MARS. IO
même un sourire aux uns, une larme aux autres. Lorsqu'il s'est agi du Sphinx, il était plus décidé que jamais à atteindre ce but tant désiré. Le Sphinx zstun drame, et Fauteur tenait à essayer sur son auditoire les émotions de la représentation.
Il commence. Pendant tout le premier acte, personne ne bronche. Feuillet a beau les regarder furtivement, du coin de l'œil, les sociétaires demeurent calmes et froids. Au deuxième acte, même effet. Le Sphinx se heurte contre une assemblée de sphinx. La lecture continue, Feuillet étudiant toujours les physionomies de ceux qui l'entourent. Tout à coup, il voit Maubant qui se mouche. — Bon signe, cela ! pense-t-il. — Il poursuit et il aperçoit Delaunay tortillant nerveusement son mouchoir de batiste. — Bravo, se dit le poëte, je commence à les tenir ! — Et comme il achève le troisième acte, leviez de Côquelin commence à s'agiter, à remuer, à tressaillir d'une façon si significative, que Feuillet, en fermant son manuscrit, peut s'écrier :
— Je les tiens !
Ah ! que Feuillet l'a béni, ce nez frétillant, ce nez impressionnable, ce nez révélateur !
Un murmure admiratif parcourt la salle au lever du rideau. C'est la robe de Croizette qui l'excite.
La tunique de blonde noire sur une jupe de faille citron, entièrement constellée d'étoiles d'acier bleui, avec le même motif dans la coiffure, est une trouvaille. C'est excentrique et élégant à la fois, c'est bien la robe hardie et faisant loi de la femme bizarre au goût artistique qui se costume plutôt qu'elle ne s'habille, ei
qui aujourd'hui, charmante sous le gilet brodé et la coiffure Directoire qui lui donnent l'air d'un joli Debucourt, sera demain plus exquise encore sous la robe de chambre Henri II, passementée de perles et coiffée du toquet à aigrettes qu'affectionnait Diane de Poitiers.
Notons ce propos de couloir :
— Ne trouvez- vous pas les entr'actes un peu longs?
— Quç voulez-vous, mon cher? Feuillet a l'habitude d'écrire pour la Revue des Deux-Mondes et de voir ses romans servis par tranches.... tous les mois. Les entractes qui vous paraissent longs, à vous, lui semblent encore très-courts !
Le décor du second acte est une merveille de goût et de couleur. C'est un salon fumoir éclairé d'en haut par un plafond lumineux donnant d'un côté sur les galeries de bal, encombrées de camélias et de roses, et de l'autre sur une terrasse en marbre blanc qui descend dans le parc, par un perron monumental.
Aux murs, des boiseries d'ébène à filets d'or d'un style sobre et décoratif à la fois. Sur leurs piédouches, des vases splendides en bronze fauve, et dans les entrecolonnements des statues aux poses méditatives qui vous regardent de leurs grands yeux fixes.
Le reflet des illuminations de la fête, tamisé par les lourdes tapisseries à personnages, qui servent de portières, vient mourir dans cette pièce retirée, empreinte d'un caractère intime et mystérieux en même temps; les accords éloignés de l'orchestre, les ondes sonores des valses voluptueuses arrivent par fragments