LES MANIAQUES. - LE DOMINO NOIR
ii décembre.
Pourquoi, jouant les Maniaques ce soir, le Gymnase annonce-t-il pour demain la première représentation des Deux Comtesses f
Demain, la presse ne sera-t-elle pas conviée aussi à la première de la revue du Château-d'Eau, une première bien tentante et qui nuira certainement à celle de M. Nus?
Pourquoi ce double service ) Pourquoi ?
C'est la tradition. Ne me demandez pas d'autre explication. La tradition repousse absolument que deux premières puissent être données le même soir au théâtre du boulevard Bonne-Nouvelle. Les Maniaques doivent accompagner les Deux Comtesses sur l'affiche, la petite comédie est destinée à être jouée après la grande, rien n'était plus facile par conséquent que de nous servir les deux pièces à la fois, mais la tradition — ah! la tradition. La fôorme, disait Bridoison. La tra-di-tion, dit-on au Gymnase. C'est de la manie aussi, cela.
M. Derval a déclaré solennellement l'autre jour, sous le vestibule du théâtre, qu'il était impossible de transiger avec les habitudes de la maison,
Vous êtes-vous parfois arrêté, en passant devant le Gymnase, devant ce fameux vestibule qui est un centre de réunion sur le Boulevard Bonne-Nouvelle
comme la Librairie Nouvelle en est un sur le boulevard des Italiens ?
A partir de midi et demi, M. le secrétaire général se tient devant le bureau de location. A une heure, les visites commencent. Tantôt c'est Gondinet qui vien* respirer l'air de la maison, tantôt ce sont Meilhac, Barrière, Deslandes, de Najac, Narrey, etc. Bien chauffé l'hiver, bien aéré l'été, le vestibule du Gymnase est un véritable salon où Ton cause, potine, s'occupe des spectacles du jour, donne et glane des nouvelles. Quand un grand succès attire le public au bureau de location, les habitués sont expulsés par exemple. Mais ils ne se plaignent pas, ils ne se découragent pas, ils rôdent autour de la maison, sur le trottoir d'abord, puis sous la marquise et aussitôt que la foule a cessé de l'envahir, ils reviennent à leur cher vestibule, heureux comme des gens qui, après une longue absence, revoient la ville où ils sont nés.
Bien qu'il ne s'agisse que d'un acte, MM. les critiques sont courageusement à leur poste. Mais le public qui complète les premières brillantes manque; cela laisse quelques vides dans la salle.
Je vois, à l'orchestre, M. Hostein qui est là autant comme directeur de la Renaissance que comme feuilletonniste du Constitutionnel et, dans une baignoire, M . Charles Lecocq venu pour applaudir ses collaborateurs de Girofle. Il leur devait bien cela.
Lesueur joue, dans li pièce de MM. Leterrier et Vanloo, le rôle d'un vieux maniaque agissant en tout par compas et par mesure. Dans le courant des répé-
DÉCEMBRE. ^5j
titions, il se familiarisa si bien avec son rôle qu'il se trouva bientôt avoir tous les défauts du personnage qu'il devait représenter. Un jour, pendant qu'il était absent, M. Montigy changea légèrement la mise en scène d'une partie de l'acte.
Le lendemain, au moment où Lesueur se mit à lire son journal, il ne le trouva plus à la place accoutumée.
Explosion de colère.
— Où est mon journal? Pourquoi n'est-il plus sous la pendule ?
— Mais on le place maintenant sur la table.
— Comment, sur la table ! Ce n'est pas la même chose. Je ne ferai plus d'effet!
Et bon gré malgré on dut remettre le journal sous la pendule pour ne pas désoler Lesueur.
C'est ce qu'on peut appeler entrer dans la peau du personnage!
Un rôle des Maniaques, celui du professeur d'accordéon, joué par M. Ulric, a fait bien longtemps le tourment du malheureux artiste.
— Un professeur d'accordéon ! répétait-il sans cesse. Mais pour être professeur d'accordéon, il faut savoir l'accordéon, et je n'ai jamais tenu cet instrument-là dans mes mains.
Les auteurs avaient beau lui faire des compliments sur la façon dont il comprenait son rôle, M. Ulric était toujours sombre.
— Oui, disait-il, ça ne va pas mal, parce que nous répétons sans accessoires. Mais attendez l'accordéon.
Enfin, l'accordéon arriva. L'acteur le prit en tremblant et ferma les yeux. O surpris^ ! l'instrument se mit à rendre des sons mélodieux : M. Ulrio était accordéoniste sans le savoir! Maintenant il exécute avec la plus grande facilité des fantaisies brillantes sur Guillaume- Tell.
Pendant que la critique dramatique était au Gym?» nase, la critique musicale se trouvait réunie à l'Opéra? Comique où Ton venait de remettre à neuf le capuchon du Domino noir.
Et voyez le prestige des œuvres toujours jeunes et spirituelles, en dehors des places dpnnées aux journaux, l'Opéra-Gomique a fait une excellente recette et le bureau de location a fonctionné toute la journée.
Mais en rajeunissant l'interprétation dç la pièce, pourquoi n'avoir pas, du même coup, rajeuni la figuration? •
Pourquoi s'obstiner à nous montrer des ambassadeurs internationaux si ridicules, et si tellement dénues de distinction? Je sais bien que l'Opéra -Cpmique aussi a, comme le Gymnase, ses petites traditions; mais c'est égal, il serait bon, il serait politique de changer cela.
En ce moment surtout, quand nous 3vqn$ *W besoin de ménager les puissances étrangère^
LÀ KËVUE DlJ CHATEÀtJ-b'ÉAtJ. - LES bEt'X COMTESSES.
12 décembre.
L'immense succès que là Revue du Château-d'Eau obtint Tan dernier* devait naturellement avoir son influence sur la première de ce soin Jamais je n'ai vu salle aussi bondée. L'affluence était tellement énorrtie, qu'il était à peu près itîlpGSsible^ pendant les entr'actes, de circuler dans les couloirs d'en haut. Le promenoir n'existait plus : c'était l'étoUffoih îflutîie de réciter des noms. La plupart des Critiquée avaient préféré les Deux Comtesses, mais les chroniqueurs, les journalistes frivoles, les artistes, les jeunes gens étaient tous au Château-d'Eau.
Rien n'est amusant, d'ailleurs, comme la première d'une revue... amusante» La moindre allusion est saisie au vol, chaque mot a son écho dans la salle. On lorgne autour de soi en se disaht : * Attrape, un tel; à tbi, Une telle ! a Ah ! si les auteurs de tevUes pouvaient faire ce qu'ils veulent ! Mais ils ne le peuvent pas. La censure est là, la terrible censure, qui rogne, coupe, adoucit, change le vinaigre en miel et la satire mordante en pointe inoffensive. Il paraît cependant que la commission d'examen s'est rnontrée fort accommodante pour MM. Clairvillè et Busnaçh.
La revue débute par une scène fort gaie : celle qui nous montre Gobin en prestidigitateur, s'embrouillant dans ses trucs et usant force compères à la grande in-
dignation de M. Robert- Houdin. On m'affirme pourtant que cet acteur a reçu des leçons de Brunnet. Mais l'aimable et spirituel escamoteur s'est surtout appliqué à montrer à son élève comment on rate les tours.
Viennent ensuite les actualités de rigueur, les couplets de rigueur, les rondeaux de rigueur — on les espérait plus spirituels — et enfin, vous vous y attendiez, — l'exposition des insectes.
Le guide de l'exposition, nous montrant une ruche, chantait dans le texte primitif de la revue :
Cest une assemblée ouvrière Où tout marche sans gouvernail,
Et, après avoir fait l'éloge de l'accord parfait qui règne dans la ruche, terminait par ce trait piquant :
Combien d'assemblées en ce monde, Ne pourraient pas en dire autant!
La censure a remplacé assemblée par chambrée.
Cela ne veut plus rien dire, mais cela fait de l'effet tout de même.
Pour terminer le premier acte, on voulait un tableau à sensation : le sauvetage de M. et Mme Duruof.
La scène représente la pleine mer. — Une mer terriblement agitée. Ah! M. Cogniard, voilà des vagues qui gagnent bien leurs dix sous. Je vous signale surtout la première vague à gauche : elle se donne un mal énorme.
Tout à coup, dans cette mer, on voit tomber un
premier sac de lest, puis un second, puis un troisième. Puis le ballon paraît. Un homme et une femme sont dans la nacelle, l'homme debout, cramponné au filet, la femme à demi couchée. Le ballon descend, puis remonte, bondit, rase les flots et enfin s'abat sur l'eau. C'est la fin. Dans quelques instants la mer aura englouti ses victimes. Pas du tout. Voilà, à l'horizon, un point noir qui grandit : une barque. Elle s'approche. La voilà. Le sauvetage s'accomplit. M. et Mmo Duruof sont transbordés dans la barque, et le ballon, débarrassé de ce double poids, remonte dans l'espace avec la rapidité de l'éclair.
Malheureusement, bien que M. Cogniard ait fait tout ce qu'il était possible de faire, ce tableau produit plus d'effet à la lecture qu'à la scène. La toilej>einte ne peut nous donner qu'une bien faible idée de la réalité, et ce qui devrait paraître terrible paraît enfantin.
Pendant l'entr'acte, je vais au Gymnase. Les Deux Comtesses n'ont pas eu à souffrir de la concurrence du Château-d'Eau, et la pièce de M. Nus se joue devant une salle bien garnie.
Le Gymnase a la* spécialité des pièces à toilettes. Chaque première est, pour ainsi dire, un numéro de journal de modes en action ; ce ne so»t pas des spectatrices qu'on y voit, mais plutôt des abonnées qui viennent étudier la façon dont il faut qu elles s'habillent.
Cette fois, c'est un numéro rétrospectif que M. Montigny nous a servi : l'action des Deux Comtesses se passe en 1818, et donne lieu à une exhibition des rnôdes de la Restauration.
On remarque le baragouin américain de MUe Legault. Ge serait à croire qu'elle a passé sa vie thez les Yankees. Eh bien! Pas du tout : il y a quinze jours elle aurait été incapable de prononcer le moindre mot à désinence anglaise. Devinez ce qu'a fait M. Monti* giiy? Il a tout simplement envoyé Mlle Legault -* eft pension. Oui, en pension : depuis deux semailles la jeune actrice passait toutes ses matinées dans Une institution américaine.
Je reviens âU Château-d'Eau pour une scène amusante du deuxième acte : celle des petits pifferaris, joliment jouée, chantée et dansée par deux petites filles,
Mais pourquoi avoir mis dans la bouche d'utie enfant une chatlson absolument révoltante?
On<ie pouvait^ cela va sans dire, se passer dû pal* sage de Vénus, ni de l'apparition de la comète. Cette comète nous vaut une série de tableaux réussis sous ce titre unique î l'Abondance.
La moisson d'abord.
Les champs sont couverts de blés. De grandes voitures fléchissent sous leur chargement doré. Puis, au fur et à mesure que les moissonneurs s'éloignent, le décor lés suit dans la coulisse et fait place à un second décor : la cueillette des pommes. Normands et normandes, coiffés du classique bonnet de coton, sont grimpés dans les pommiers, Hottes et paniers s'emplissent. La cueillette terminée, le décor poursuit sa marche et est remplacé à son tour par un autre qui représente la vendange. Le trut eBt vraiment ingénieux; il a produit son effet.
Ce n'est pas tout. Quand il n'y en a plus il y en a encore» M. Gôgniard prétend que lorsqu'il n'y a pas trop de choses dans une revue, il n'y en a pas assez.
C'est pourquoi l'on nous a montré une représentation au Cirque Fernando, une scène à la fois fantaisiste et réaliste avec chevaux, chiens savants, acrobates et cavalcades. C'est amusant autant que pittoresque.
Le dernier acte, l'acte des théâtres, contient des détails gais : le cours d'agonie à l'usage des jeunes cômédiehnes entre autres.
Gobin, ayant imite Dupuis l'an dernier* imite, cette fois, M,le Thérésa. Oui, Thérésa. La caricature est excellente et Gobin est décidément un comique dont la verve bouffonne ferait rire un actionnaire du Vaudeville.
Quand tout se sera tassé, quand on aura fait quelques coupures indispensables^ la Malle des Indes aura peut-être le sort heureux de Forte en gueule*
Du reste* M* Cogniàrd s'en sera donné assez — • de mal.
Pardon, mais cela se gagne !
La dernière de la haine.
29 décembre.
Il se passe un fait étonnant, extraordinaire, inouï, invraisemblable et renversant.
La Haine, que des spectateurs blasés avaient proclamée assommante, lugubre et vide d'intérêt, est [déclarée aujourd'hui dramatique, empoignante au possible, presque sublime. Et combien de temps a-t-il fallu pour accomplir un pareil prodige ? Trois jours, pas davantage.
Comment expliquer un changement si brusque dans l'opinion du public ?
Rien de plus simple.
Il a suffi pour cela de deux lettres écrites par Sardou et Offenbach au Figaro, et reproduites par tous les journaux.
En les lisant, tous les prudhommes, tous les niais, tous les gommeux ignares qui clabaudaient contre la pièce sans l'avoir vue, et par pure affaire de mode, se sont dit, à part eux-mêmes :
— Tiens, mais voilà Sardou et Offenbach qui se fâchent. Us déclarent que ceux qui se sont ennuyés à la Haine sont des gens incapables de comprendre quoi que ce soit aux choses vraiment artistiques. Diable! Il ne faut pas nous faire classer parmi ces gens-là.
Et aussitôt les moutons de Panurge dont regorge Paris de couriren toute hâte à la Gaîté, afin de louer un fauteuil d'orchestre pour Tune des trois dernières représentations.
Au moins, comme cela, se disait chacun, je serai rangé parmi le petit nombre des hommes de goût qui ont applaudi ce drame éminemment littéraire.
Mais voilà le côté extrêmement comique de la chose. Tant de gens se sont tenu le petit raisonnement ci-
dessus qu'il n'y a plus eu assez de places pour ces admirateurs de la dernière heure.
Oui, la salle de la Gaîté est pleine, archipleine depuis trois jours. Ce soir la recette a dépassé huit mille francs .et il a fallu refuser pour près de trois mille francs de loges. Il est certain que si Ton continuait à jouer la Haine, on continuerait à faire le maximum des recettes. Cela se sait grâce à des pronostics qui ne trompent jamais.
Mais il est trop tard, Orphée est prêt et passera à la date fixée.
Le drame de Sardou a irrévocablement vécu son dernier soir !
Que la salle est curieuse à étudier et quelles observations piquantes il y a lieu de faire. Ces jours passés, on n'apercevait partout que visages renfrognés, mines ennuyées et ennuyeuses. On ne voyait que gens toussant, sommeillant et bâillant à se décrocher* la mâchoire. Que voulez-vous, c'était de bon ton. Aujourd'hui , toutes les physionomies sont attentives , graves sans doute, mais d'une gravité satisfaite et spéciale aux gens qui goûtent les joies sévères de l'art. Par instant, le silence est troublé par quelques oh! ou ah! admiratifs qui s'échappent par surprise et qu'on n'a pu étouffer à temps.
Et les conversations de foyer. Comme elles sont amusantes ! J'en ai noté quelques-unes au passage.
— Eh bien, comment trouvez-vous ça ?
— Très-beau, ma foi, et vous !
— Moi aussi.
— Et pas etihuyeux du tout ?
— Au contraire, très-itltérôssatit.
— Extrêmement intéressant !
— Tiens, votts ici ?
— Comment, mais c'est la secondé fois.
^ Ah ! bah !
— Êârolek {Sepehchant et bas à l'oreille*) Ort difa
ce qu'on voudra : moi, je trouve ça trè&-«befttti
Enfin troisième colloque :
— Bonjour cher, par qhel hasard?
— Oh ! ce n'est pas un hasard , je suis déjà Vertu six fois.
— Six fois i
— Que veux-tu^ je suis las des féeries.
Dans Maison neuve, Une pièce centenaire de Victorien Sardou, se trouve un jeune* cocodês qui s'étrie à tout moment :
a- C'est pas le chic d'y aller, j'y vais pas \ si c'était le chic d'y aller, j irais*
Inutile de chercher plus loin la raifcon de l'insuccès et du succès de la Haine,
C'est maihtenant le thit d'y aller.
Dans les coulisses* tout le monde est stbpéfaiti
— Comment, s'écrient les artistes, voilà que noils produisons un effet énorme ef on noud cohgédie I
Clément Just essaye .en vain de filer des sons.
— - Je ne puis pourtant pas, dit-il avec ihélancolie, me risquer à jouer l'opérette !
Le bœuf du premier acte semble deviner qtie la fin de sa carrière théâtrale approche. Il est devenu ftlrieux.
Et, pendant ce temps, Içs dessinateurs de la maison examinent les costumes des figurants.
— Jïn ajoutant une queue par-ci et quelques paillettes par-là, murmurent-il§ , ce $pra excellent pour QençyiÇve d% Bradant!
Maintenant, faites une p?p$rience, si vqus vpulçz. Arrête?, §ur le bpulevard, }a première personne d§ çpBnaissanee que vpus i-enqpntrpr^, et demapdez-rjni
k brôlQ pourpoint ;
^- Avivons vq la fiai ne ?
Elle vpu§ fgpqudra :
«s* Certainement.
La Haine s'est jouée pendant trpis semaines sans faife dg l'argent, et tput Paris yçpt 1 avPÎr vuel