‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 12 sur 126 · DES ITALIENS A L'ATHÉNÉE · texte numérisé non relu

DES ITALIENS A L'ATHÉNÉE

7 janvier.

Il existe, du côté delà garede l'Est, une salle étrange* oh ! mais étrange — comme les plus forcenés ama-

teurs de pittoresque n'en révent pas. Elle est toute en bois peinturluré de couleurs inconnues à l'arc-en-ciel. On y pénètre par une espèce d'échelle mouvante qui se dérobe sous les pieds. Pour traverser d'un côté de la galerie à l'autre, il faut s'accroupir et marcher presque à quatre pattes. En arrivant au balcon, l'œil est frappé par une pancarte sur laquelle on lit en lettres bleues et rouges : bock à 25 centimes. C'est la salle Saint- Laurent. Elle n'appartient' à aucun ordre d'architecture. Ce n'est ni un carré, ni un demi-cercle, ni un pentagone, ni rien. Figurez-vous, si vous pouvez, un composé de coins et de recoins au fond desquels les spectateurs sont eofessés.fïne immense toile bleue y sert de plafond. Pas le moindre lustre; de simples girandoles en zinc artistique. La scène est triangulaire ; il n'y en a pas deux comme cela dans tout Paris.

La salle Saint-Laurent attire tous les soirs un public populaire des plus nombreux. On y fume, on y boit, on y joue des comédies, des vaudevilles, des opérettes et même des revues* C'est pour la revue de l'an 1873 qu'on avait convié ce soir les critiques influents.

A l'occasion de cette solennité, la direction s'est évidemment mise en frais. Les quatre ouvreuses ont des bonnets! Il faut les entendre répondre à ceux qui, se trouvant mal placés, demandent à changer de stalle :

— Ah ! monsieur... c'est qu'aujourd'hui, c'est la représentation donnée à la presse.

On comprend immédiatement qu'un grand événement est en train de s'accomplir et que cette soirée comptera dans la vie de ces quatre malheureuses.

La presse n'a pas cru devoir détacher à la salle Saint- Laurent ses représentants les plus illustres. Le théâtre est plein d'un public étrange à peu près ainsi distribué :

Un chapeau noir, une casquette, un chapeau mou, deux chapeaux noirs, deux casquettes, deux chapeaux mous. Mais quel bon, quel excellent public que ces habitants du quartier Saint-Laurent. On se tord de rire, on applaudit avec frénésie, on bisse avec enthousiasme. Ah! si tous les auteurs dramatiques étaient sûrs d'en avoir toujours un pareil. Que de succès !

La troupe ressemble à ces bonnes troupes de banlieue et de province dao$ lesq^lles un acteur à tout faire joue tour à tour le drame, le grand opéra, la pantomime et le vaudeville. Xout ce petit monde-là fait ce qu'il peut. Il y a, par exemple^ une madame Angot qui a dû créer le rôle au temps de la première pièce (en Tan IV). Seulement elle a perdu les traditions.

La revue n'est ni meilleure, ni plus mauvaise que beaucoup d'autres. J'y «i même trouvé par ci par là des choses franchement amusantes et quelques couplets fort bien tournés.

Du reste, l'un des garçons de café de l'endroit que j'ai consulté, m'a affirmé que c'était un succès et qu'il x y en avait pour cent représentations au moins.

Je le crois d'autant plus volontiers qu'il m'est impossible de rester jusqu'au bout, obligé que je suis d'aller à l'Athénée.

Il y a vraiment des gens qui ne doutent de rien.

Vous savez qu'il y a deux ans le capitaliste le plus courageux eût reculé d'horreur à la seule idée d'ouvrir à Paris un théâtre italien. Une direction a même sombré à vouloir tenter cette entreprise scabreuse. Puis est arrivé M. Strakosch qui, dans des circonstances plus favorables, à force de soins et d'efforts, a réussi à rendre à la salle Ventadour un peu de son antique splendeur. Il est parvenu à reconstituer une troupe et à réunir tout un public d'abonnés.

Eh bien ! voici qu'à côté de M. Strakosch surgit un impressario nouveau qui se dit: «Ah! on a de la peine à avoir un Théâtre-Italien à Paris : moi je veux qu'il y en ait deux f »

Le Théâtre-Italien, nr'est un prétexte à causeries, â toilettes, à flirtation même; on s'y donne rendez-vous comme dans un salon.

Quelle salle pensez-vous donc qu'aura choisie Ilmpressarioen question? -— Le Châtelet? l'Odéon ?

Non î II s'est décidé pour l'Athénée f C'est le Théâtre- Italien-Miniature.

8 janvier..

Les Lucia se suivent et ne se ressemblent pas. Après l'étrange interprétation du théâtre de l'Athénée, celle de ce soir, aux Italiens, nous a naturellement paru éblouissante. Tout nous a ravi : la salle, les chanteurs, tout. . . jusqu'aux décors.

C'est qu'on ne se figure rien de plus comique que les décors de la Lucia, rue Scribe. Au premier acte notamment, la fameuse fontaine devant laquelle les amants de Walter Scott échangent l'anneau des fiançailles, rappelait à s'y méprendre le Manneken Pies de Bruxelles. Cela nuisait cer^inement à la couleur locale, mais — au point de vue comique — c'était irrésistible. Au second acte, la porte du fond de la grande salle gothique ressemblait tellement à une cheminée qu'en voyant arriver Edgar vêtu de noir, on s'est écrié :

— Tiens, voilà le ramoneur !

Il fallait cette inexplicable exhibition d'une troupe italienne à l'Athénée pour réhabiliter la mise en scène de Ventadour.

La Lucia servait de débuts ce soir à un ténor français, M. Genevois qui, il y a quelques années, faillit être engagé à l'Opéra.

J'ai aperçu M. Tamberlick, dans la salle, qui Tapplaudissait beaucoup.

Un public assez brillant. M™6 de Rothschild est dans son avant-scène ordinaire, l'avant-scène d'entresol, à gauche. Au-dessus, portant un magnifique diadème de brillants et de saphirs, trône Mm* Musard. En face de l'avant-scène Rothschild, celle du comte et de la comtesse Henckel.

Au balcon, une petite actrice, blonde et mignonne, Mlle Désirée, couve d'un œil d'envie son ancienne camarade des Variétés, Mlle Marie Heilbron, qui a chanté Lucie ce soir pour la première fois.

J'ai déjà annoncé pas mal de revues, mais il m'en reste encore bien d'autres à signaler. Celle d'aujourd'hui se joue place Clichy, au Concert Européen. Elle a pour titre : A tout couj^ l'on gagne! et pour auteur M. Bataille.

J'en ai rapporté une petite anecdote à joindre au dossier de la censure :

A un certain moment, le compère avait à chanter un rondeau commençant ainsi :

Provisoire, Provisoire, Oui, tout n'est que provisoire!

Les censeurs biffèrent impitoyablement provisoire. Que fit l'auteur? Sans souffler mot, il modifia son rondeau, et Ton chante à présent :

Balançoire !

Balançoire t Oui, tout n'est que balançoire!

Impossible de faire à ces messieurs une réponse plus spirituelle !

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