LE FEUILLETON PARLE
9 novembre.
Les amateurs de nouveau ont de quoi se satisfaire ce soir. Il leur a suffi d'aller jusqu'au boulevard des Capucines et d'entrer dans la petite salle, un peu retirée au fond d'une cour, où opèrent les conférenciers depuis qu'on fait des conférences à Paris.
M. Henry de Lapommeraye y inaugurait le feuilleton parlé.
C'est un feuilleton comme les autres, à cela près qu'il oblige son auteur à endosser l'habit noir et à mettre la cravate blanche.
M» de Lapommeraye est un conférencier de mérite; il a etf, en outre, comme feuilletonniste dramatique au Bien public, un succès assez grand pour pouvoir se permettre cette audace qui consiste à transporter la critique du journal à la tribune.
La fortune sourit aux audacieux. Je ne suis pas un habitué des conférences ordinaires. J'ignore si la petite salle du boulevard des Capucines est généralement pleine comme les théâtres qui tiennent un succès, mais ce soir, du moins, elle était trop petite pour les curieux qui s'y pressaient.
Aux premiers rangs, plusieurs confrères en* feuilleton : Edouard Fournier, Théodore de Banville, Paul Foucher, Alphonse Daudet. Puis, des éditeurs : Michel Lévy, Charpentier, et les représentants de la censure, comme à une vraie première. Pas mal de dames, et, parmi elles, la jolie Mlle Eva Gonzalès. Malgré cela, M. de Lapommeraye dit obstinément « Messieurs, » en s adressant à ses auditeurs ; il paraît que la tradition le veut ainsi.
Le spectacle — pardon, la conférence — était annoncée pour huit heures et demie ; à huit heures et demie précises, M. de Lapommeraye jetait son premier morceau de sucre dans son verre d'eau.
Je regarde autour de moi : les directeurs de théâtre, les auteurs, les artistes dont il sera certainement question dans cette revue de la semaine théâtrale, sont absents. C'est dommage. Il y a pourtant, des deux côtés de la salle, des rideaux derrière lesquels ils pourraient écouter sans être vus. Mais franchement, à leur place,
3g4 ' LES SOIRÉES PARISIENNES.
j'aurais le coiirage d'assister à ce feuilleton parlé. Par exemple, au moindre mot désagréable pour moi, je m'empresserais de troubler le conférencier ert bousculant quelques petits bancs ou en me mouchant bruyamment, en toussant, en faisant du bruit enfin. C'est une ressource qu'on n'a pas en lisant un feuilleton imprimé.
Disons de suite que M; de Lapommeràye a eu beaucoup de siiccès. Il a eu la bonne idée de demander aux autours dont il s'est occupé ce qu'il a appelé fort spirituellement la communication des pièces, — comme on dit au Palais. Il a pu appuyer ses critiques comme ses éloges de scènes extraites des œuvres qu'il jugeait. Ainsi nous â-t-il lu une scène des Héritiers dé Raboutdittde M. Émilé Zola et l'amUsante scène du bijoutier de la Veuve qui a produit à là lecture à peu près autant d'effet qu'à la scène, ce qui prouve qu'elle est traitée de main de maître.
Mais si l'innovation de M. de Lapommeràye allait faire école, quel bouleversement!
hauteur joué ne se dirait plus, au lendemain de sa première.-
« Vitu est fort aimable pour fhoi, voyons comment Sarcey va me traiter ! *
Mais :
— On fait mon éloge rue Drouot, pourvu qu'on ne m'éreinte pas Faubourg-Montmartre.
Pour faire une revue de la critique, îrion confrère Francis Magnard serait obligé de prendre une voiture à la journée, et le monsieur qu'un rhume retiendrait chez lui ne manquerait pas de s'écrier :
— AUons bon ! je ne vais pas savoir comment Mlle Çroizette a joué le Demi-Monde.
Sans compter que le critique-conférencier pourrait bien, involontairement, subir dans $es appréciations, l'influence de la rue où il. produirait ses conférences. Rue Scribe, par exemple, il ne pourrait s'attaquer aux opéras d'Auber, pas plus que, rue Auber, il ne démolirait Iqs pièce* de Scribe. Rue d'Aumale, il ferait 1 éloge deLéonide Leblanc, mais il est probable qu'il en dirait du mal rue Bonaparte. Comment parler de Gounod rue de la Fidélité ? Voyez-vous d'ici l'afliçhç ainsi conçue ; Salle des conférences de la rue Cambronne : le théâtre de Çlairville?
Nous n'en sommes pas encore là, mais il est bien probable que. le feuilletonniste parlant attirera du monde dans un local oti le décapité parlant en a tant attiré naguère.