‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 122 sur 126 · COCAGNE · texte numérisé non relu

COCAGNE

2 décembre.

Il faut croire que les relâches de la Gaîté empêchaient les directeurs de l'Ambigu de dormir. D'après l'affiche, Cocagne devait passer la semaine dernière. Pour éviter de se rencontrer avec la Haine, MM. Fischer et Baugé avaient pris la résolution prudente de céder le pas à Sardou. Jusque-là rien de mieux, et l'on ne peut blâmer ces messieurs de n'avoir pas voulu compromettre par trop de précipitation une pièce sur laquelle* ils comptent.

Mais, depuis dimanche, la Haine étant ajournée par l'indisposition de Lafontaine, rien ne s'opposait plus à la représentation de Cocagne, et le drame d'Anicet Bourgeois et de Ferdinand Dugué avait été affiché pour hier mardi. Brusquement la première a encore été remise à aujourd'hui, au grand désespoir de tous ceux qui comptaient se dédommager à l'Ambigu des retards de la Gaîté. MM. Fischer et Baugé se seront sans doute dit :

Offenbach est un malin, ce n'est pas pour rien qu'il fait relâche quinze ou seize soirs de suite. Il est évident

que cette première sans cesse annoncée et sans cesse reculée constitue une réclame énorme.

Imitons donc dans la mesure de nos moyens ce grand administrateur et ne jouons que demain.

Heureusement qu'ils ont bien voulu ne pas pousser trop loin cette course aux relâches.

La salle est jolie. Beaucoup d'actrices. Malheureusement, les calorifères s'étant mis à fumer, il a fallu les éteindre. Du temps de M. Billion, il n'y avait pas de feu, et par conséquent pas de fumée; aujourd'hui, il y a de la fumée, et par conséquent pas de feu. Le résultat est le même : on gèle.

Avant la fin du prologue, tous ces messieurs sont allés reprendre leurs pardessus; quant aux dames» elles ont courageusement supporté le froid afin de ne pal perdre leurs effets de toilettes. Espérons que les calorifères ne fumeront plus demain, et qu'on dégèlera* . On me dit que Paul Féval a un peu collaboré à la pièce. Il l'a présentée, non achevée, gvec Anicet Bourgeois, à la Gaîté, — du temps où M. Victor Korting dirigeait ce théâtre.

Le rôle de Cocagne fut alors distribué à Berton. Pauvre Berton! Par une coïncidence étrange, c'est M,,e Jeanne Andrée qui a hérité du rôle destiné à Adèle Page.

Elle a eu un rude succès de costume, Mlle Jeanne Andrée, quand — au troisième tableau — elle arrive voilée devant celui qui doit être son mari» Il est bien entendu, bien convenu que ce mari ne doit, soub aucun prétexte, voir ses traits.

Elle entre» Le mari s'écrie :

— Oh! ce voile, mais c'est une muraille impéttè* trable!

Hélas! le voile était en tulle illusion, d'une trans* parence inouïe»

Plus loin, quand ce même mari dit à la même featine Andrée i

Vous avez une voit qui ne peut pas tromper !

Un moutard s'est mis à pleurer aux galeries supérieures et un titi a lancé l'exclambtioh classique :

Asseyez-vous dessus !

Naturellement, dans Cocagne comme dans V Officier de Fortune, il devait y avoir un décor à sensation. Depuis plusieurs jours on parlait beaucoup de certains sable* mouvants qui devaient émouvoir au plus haut point le public ami du pittoresque. Des intimes de la maison qui avaient assisté à la répétition générale, vous abordaient d'un air mystérieux et voilé disaient avec un sourire plein de promesses :

— - Surtout ne vous en allez pas avant le cinquième tableau.

Aussi, malgré le froid, chacun restait ferme à son poste.

Pourtant, vers les onze heures, une vague inquié-» tude commença à s'emparer de la salle : le cinquième tableau n'arrivait pas.

Enfin, l'entr'acte* qui doit le précéder* commence. On dit qu'il durera vingt minutes. N'importe, on prend patience* on trompe le temps, on bavarde, on fume des cigarettes, et la toile se lève.

O désillusion! Pas le plus petit sable mouvant : rien qu'une toile de fond et une plate-forme de la plus austère simplicité. Il paraît que ce n'est pas encore pour cette fois-ci.

Un nouvel entr'acte a lieu, et celui-là plus long que le précédent. Restera-t-on ? Oui, on restera! On n'en aura pas le démenti. Alors, à l'orchestre, pour oublier les angoisses de l'attente, on fait des mots, on organise des petits jeux, et Koning, pris d'un noble élan de générosité, offre des sucres d'orge à tous ses confrères.

Ils sont à l'absinthe, mais on veut s'étourdir.

Enfin, après trois petits quarts d'heure, la toile se lève :

Nous sommes sur la grève du Mont-Saint-Michel. A droite, la forteresse; à gauche, des rochers; au fond, la mer; — le tout éclairé par le clair de lune de rigueur. Voilà, certes, un joli prétexte à décoration. Mais une horrible « découverte », en laissant apercevoir tout le mur du côté gauche, détruit absolument l'illusion. Comment prendre au sérieux, le clair de lune quand on voit l'appareil électrique qui le produit?

Du reste, le tableau se ressentait de l'émotion de la première. Tout a raté comme à plaisir : les sables mouvants se mouvaient avec difficulté, puis, à la marée

montante, la toile qui figure la mer s'est déchirée et a laissé voir, par endroits, les têtes des machinistes chargés de représenter les flots. Enfin, subitement, un des rochers de gauche s'est enfui vers la coulisse. Avoir attendu si longtemps pour assister à une ré-

pétition de décor, cela justifierait presque ce mot d'une spectatrice des avant-scènes :

— Ah bien ! ce n'est pas un mont Saint-Michel se rieux.

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