‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 4 sur 126 · PREFACE. IX · texte numérisé non relu

PREFACE. IX

Vous qui racontez les batailles qui se passent sur le théâtre, au moment où la toile se lève devant un public froid, curieux et implacable, quels récits n'auriez-vous pas fait de ces combats que livrait Molière, pareil à un colonel à la tête de son régiment !

De nos jours cette aubaine nous manque, nos auteurs contemporains sont plus grands seigneurs qu'autrefois et jamais il ne vous arrive de nous peindre Dumas fils dans le Père Prodigue^ Augier jouant Maître Guérin , et Barrière interprétant les Gens nerveux.

On a pu faire jusqu'ici des histoires du théâtre qui ne sont que la reproduction des critiques, faites sur des pièces de grande allure, mais ces ouvrages trèsintéressants pour indiquer la marche de la vie dramatique, le progrès des déductions théâtrales et les transformations du public, laissent dans l'ombre les menus détails, les petits incidents, le côté anecdotique dont vous faites votre spécialité.

Ces livres de haute critique ne racontent pas ce que vous racontez, les enfantements d'une pièce avant le lever du rideau, ce qui s'est passé dans les coulisses, dans les loges d'artistes, dans les couloirs le soir de la première, les mots que la pièce a inspirés aux contemporains. Si la critique déshabille l'auteur et la pièce quand ils se présentent devant la rampe, vous, vous déshabillez la mise en scène ; si la critique montre l'acteur et seulement l'acteur, vous, vous vous occupez

de tout et de tous ; vous mettez en action le souffleur dans son trou, le directeur dans son cabinet, h speç*tateur dans sa stalle, l'artiste devant «a glace çf «on pot de rouge. Les critiques racontent le personnage, vous raconte* l'homme; les premiers donnent la fiction, vous donnez la réalité; ches eux, c'est 1^ mort, chez vqus, c'est la vie.

Faites-nous revivre, mon cher ami î res$uscitez-:ncms les soirées que nous avons si rapidement vécues; ^appelez-nous que nous fumes joyeux, ou tristes,, ou ennuyé*, ou fatigués, ou émus à telle date, à' telle heurç. Rappelez à l'auteur devenu vieux, les émQtions d'une première applaudie , ce que Ton 3 dit de lui dans )a salle, ce qu'il était et de quelle couleur il avait les cheveux, s'il en avait; rappelez à l'artiste oubliée les, bouquets qu'on lui a jetés et les billets doux qu'elle a reçus. N'et^ssiez-vous encore que ce public-là pour vous lire, vous aurez un beau succès ! •

Mais vous aurez l'autre aussi ; vous aurez tous cçijx qui parlaient de l'auteur et qui jetaient des bququets à l'artiste. Vous les aiderez, en rafraîchissant letur mémoire, à raconter les péripéties d'une belle prçmièrç à laquelle ils avaient été conviés. Qui de nous, rç'a pris plaisir à entendre raconter par nos anciens les grandes batailles d'Hernani et les émotions à'An,tony> alors que Théophile Gautier portait les cheveux longs et un pourpoint moyen-âge ? Ne serait-ce pas, avçc une, plus vive curiosité qu'on lirait les mêmes choses, si

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