LA REVUE DU THEATRE DEJAZET
10 janvier.
Encore une ! Et ce n'est pas la dernière. Pour ma part je plains beaucoup les auteurs d'une revue en retard. Ceux qui arrivent premiers n'ont pas grand mal à remporter la victoire. L'entrée de l'homme-chien esr accueillie avec joie, la femme à deux têtes est sûre de son effet et le rondeau du volontaire d'un an provoque des applaudissements unanimes. A la seconde revue, l'apparition de l'homme-chien jette déjà un certain froid ; mais quand arrive la neuvième fois, cela passe à Fétat de scie et le public s'écrie :
« Encore un homme-chien, encore une femme à deux têtes, encore un volontaire d'un an ! »
Il faut donc beaucoup d'esprit et beaucoup de gaîté pour arriver à intéresser le public une fois de plus au défilé déjà connu des excentricités de Tannée.
Les noms de MM. Montréal et Blondeau, connus par leurs succès des années précédentes, avaient attiré pas mal de monde, ce soir, au Théâtre-Déjazet.
Du reste, si la revue de ces messieurs arrive parmi les dernières, ce n'est pas sa faute — car elle a été prête la première. Les auteurs allaient la livrer, il y a déjà quelques mois, à M. Dechaume, lorsque la déconfiture de celui-ci amena la fermeture du théâtre.
Voilà MM. Blondeau et Montréal sur le pavé. Le
Château-d'Eau, où ils opéraient d'ordinaire, était pris par Clairville; partout ailleurs on s'était pourvu. Impossible de songer à remettre la revue à Tannée suivante : la revue, c'est comme le poisson, qui ne peut se servir que frais. Les deux collaborateurs se jurèrent alors de faire jouer leur œuvre quand même. Ce n1était pas une mince affaire. Cependant, pleins de courage, ils se mirent en campagne. On put les voir, leur manuscrit sous le bras, arpentant les rues de Paris, s'adressant à tout le monde, vantant les bénéfices que pouvait donner l'exploitation du Théâtre-Dejazet, et cherchant à improviser directeurs les gens qui y songeaient le moins. Ce fut une course de tous les instants, une lutte sans paix ni trêve, où ils déployèrent tous les trésors d'une énergie indomptable. Un jour ils se firent cette réflexion que, réunis, ils ne voyaient pas assez de monde; alors ils se dédoublèrent.
Ils firent copier la pièce une seconde fois, et chacun d'eux, muni dç sa revue, se mettait en route dès le matin. Le soir, vers cinq heures, ils se réunissaient devant le passage de l'Opéra. C'était l'heure du rapport. Là, ils se communiquaient les résultats de la journée, calculaient les chances de ce qu'ils avaient tenté et dressaient leurs plans pour le lendemain.
Tant de courage devait avoir sa récompense.
M. Bridault, le directeur du petit théâtre de la Tourd'Auvergne, qui avait été jadis le secrétaire du théâtre Déjazet lors de la direction Altaroche, nourrissait l'ambition secrète d'en devenir le directeur. Après l'avoir pris à l'essai pendant quelque temps, il se dé-
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ridait à signer un bail définitif et, croyant à la marque Blondeau et Montréal, recueillait chez lui la revue errante.
Un peu de désordre encore à cette réouverture d'un théâtre où Ton a complètement perdu l'habitude de recevoir du monde.
Beaucoup de doubles emplois, quelques portes mal closes et des ouvreuses qui auraient eu besoin de répéter généralement l'entrée du public.
Sauf ces petits accrocs tout a marché à merveille.
Le spectre de Daiglemont a cessé pour toujours, espérons-le, de hanter les couloirs.
Parmi les quelques jolies femmes recrutées pour la circonstance, nous avons retrouvé Mlle Querette, l'exétoile du « ballet » des Menus-Plaisirs, qui désormais se voue sérieusement au culte de l'art dramatique ! *
Au premier acte, elle joue un rôle d'odalisque. Estce pour être plus dans la couleur qu'elle a pris tant d'embonpoint?
M"e Milla, une célébrité des théâtres du boulevard, personnifie très-gentiment le Figaro. Quant à votre serviteur, le Monsieur de Porchestre, il a enfin la satisfaction de se voir représenter par un homme, M. Pescheux.
Par exemple, trop de musique de la Fille Àngot. Cest charmant, je ne dis pas, mais à la longue cela finit par porter sur les nerfs.
Seulement, les auteurs ont trouvé un truc. C'est sous prétexte de nous démontrer que la partition de
Lecocq est devenue une épidémie, — VAngomorbus, — qu'ils nous l'ont servie presque toute entière.
Dans un entr'acte, on me raconte cette jolie réponse d'une actrice mariée à l'un de ses... bons amis, qui, au jour de l'an, lui offrait un bijou de prix.
L'actrice d abord se fit prier. Elle hésitait à accepter un cadeau de cette valeur. C'était trop. Mais l'ami insistant :
— Écoutez, lui dit-elle, je veux bien le prendremais au moins offrez quelque chose à mon mari!...