‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 104 sur 126 · GIROFLÉ-GIROFLA · texte numérisé non relu

GIROFLÉ-GIROFLA

il novembre.

L'auteur 4e U Fille de Madame Angot n'a pas voulu faire comme Rossini, après Guillaume Tell ; il n'a prfs fini de chanter -» ne jious en plaignons pas.

A l'opérette cinq fois centenaire des Folies-dramatiques succède Giroflé-Girofla. Dans quelques jours viendront les Prés Saint-Gervais, Les fabricants d'orgues de barbarie — ce$ intéressants industriels qui

donnent, sans s'en douter, la suprême consécration aux succès musicaux — peuvent être tranquilles : ils ne sont' pas près de manquer d'airs.

La représentation de ce soir n'offrait pas seulement l'intérêt d'une première, mais encore celui d'une course.

Dès samedi, en effet, un bruit inquiétant se répandait à la Renaissance: M. Bertrand, furieux de voir qu'une opérette de Lecocq allait passer avant celle qu'il prépare avec tant de soins depuis de longs mois, et qu'un confrère, plus heureux, allait bénéficier, avant lui, d'un nom magique dont un traité, lui assurait la primeur, avait — disait-on — juré sur la tête de ses actionnaires que, coûte que coûte, il donnerait les Prés-Saint-Gervais, aux Variétés, le jour même où M. Hostein donnerait Giroflé-Girojla, voulant ainsi faire le vide autour de la pièce rivale.

Alors commença de la part du directeur de la Renaissance une véritable lutte indienne, toute de ruses, de marches et de contre-marches. On fit appel à toutes les ressources de la tactique la plus savante et les dernières répétitions de Girofle- Girojla s'enveloppèrent subitement d'ombre et de ténèbres.

Dimanche, on affichait Y avant-dernière représentation de la Famille Trouillat et, lundi matin, on démasquait brusquement une autre affiche annonçant relâche pour répétitions générales. C'était déjà un jour de gagné sur l'ennemi. En même temps on courait chez les costumiers et les décorateurs, et costumes et décors s'entassaient mystérieusement dans les ma*

gasins. Nul étranger n'était admis au théâtre. Au fur et à mesure que les travaux avançaient, des émissaires étaient envoyés de tous les côtés pour donner le change au chef de la tribu des Variétés.

— Nous ne serons jamais prêts, disaient-ils en prenant des airs désolés.

Si quelqu'un demandait aux auteurs quand ils comptaient donner leur première, ils avaient des réponses évasives.

— Qui sait?... Peut-être... Beaucoup d'imprévu... Les bruits en question manquaient-ils de fondement

ou bien le temps a-t-il fait défaut à M. Bertrand? Toujours esril qu'après avoir un instant redouté un deadheat, la Renaissance a dépassé les Variétés de plusieurs longueurs d'affiche.

Il s'agit, du reste, d'une première comme on en voit rarement.

Depuis le 21 mars dernier, jour de son apparition à Bruxelles, Giroflé-Girofla a été jouée 187 fois par la troupe de M. Humbert. Elle en est à sa 34me représentation en anglais au Philarmonic-theater de Londres. La première représentation de ce soir à la Renaissance n'était donc, en réalité, que la 222n,e ! * Les trois cocottes.

Est-ce pour cela que l'élément demi-mondain y était si bien représenté ?

M. Hostein était très-ému, les auteurs étaient plus émus encore, mais il y avait dans la salle un homme plus ému à lui seul que tous ces messieurs réunis. C'était M. Humbert, le directeur qui a le premier

monté la pièce à Bruxelles. Giroflé-Girojla est sa chose, elle lui appartient, il l'aime, il la choyé, il la défend avec un tendre intérêt dont l'amour paternel luimême ne pourrait donner qu'une idée insuffisante. Vous ne sauriez croire avec quels soins il a suivi les premiers bégaiements de son opérette chérie sur la scène de la Renaissance. Toujours le premier aux répétitions et le dernier, il s'occupait des moindres détails absolument comme s'il se fût agi de son propre théâtre. Si par malheur les auteurs manifestaient l'intention de toucher à un mot ou de modifier une scène, c'étaient des protestations, des prières. \

— Mais vous allez me l'abîmer I s'écriait-il avec douleur.

Il a fallu se cacher pour faire quelques changements jugés nécessaires au troisième acte. M. Humbert aurait été capable d'un coup de tête.

Cet amour immodéré allait jusqu'à l'oubli complet de soi. Quand il s'est agi de distribuer le rôle de Boléro et que la direction de la Renaissance, après avoir successivement épuisé tous les artistes de Paris; ne savait plus à quel saint se recommander, M. Humbert n'a pas hésité un seul instant à mettre à sa disposition M. Jolly, qui a créé le rôle à Bruxelles. M. Jolly n'est pas seulement son meilleur acteur, c'est aussi son bras droit, son homme indispensable. N'importe; il I s'est résigné à tout plutôt que de laisser sa chère opérette dans, l'embarras. On lui aurait demandé toute sa troupe, qu'il l'aurait expédiée à Paris, quitte & mettre ensuite le feu aux quatre coins de son théâtre.

Aussi ses acteurs ont-ils bien raison quand ils disent :

— Ce n'est pas Humbert, c'est un père pour nous ! La mise en scène est fort soignée. On sent que

M. Hostein a voulu lutter contre les merveilles du Tour du Monde et contre le million de M. Cantin. Il a prodigué l'or aux costumes de Grévin et aux moindres accessoires : la bouteille de Porto qui sert au souper de Girofle est en or, le verre dans lequel elle boit est en or.

Les costumes bouffes d'Alphonsine et deMourzouk, ceux de la suite du terrible Maure sont tout-à-fait réussis.

Passons aux artistes.

L'excellence Alphonsine, la comédienne tant applaudie des Variétés, du Palais- Royal et du Gymnase, vient enfin de voir se réaliser le rêve qu'elle a secrètement caressé pendant toute sa vie. Elle joue dans une pièce où Ton chante. Lorsque les auteurs allèrent lui proposer son rôle :

— Est-ce que je chante dans la pièce ?

— Non.

— Alors je ne jouerai pas.

— Mais nous pensions...

— Vous pensiez comme tout le monde que je n'avais pas de voix, n'est-ce pas ? Eh bien je veux prouver que l'on se trompe... Il me faut au moins un air.

«— Vous l'aurez*

— Avec des roulades...

— Nous vous les promettons.

Et, à cette condition seule, Alphonsine consentit à créer son rôle important d'Aurore...

Mais, à partir de ce moment, elle n'eut plus qu'une préoccupation : travailler ses notes hautes et faire avec éclat sa partie dans les ensembles.

Il fallait la voir au sortir des répétitions, portant fièrement sous le bras sa partition en disant à tous ceux qu'elle rencontrait :

— Ah ! mes enfants, je donne un fa de poitrine, dont vous me direz bientôt des nouvelles.

Je vous présente Mlle Jeanne Granier (Giroflé-Girofia), une débutante aujourd'hui, qui pourrait bien être une. étoile demain. Elle n'est du reste pas une inconnue pour les journalistes. L'année dernière, Théo étant tombée malade, Mlle Granier la remplaça bravement, au pied levé, dans la Jolie Parfumeuse, et sut se faire applaudir par les adorateurs mêmes de la blonde diva. Les connaisseurs la remarquèrent et augurèrent bien de son avenir.

MM. Vanloo et.Leterrier allèrent l'entendre et, séduits par sa gentillesse, pensèrent qu'ils avaient trouvé leur Girofle. Ils la présentèrent à Lecocq. Le maestro fut séduit comme eux et l'enchaîna, par une promesse écrite, au sort de son nouvel ouvrage.

Frêle et mignonne, le visage éclairé par des yeux très-spirituels, riant d'un joli rire qui montre de9 dents charmantes, mutine, narquoise et vive comme un pinson, la prima donna de la Renaissance est un véritable enfant terrible.

La petite Granier — au théâtre, on ne la connaît pas

gous un autre nom — va, vient, chante, sautille et communique sa gaîté à tout le monde. Elle fait des farces à ses camarades, confectionne avec une habileté rare des cocottes en papier et se distrait d'une mouche qui vole. A la ville, si vous la rencontrez accompagnée de sa bonne ou de sa mère, habillée comme une fillette et marchant le nez au vent, vous ne manquerez pas de vous écrier :

Oh ! la gentille petite pensionnaire !

Vauthier, l'Othello de l'opérette, a pris sur nature, au Caire où il a joué toute une saison l'année dernière, la tête irréprochablement féroce qu'il s'est faite.

Quant à Puget — Marasquin — c'est le fils de l'ancien chanteur du Lyrique et de l'Opéra-Comique. Il est à la fois ténor et jeune premier. Signe particulier : arrive de Russie, où il a fait son stage.

La représentation n'a commencé qu'à neuf heures; elle a fini à minuit et demi.

A ce moment, on essayait de- faire venir Lecocq sur la scène.

Lecocq a-t-il cédé à ses fanatiques? Je l'ignore, mais j'espère bien que non.

Ce qu'on me garantit, par exemple, c'est la dépêche suivante envoyée par M. Cantin au compositeur :

<* Enchanté du succès de Girofle. Vais commander le lever de rideau à Chabrillat. »

Ce que c'est que l'habitude!

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