LES DEUX ORPHELINES
•29 janvier.
La pièce de MM. d'Ennery et Cormon, dont la première représentation a eu lieu ce soir à la Porte-Saint- Martin, devait tout d'abord s'appeler Y Orpheline. Mais quand on prend du drame on n'en saurait trop prendre et la direction de la Porte-Saint-Martin, qui aime bien faire les choses, a vivement insisté auprès de M. d'Ennery pour avoir deux orphelines au lieu ^une. L'éminent dramaturge n'a pas été embarrassé pour si peu. Dans sa longue carrière, ce ne sont pas
les orphelines qui lui ont fait défaut. On lui deman* dait là bonne mesure, il eût été cruel à lui de mai* chander. Deux orphelines, en effet, faisaient mieui sur l'affiche qu'une. C'était plus digne d'un grain théâtre. |
— Va pour deux orphelines ! s'est écrié M. d'Eiw nery. I
Si la pièce avait été répétée huit jours de plus, il en mettait quatre.
Il y a bien longtemps qu'on n'avait vu un vrai drame. Aussi était-on accouru en foule. Avant le lever du rideau, tout le monde était persuadé, je ne sais pas trop pourquoi, qu'on allait voir une pièce moderne, avec des gommeux en habit noir et des demoiselles en robes à traîne. Explique cela qui voudra, mais on s'était bêtement fourré dans la tête que l'action des Deux Orphelines devait se passer de nos jours ; — comme s'il n'y avait pas d'orphelines avant la bienheureuse époque où nous vivons.
On a été agréablement surpris en voyant qu'on s'était trompé, et que la pièce nouvelle est du plus pur Louis XVI.
Voici, au point de vue de la mise en scène, les deux tableaux qui ont produit le plus d'effet.
C'est d'abord une fête de nuit dans une petite maison au Bel-Air. Le parc, éclairé par la douoe lueur de la lumière électrique, semble recevoir directement les rayons de la lune. Dans les arbres dont les branches se découpent indistinctement au milieu de cette demiobscurité, sont disposées à intervalles égaux des lan
ternes vénitiennes qui miroitent comme autant de vers luisants. Au milieu de ces bosquets mystérieux boivent et chantent des seigneurs élégants, en compagnie de dames légères de l'époque. C'est partout un froufrou de pourpoints de velours, de longues jupes de satin, un cliquetis de verres et de rires ; c'est véritablement charmant.
Le décor du quatrième tableau, d'un aspect bien différent, est encore plus réussi et a produit un grand effet. Il représente le parvis de Saint-Sulpice. C'est l'hiver. Il neige. Les marches de l'église sont couvertes d'un givre fin et glacé.
Sur ces froides marches sont assis ou couchés, dans des poses différentes, les pauvres de Paris, attendant l'aumône des gens qui prient à l'intérieur. Leurs dents claquent et leurs membres grelottent, pendant que les orgues font entendre des chants graves et doux.
Enfiri, les portes s'ouvrent. Les marquises sortent, resplendissantes sous leurs riches toilettes et accompagnées de leur valet de chambre, qui tient respectueusement leur livre de prières. Leurs longues jupes frôlent lentement la pierre humide et leur main mignonne laisse tomber l'aumône sollicitée par ces voix suppliantes.
Les chaises à porteur armoriées sont rangées symétriquement devant l'église. Les laquais en grande livrée attendent leur maîtresse, et dès qu'ils l'aperçoivent, ils s'attèlent à la petite boîte mouvante dans laquelle s'élance la grande dame, non sans laisser voir un pied très-petit cambré dans, sa mule de satin.
Il n'est question dans les entr'actes, que de l'élection de Dumas à l'Académie.
— Pourvu, s'écrie quelqu'un, que cela ne lui fasse pas de tort comme auteur dramatique.
Derrière un portant, pendant qu'on applaudit sa pièce, d'Ennery se dit :
— Qui sait ?
Dans tout bon drame de d'Ennery, il y a ce qu'on appelle au théâtre l'acte des mouchoirs, le point culminant de l'émotion, où tous les yeux se fondent. Cette fois encore d'Ennery n'a point failli à la tradition. Il a même largement fait les choses. Dans les Deux Orphelines, il y a deux tableaux — un par orpheline — le 5e et le 6e, — où la salle entière n'est occupée qu'à s'essuyer les yeuxt.
Tout en cédant à l'entraînement général — mais discrètement et comme il convient, en homme qui a l'habitude du théâtre et qui ne voudrait pas sembler croire « que c'est arrivé » — je me suis amusé à examiner la salle. On ne s'imagine pas combien il y a de manières de pleurer au théâtre : dis-moi quel est ton mouchoir, et je te dirai comment tu pleures.
Quelle variété! D'abord, le mouchoir de la cocotte, en fine batiste et en dentelle, joli et microscopique mouchoir tout plein de rusé, qui n'oublie pas un seul instant la coquetterie, et dissimule la petite houppette à poudre de riz destinée à réparer le tort fait au maquillage. Puis le mouchoir de bonne toile de la femme honnête, un brave mouchoir qui n'y entend pas malice et se donne sans scrupule à son émotion,
puis celui de la grisette, un petit mouchoir de calicot avec un ourlet pojur tout ornement, et qui passe bien vite à l'état d'épongé. Enfin le bon mouchoir à carreaux du notaire de province, alternant avec la tabatière, et s'étalant sans vergogne sur les genoux de son propriétaire.
La physionomie du critique sérieux est aussi curieuse à examiner : il est gêné , il est mal à Taise, et dès qu'il sent sa paupière s'humecter, vite, pour ne pas être pris en flagrant délit, il fe met à lorgner avec affectation : ses jumelles sont les seules confidentes de ses larmes. Aux galeries supérieures, les larmes ne sont pas moins abondantes ; mais là le mouchoir est uniforme : il n'est ni en batiste, ni en toile, ni en calicot. C'est le mouchoir du « père Adam. »
M. d'Ennery est un des hommes les plus étonnants parmi les auteurs dramatiques modernes.
J'ai fouillé dans ses drames, je me suis enfoncé dans ses intrigues, et je suis arrivé à dresser une statistique étonnante qui mériterait de passer à la postérité.
Il y a, dans l'œuvre du célèbre dramaturge, environ 18 veuves de suppliciés, 16 fils de suppliciés et * 2 filles de suppliciés, 84 orphelins et 1 1 2 orphelines, 60 aveugles, 10 faux aveugles, 93 jeunes filles enlevées , 22 fratricides , 8 parricides , 2 incestes, 145 enfants trouvés, 162 enfants perdus, 116 enfants enlevés, 1 24 substitutions d'enfants, 212 testaments * détournés, 2;6 portefeuilles volés, 198 duels à Tépée, 168 duels au pistolet, 8 duels au couteau, 2 duels au sabre, 10 duels à la hache, i3 incendiaires, 123 as-
sassins par le feu. 1 36 assassins par le poison., 46 noyés, 26 forçats coupables, 6a forçats innocents, 80 forçats libérés, 35 forçats en rupture, 17 fasusacs adultères, 77 asphyxiés, 64 vâûls, u5 évasions, 206 séquestrations, 40 cas de Jblie furieuse, 3g cas de folie douce, 62 cas de crétinisme, 28 faux fous, n3 maris trompés avant le mariage, io5 maris trompés pendant le mariage, 41 maris trompés avant et pendant.
Malgré ces chiffres respectables, IL. d'Ennery — fort heureusement pour nous — n'est pas au bout de son rouleau. Il y aura encore de beaux soirs pour les croix de ses mères !
3o janvier.
Ce soir la Favorite a attiré un public très-élégant à la salle Ventadour. Il paraît que décidément on ne fera rien pour améliorer la mise en scène de l'Opéra provisoire. Il n'eût pas été difficile pourtant de brosser à la hâte quelques décors convenables, mais il faudra se contenter de ce qu'on a : c'est-à-dire de quelques artistes aimés, d'un répertoire riche en chefs-d'œuvre, d'un orchestre excellent. J'avoue que c'est beaucoup. Mais enfin, quand on voit, à la cour du roi d'Espagne, des meubles comme le canapé d'hôtel meublé, «recouvert d'une housse en cretonne qui figure au premier acte de la Favorite, il est impossible de ne pas en ressentir un peu de mauvaise humeur.
j'AitvTEir. 27
Ce soir, j'ai flàwé'sur la scène. Ne pénétre pas qtri ▼eut dans les coulisses de l'Opéra. C'est un privilège réservé aux seuls abonnés.
On ne se figure pas* comme le personnel de M. Halanzier est mal à Taise «ur cette scène relativement exiguë. Les chœurs et la figuration sont parqués dans urr étroit couloir derrière la toile du fond. Il n'y a pas de foyer pour les artistes, qui sont obligés de se tenir dans leurs loges, et le foyer de la danse se trouve réduit à ses plus simples expressions.
C'était un véritable salon que lé foyer de la danse de feu* l'Opéra. On y parlait de tout r de politique et d'amour. Les glaces cintrées et les ornements sculptés y attestaient la richesse passée de Fhôfiel Choiseul. Une pente légère du plancher y était destinée à repro^ duire l'inclinaison du théâtre. Tout autour étaient adaptées des barres d'appui contre lesquelles l'es sujets dansants venaient se tordre les pieds, se cambrer les reins, se renverser les jambes. Devant la cheminée se tenaient les figurants et le fretin du ballet. Par ci, par làv sur les banquettes, quelques mères s'assoupissaient.
Un peu avant te lever du rideau, les premiers sujets arrivaient, descendant avec une grâce étudiée un petit escalier de' quatre pas, marchant avec ce déhanchement qui n'appartient qu'aux danseuses ; le pied* en dehors, et chaussé d'une guêtre large, destinée à garantir le lustre du soulier de satin et la netteté du bas. Avec un petit arrosoir qu'elles portaient du bout du doigt, elles versaient un peu d'eau sur le plancher, pour l'empêcher d'être glissant, puis, soulevant avec
la main la tournure de leur robe, elles s'arrondissaient, pirouettaient, s'enlevaient, lâchant des œillades et des sourires.
Le foyer d^la salle Ventadour est une petite pièce carrée, tapissée d'un papier sale, mal éclairée, avec quelques mauvaises glaces sur les murs et des instruments de musique appartenant à l'orchestre des Italiens dans tous les coins. Comme les ballets de l'Opéra provisoire n'exigent pas la présence d'un grand nombre de sujets, le foyer de la danse, telle qu'elle est pour le moment, n'a pas conservé grand chose de son animation d'autrefois. Les abonnés en habit noir et cravate blanche y viennent toujours passer quelques instants; on y cause encore un peu, mais on y est très-gêné en somme, et on n'y fait que de courtes stations.
Au moment où j'y ai pénétré ce soir, la spirituelle Mlle Beaugrand et la jolie Mlle Montaubry, appuyées contre l'unique barre qui s'y trouve, y faisaient leur entraînement ; il n'y avait de la place à la barre que pour deux et les autres attendaient leur tour. C'était lugubre. Et je me suis empressé de rentrer dans la salle, ou l'éclat du lustre, les belles épaules blanches et les corsages endiamantés, me rappelaient du moins que j'étais dans un des grands théâtres de Paris.
3i janvier.
C'est la soirée des collégiens. Ce matin , dans tous les lycées de Paris, on a fêté la saint Charlemagne. Tous ceux qui depuis la rentrée ont été premiers, soit en thème grec, soit en vers latins, en n'importe quoi, se sont assis au banquet traditionnel, dont le classique poulet froid, l'éternel nougat, 'et le Champagne à deux francs cinquante la bouteille, composent le menu obligé. Si anodin que soit le Champagne, il a fait des siennes. Les têtes ,se sont échauffées et, pour clore dignement cette journée de liesse et de bombance, tous les jeunes nourrissons de l'Université — aima parens! — se sont abattus sur les théâtres.
Lès directeurs, du reste, ne voient pas sans un certain plaisir arriver cette date bienheureuse. C'est pour la plupart d'entre eux une recette assurée. Dans tous les secrétariats, la consigne la plus sévère a été donnée ; on est avare de billets de faveur, et les solliciteurs qui, n'ayant pas de fils au collège, ne sont pas au courant de la solennité du jour, se trouvent tout surpris quand, venant rendre au jeune secrétaire de l'Odéon le service de lui demander des places, ils se heurtent à cette réponse : Impossible! c'est la Saint-Charlemagne. Le premier et le second Théâtre -Français ont composé leur spectacle pour la circonstance.
Rue Richelieu, ce sont Corneille et Molière qui font aux collégiens les honneurs de la maison. On donne k Cid et le Malade imaginaire, cette dernière pièce suivie de la cérémonie.
3e LES SOIRÉES PARISIENNES.
M. Duquesnel, lui, a sorti son Athalie des grands jours avec chœurs, soli, orchestre et tout le tremblement.
Mais dans ces deux théâtres sérieux, ce sont surtout les piocheurs — les bêtes à concours — qui viennent puiser aux sources pures de la saine littérature, sans compter les malheureux qu'un père barbare- et convaincu a conduits là « pour les instruire en tes-* amusant. »
La majorité s'est émancipée : Molière et Corneille, cela rappelle trop le lycée et les commentaires du professeur. Aux externes, aux fantaisistes, à ceux qui sortent seuls, c'est de l'Offenbach qu'il faut ou du Lecocq des opérettes, des féeries, des- pièces à femmes, enfin! Tous ceux qui se sont amourachés de la photographie de Judic, et qui cachent mystérieuseraôM le portraitcarte de la diva bien-aimée entre deux feuilles de leur Gradus, ont couru aux Bouffes et se pavanent à la Branche cassée, au beau milieu des fauteuils.
Les costumes des Merveilleuses, avec leur transpa.rence provocante^ ont naturellement attiré bon nombre de spectateurs en tunique et en képi. Par exemple, M. Bertrand a manqué à tous ses devoirs : ri avait dans son répertoire, pour l'ajouter à la pièce de Sardou, un acte qui s'imposait de lui-même, et je ne comprends vraiment pas qu'il n'ait pas songé à jouer Toto eke% Tata.
Aux Folies, à la Renaissance, au Châtelet, dans tous les théâtres à revues, à jupes écourtées, à tableaux vivants, à ballets et à apothéoses, même affluence de
JANVIER. 3l
lycéens. Ils étaient tous là lorgnant avec ardeur et les yeux pleins de flammes : que de jolies actrices, — que de laides, même, — ont dû recevoir pendant les entractes des poulets qui n'avaient rien de commun avec le poulet froid de ce matin.
Et, au retour, que de rêves brûlants ont dû agiter le sommeil de tous ces jeunes spectateurs ! Plus d'un s'est endormi, sans doute, en songeant aux maillots roses, aux corsages ouverts, aux bottines cambrées et en murmurant quelque doux nom perdu dans un soupir !
FÉVKIETi.
2 février.
A la Gaîté, pour la première fois le soir, on répète généralement Orphée qui doit passer irrévocablement à la an de la semaine. C'est une répétition qui ne compte pas encore pour la chronique, une répétition intime, une répétition de famille, à laquelle le personnel seul du théâtre est admis.
On ne saurait croire combien il est difficile dans un théâtre comme la Gaîté et avec une pièce qui occupe autant de monde qu'Orphée, de conserver le huis-clos a'bsolu. Ainsi, l'autre jour, à une répétition préparatoire en costume qui avait lieu dans l'après-midi, malgré les consignes les plus sévères, la salle s'est trouvée subitement remplie de spectateurs. Il y en avait partout, à l'orchestre, au balcon, dans les baignoires, dans les loges, au parterre, au paradis. Des hommes sûrs furent lancés dans toutes les directions et firent place nette. Une minute après, sans qu'on pût savoir d'où ils sortaient, d'autres spectateurs avaient
surgi : on aurait dit qu'une féerie véritable se jouait dans la salle et que tous les fauteuils étaient à truc. Il fallut y renoncer.
Mais, ce soir, Offenbach a eu une idée lumineuse : Son prédécesseur Boulet — je crois- bien que c'est lui — d'un voyage qu'il fit au milieu de l'Afrique centrale à la recherche de mines de charbon, avait ramené un sauvage terrible, sorte d'anthropophage que l'atmosphère civilisée de Paris n'avait pu adoucir, et dont il avait fait le concierge de son théâtre. Offenbach en a hérité. Rien de féroce comme cet habitant des déserts : l'étranger n'aborde qu'en tremblant la loge — je veux dire la cage — qui lui sert de demeure. Dernièrement un imprudent qui s'y était aventure par nrégarde, nra dH qu'à ses rapports* avec Belmomco et à sa parfaite connaissance des moyens employés par le dompteur noir, d'en; sortir vivant.
Pour être bien certain que personne ne se hasarderait ce soir dans les coulisses de fa Gaïté, le maestro a décidé, hier matin, que le sauvage en question serait, pendantdeux Jours, complètement privé de nourriture, afin d'exaspérer encore sa férocité naifurelle.
Cette nouvelle, répandue dans Paris, a produit un effet foudroyant : la rue Réaumur était absolument déserte.
fÉV&IEK. 35