‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 3 sur 126 · PREFACE. VII · texte numérisé non relu

PREFACE. VII

compact. La pièce qui naît fait oublier celle qui meurt; on ne fait point de comparaison, de rapprochement ; on ne cherche pas les analogies : c'est une série de tableaux qui fuient, commq dans la lanterne magique et, une fois évanouis, le succès le plus absolu ne pèse pas plus dans l'esprit du spectateur que la chute la plus éclatante.

C'était donc une lacune à combler. Vous l'avez fait, .je vous applaudis. Le volume que vous publiez est le premier d'une série que vous devez continuer, afin que dans dix ans votre lecteur qui vous suivra, retrouve avec intérêt toute l'histoire du théâtre contemporain. Grâce à vous, il ne perdra le souvenir d'aucun vaudeville, obscur ou célèbre, du plus petit lever de rideau joué devant les quinquets, du moindre couplet de facture qui aura eu du succès et dont vous lui redirez le texte. Il saura quel acteur avait la vogue dix ans auparavant> quel jour M1,e X... portait ses diamants, quelles étaient les modes en faveur au Gymnase en l'année où il a fait si froid, et quel tic faisait le succès de tel artiste, en l'année où il a fait si chaud.

Tout ceci est, sinon important, du moins très-intéressant. Croyez-vous, quand on reprendra une pièce oubliée, qu'il ne sera pas très-curieux de retrouver dans un des volumes que vous publierez, la façon dont la pièce reprise a été interprétée et accueillie autrefois, comment les acteurs étaient habillés et devant quelle salle ils jouaient, quel fauteuil occupait alors tel cri-

VII î LES SOIREES PARISIENNES.

tique, mort et peut-être oublié, et quelle courtisane illustre occupait l'avant*scène de gauche, qu'occupera alors une autre courtisane non moins illustre ?

Car ce qui plaît en vos chroniques, c'est, en dehorsdu talent que vous y dépensez (mais pas de compliments, n'est-ce pas?), c'est le nombre des petits détails qu'on retrouvera et qui se reproduiront exactement dans dix ans d'ici pour les mêmes choses et dans les mêmes circonstances..

Tout changera, on modifiera les lois constitutionnelles, on renversera des ministères, on transformera les théâtres, on supprimera l'opérette pour faire des vaudevilles ou l'on foulera au pied les vaudevilles pour les remplacer par des opérettes, mais vous, vous resterez; votre idée survivra et, si vous n'êtes plus là, vous aurez des successeurs, parce que votre idée est neuve et originale.

Et comme il est fâcheux qu'une pareille idée n'ait pas été mise plutôt à exécution! Je me figure volontiers l'intérêt qu'on aurait à retrouver et à relire dans quelque vieux bouquin le compte-rendu d'une première de Molière, écrit par un Monsieur du parterre de l'hôtel de Bourgogne.

Comme on çn dévorerait les détails; comme il serait amusant de savoir si Molière avant d'entrer en scène n'en avait pas eu une avec la Béjart; comment il mettait son rouge et quelles étaient, dans les coulisses, ses doubles émotions d'auteur et d'artiste.

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