REPETITION AU NOUVEL OPERA
iw décembre.
Ce sont les cochers qui avaient l'air étonné, ce soir, quand on leur disait d'aller au Nouvel-Opéra.
Le mien a commencé par me toiser avec méfiance, puis — voyant que je n'avais nullement les allures d'un fou et que j'étais muni de ma lorgnette — il a fouetté son cheval en haussant les épaules.
— Evidemment, se disait-il, voilà un provincial auquel on fait une bonne farce !
Et pourtant c'était bien au Nouvel-Opéra que j'avais affaire. Afin de se rendre compte de la sonorité de la salle, on y avait organisé un essai de répétition pour l'orchestre et les chœurs.
Les invitations avaient été lancées par la direction de l'Opéra, aux journaux et aux artistes de la maison. On pénétrait dans le monument par l'entrée des abonnés, rue Gluck. Louis, assisté de plusieurs agents, vérifiait les billets. Bien que la répétition ne dût avoir
lieu qu'à huit heures et demie, on est arrivé à huit heures, et aussitôt a commencé une course à travers les couloirs, les foyers, les escaliers. Une course folle! On ne se saluait pas, on ne se regardait même pas, tout le monde était pressé de voir, d'admirer. De tous côtés, on entend des exclamations enthousiastes. Et notez que cette colossale réunion de merveilles architecturales est à peine éclairée par quelques malheureux becs de gaz.
Figurez-vous une femme dont on vous a vanté l'incomparable beauté et qui, s 'étant longtemps dérobée aux regards indiscrets, soulève tout à coup un coin de son voile. Vous restez ébloui et charmé. Ce que vous voyez de ses yeux brillants, de sa bouche rose, vous donne envie de supprimer complètement le voile, mais ce moment n'est pas venu encore ; on devine plus qu'on ne voit réellement.
C'est ainsij à demi- voilé, que l'Opéra s'est montré ce soir au public. L'impression n'en a pas été moins immense et cette soirée est certainement une des plus étranges et des plus émouvantes auxquelles il m'ait été donné d'assister.
Il m'a été impossible de noter les noms de toutes les personnes présentes. D'abord, presque tout le monde était debout à l'orchestre et à l'amphithéâtre. Puis les allées et venues continuelles m'empêchaient de fixer ma lorgnette. Il y avait du reste, dans la salle et au foyer, un mélange incroyable d'artistes et d'ouvriers, de grands seigneurs et de danseuses du corps de ballet. Le public des spectacles gratis était amalgamé avec le
public des premières à sensation. Dans les couloirs* des ouvriers polissaient du marbre et des daines en toilette de soirée se miraient dans les glaces.
Dans l'avant-scènë gouvernementale, une douzaine d'ouvriers ert blouse représentaient le nouveau ttniSfeU municipal;
A neuf heures moins un quart, M. Dôldèvea dôhhfe le signal de l'attaqué. Le programme de compose de l'ouverture de la Muette, du chœur des Soldats de Fttust> de rouvertiite du Freysthût^ et de la bénédiction des poignards des huguenots.
Tous ces morceaux ont été acclamés. Les voit résonnent admirablement dans la nouvelle salle et lorsque Gailhard a chanté les quelques mesures qui précèdent le chœur des poignards, des bravos unanimes l'ont accueilli. Les artistes peuvent être tranquilles : la salle de l'Opéra doublera leUrs effets au lieu de les diminuer*
L'orchestre, par exemple, est encore un pëU Sdufd. Mais je crois qu'il suffira de l'élever de quelques centimètres pour faire disparaître cet inconvénient.
Derrière moi> on affirmait, du reste; que les musiciens étaient mécontents de la disposition de l'ordiestré qui les empêcherait de voir les jambes deë danseuses et que, pour manifester leur mécontentement, ils n'a* vaient pas exécuté leurs ouvertures avec leur jiiffa ordinaire.
Notons deux incidents, l'un amusant, l'autre touchant.
Après le chœur de Faust, dont lé succès a été très-
grand, et pendant que tout le monde applaudissait, M. Halanzier a surgi du trou du souffleur sur la scène.
Les applaudissements ont redoublé aussitôt, et le directeur de l'Opéra, fort embarrassé, ne sachant s'il devait saluer le public ou s'en aller, a pris ce dernier parti et a disparu derrière les chœurs.
Au même instant, M. Garnier est entré dans une loge de face.
On Ta reconnu et nous avons assisté alors à un spectacle vraiment beau : celui d'une ovation spontanée, enthousiaste, unanime, saluant l'architecte qui vient de doter Paris du plus beau monument qu'il y ait au monde.
Trois salves d'applaudissements, des acclamations, tous les chapeaux en l'air. M. Garnier, extrêmement ému, se lève et salue. Puis, se penchant vers Mme Garnier, il l'embrasse, lui faisant ainsi partager son triomphe.
Le triomphe est complet et décisif; c'est une bataille gagnée, et l'ovation de ce soir doit bien certainement effacer jusqu'au souvenir des injustes critiques dont l'œuvre de M. Garnier a été si souvent l'objet.
La répétition est terminée et on ne s'en va pas. On retourne au grand foyer, on se précipite dans le foyer de la danse, on s'arrête dans l'escalier d'honneur. M. de Villemessant complimente et félicite M. Garnier, qui lui fournit le mot de la fin.
— Que de monde! lui dit M. de Villemessant en montrant la foule.