que ce matin, en sortant de chez lui, il.a pu croire un instant qu'on venait de couper son rôle.
On se rappelle sans doute les bonnes petites farces que la capricieuse Paola Marié a faites cet été dans certains théâtres de province. Le public — je dois le constater — n'était pas sans inquiétude en la retrouvant.
— Pourvu, se disait-on, qu'elle n'aille pas recommencer à Paris ses plaisanteries du théâtre de Bordeaux! La voyez-vous tirant la langue à Sarcey, ou faisant un pied de nez à Vitu?
Elle est si fantasque, la jolie Paola !
Après le premier acte, on a essayé de faire croire à un monsieur que la charmante petite cantatrice avait brusquement quitté le théâtre, et que le second acte n'aurait pu être joué ce soir si mademoiselle Schneider, avertie à temps, n'avait complaisamment offert de la remplacer.
On se raconte aussi, concernant Paola, des anecdotes variées.
Elle sortait un jour d'une répétition du Théâtre- Français, à Bordeaux.
Un gamin se campe devant elle et lui demande, avec l'accent que vous connaissez ;
— N'est-ce pas que vous êtes Paola ?
— En voilà un!... réplique l'actrice.
Et le gamin de dire à un camarade :
256 SOIKÉES PARISIENNES
— Té... tu vois bien que c'est Paolaî Ajoutons que non-seulement les inquiétudes du
public n'ont pas été justifiées, mais que — pendant toutes les répétitions de !a Boulangère a des écus— mademoiselle Marié a été d'une exactitude scrupuleuse et d'une docilité incomparable.
Tellement incomparable, qu'un instant Offenbacha
eu des doutes et qu'il est entré un jour dans le cabinet de M. Bertrand, en lui disant :
— Mon ami, êtes -vous bien sûr au moins d'avoir engagé la vraie Paola Marié?
Citons^ à cause de son actualité — un bout de couplet dont les rimes ne sont pas riches, bien qu'il y soit question de capital.
Ce couplet, chanté par Dupuis, a eu beaucoup de succès.
Le voici :
La vertu c'est un capital, On Ta dit et je le répète, Je connais des femmes, et pas mal,
(Parlé) Qui «non-seulement ont tout dépensé... le capital et les intérêts, mais qui même
Sont absolument criblées dMettes !
On a beaucoup remarqué et commenté l'absence de mademoiselle Schneider, qui, d'ordinaire, occupe une avant-scène à toutes les premières des Variétés.
Si la diva n'était pas là, c'était bien malgré elle,
car on m'affirme qu'elle a offert jusqu'à mille francs d'une loge. Et même, à ce propos, quelqu'un lui ayant fait observer qu'elle avait peut-être tort de vouloir se montrer à son ancien théâtre étant en froid avec M. Bertrand :
— Bah! a-t-elle répondu, il lui sera beaucoup pardonné... parce qu'il a Aimée!
ANNUAIRE d'une DIVA
Notes au crayon trouvées dans les coulisses du
théâtre des.,.
20 Octobre.