LES CAFES-CONCERTS
3o avril.
Pendant que les directeurs de théâtres gémissaient ces jours derniers en voyant surgir à ^improviste un été prématuré, les directeurs des cafés-concerts bénissaient cette température anormale et s'attendrissaient de joie en constatant l'apparition bénie des premiers hannetons et des premiers chapeaux de paille. Jamais fit fortune ne leur avait souri à ce point. Ce qui se passai): tppait du prodige. La veille on était en hiver; le lendemain on s'était réveillé au mois de juin. Qn n'^v^ij pas eu le terrjps de vpir les premiers bourgeons et les premières pousses : les arbres s'étaient tout à coup couvert? de feuilles et les lilas s'étaient mis à fleurir sans crier g^pe. Avec cela un soleil de canicule, un ciel bleu sans nuages et des soirées tièdes comme celles de Nice ou de Monaco.
Naturellement ces messieurs saisirent l'occasion aux cheveux, en un clin d?œil ils firent la toilette de leur théâtre en plein air? ils recrutèrent à la hâte les diseurs et diseuses de chansonnettes, se firent expédier de toute par| d'innombrables tonneaux de bière et, par une raàieuse matinée de printemps, les Parisiens, à leur lever, .apprirent par de gigantesques affiches que les cafés-cçncerfs étaient rouverts. On y courut et ces heureux établissements encaissèrent pendant le mois d'avril des recettes qu'on n'est pas toujours sûr de faire au cœur de l'été.
Malheureusement, depuis deux ou trois jours, la température a repris à peu près son allure normale, et c'est par une soirée un peu fraîche — pour ne pas dire froide — que s'est opérée mon excursion au milieu des kiosques lumineux qui sillonnent les Champs- Elysées.
De tous ces établissements, l'Alcazar d'été est certainement le mieux fréquenté, le mieux tenu et le plus élégant.
Rien de plus joli que ce délicieux pavillon mauresque, aux riches tentures d'Orient, éclairé à profusion par des girandoles se reflétant à l'infini dans des glaces au pied desquelles, au milieu de plantes exotiques, sont assises des femmes en toilettes de bal, frileusement enveloppées dans des burnous protecteurs.
Le coup d'œil est réellement charmant, et je n'ai pas regretté mon voyage.
L'Alcazar, tel qu'il est aujourd'hui, ne ressemble en rien à celui qui existait autrefois; il a été tout à fait transformé par son nouveau directeur qui a à cœur d'en faire un établissement modèle qui puisse être fréquenté par la bonne compagnie. C'est ainsi que Je restaurant, qui existait 4 l'entrée, demeuré célèbre par ses cabinets particuliers, a été Jmpitpyablenjent supprimé. Il est remplacé par pne avenue splendidement éclairée et dominée par une terrasse du haut de laquelle on peut prendre une glace en lorgnant ce brillant panorama.
Autre innovation, celle-là au-dessus de tout éloge : les consommations sont toutes de bonne qualité : le
café est fait avec du café véritable et la bière de Strasbourg n'a pas été fabriquée aux Batignolles. Enfin une surprise plus grande encore m'était ménagée; vous n'ignorez pas que tous les cafés-concerts, sans exception, sont affligés d'une claque insupportable, laquelle vociférant, hurlant après chaque morceau quel qu'il soit, entraîne tous les amateurs de bruit et de chahut et force le vrai public à avaler une deuxième fois d'horribles rengaines qu'on a déjà eu tort de lui faire entendre une première fois.
La direction de l'Alcazar a renoncé à cette claque stupide et les honnêtes gens peuvent fumer tranquillement leurs cigares sans être assourdis par les cris sauvages de Romains en délire.
La grande attraction du moment à l'Alcazar d'Été, sont les cors de chasse, dirigés par M. Frontier. Au reste, depuis deux ou trois ans déjà, les cors de chasse font fureur dans les cafés-concerts. Et cela se comprend. Le Parisien qui ne peut aller à la campagne, en écoutant le soir ces virtuoses revêtus d'élégants costumes de piqueurs sonnant de la trompe, au clair de la lune, sous les arbres frêles des Champs-Elysées, se figure sans doute pour un instant qu'il est dans son parc, à l'entrée de sa forêt, et que ses gens, portant la livrée de sa maison, lui donnent une sérénade avant qu'il regagne la chambre à coucher de son vieux caste!,
éMcAI.
5 mai.
Le théâtre Italien a donné, ce soir, sa dernière représentation. Les abonnés ont montré un certain empressement à ne pas y assister et les places vides étaient en majorité. En somme, la saison de Ventadour a été beaucoup moins brillante qu'on avait pu l'espérer. M. Strakosch comptait faire des merveilles, mais je ne crois pas qu'il ait trouvé chez son associé tout le zèle que commande une si grande entreprise. Toujours estil que ces messieurs ont vu la chance leur sourire; au lieu de perdre beaucoup d'argent, la combinaison de l'Opéra leur a donné d'assez jolis bénéfices. Continueront-ils la partie ou se décideront-ils à faire Charlemagne? C'est ce que l'avenir nous apprendra.
Le spectacle coupé des Bouffes fait décidément recette. Ce soir encore, j'y trouve une salle pleine.
Dans une avant-scène, je remarque une demoiselle à cheveux roux — couleur garantie, pas de teinture! — avec de grands yeux noirs, des joues creuses et une
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bouche qui est tout un poëme. Je m'informe de son nom auprès d'un jeune gommeux de la plus belle gomme, et il me répond :
— C'est Pompe-Funèbre!
Pompe-Funèbre — est-il besoin de le dire? — n'est pas un nom de famille : c'est un horrible sobriquet, assez éloquent pour pouvoir se passer d'explication.
Dans Pomme d'Api, Mme Théo vient d'inaugurer, ce soir, un nouveau bijou : c'est un porte-bonheur en or, qu'elle porte autour du cou sur un ruban en velours noir. Voilà un bijou qui sera à la mode demain. Du reste, il est charmant.
Les Mardis des Français commencent à êtfe moins fréquentés. Bien que les soirées soient encorp fraîches, on va déjà au théâtre avec moins d'assiduité.
AH f?y?F> 9P m'a glissé dans les majns lç quatrain suivant :
Sarah Bernhardt l'enchanteresse,
Inspire de jolis propos.
On peut la peindre en quelques mots :
&$ »w Qiip de gflcf et peu 4e gmm-
ii mai.
Le public des grandes reprises diffère essentiellement de celui des grandes premières, bien qu'il se compose
à peu de chose près des mêmjes éléments; Il est moins nerveux, moins impressionnable; ses enthousiasmes sont moins grands, mais ses colères sont moins féroces. Un bon quart de la salle se dit, en regardant Delannoy par exemple :
— Ici, Lesueur faisait un geste bien comique)
Et, eh même temps, un autre quart, se rappelant qu'il assistait à la première* compte en soupirant qu'il y a déjà douze ans de cela 1
Sans oublier ceux qui n'écoutent que d'une oreille distraite la pièce pour évoquer lès souvenirs des temps passés.
— Que faisais-je, il y a douze ans, lors du grand succès des Ganaches ? Où étais-je ? quel était le nem de celle que j'aimais?
Que d'événements depuis !
L'un s'est marié, l'autre est devenu veuf; Une telle, qui était brune à cette époque, est blonde aujourd'hui.
Toutes ces préoccupations, étrangères à la comédie, mais provoquées par elle, font du public des reprises un public distrait et d'apparence froide;
Les jolies actrices sont en nombre, ce soir, au Vaudeville. Il y en a partout, en haut et en bas, dans les loges, au balcon, à l'orchestre.
Y ai remarqué que Mlle Léonide Leblanc riait beaucoup toutes les fois qu'on. parlait sur la scène de la Société maternelle pour le rachat des demoiselles égarées.
Pour reprendre les Ganaches > il a fallu chercher et trouver un acteur exceptionnel, un acteur-phénix, un
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acteur pouvant, sans y paraître trop gauche, tenir un rôle créé par Lafont. •
Il fallait, pour oser accepter cette succession si lourde,
Savoir dire « monsieur le marquis » avec Paccent tout spécial des grands seigneurs ;
Savoir de temps en temps, aux moments opportuns, se frotter les mains avec affectation;
Porter des sous-pieds chaque fois que l'occasion s'en présente ;
Porter , après chaque tirade un peu longue, son mouchoir en tampon à la bouche ;
Mettre fréquemment la main gauche sur le dos en remuant les doigts;
Secouer avec une élégante nonchalance le traditionnel jabot en dentelle.
Je ne vous dirai pas si M. Julien Deschamps, le marquis de la Roche- Péan du Vaudeville, possède toutes ces qualités. Ce soir, tout en le lorgnant, j'entendais derrière moi, dans une baignoire, une chevronnée du régiment des cocottes qui se rappelait le tefnps où Bressant et lui se partageaient les faveurs des spectatrices du Gymnase.
Pendant que Bressant étendait ses conquêtes du balcon aux loges, Deschamps se réservait plus volontiers les avant-scènes. C'était le type de l'amoureux en porcelaine de Saxe, gentil, mignon, coquet, mince. Un jour, il quitta Paris pour Saint-Pétersbourg. Il vint, on le vit, il vainquit.
Aujourd'hui, il n'appartient plus qu'à la classe,
d'ailleurs intéressante, des vieux beaux. Mais il paraît toujours vert, et il n'est pas bien difficile de retrouver sur son visage l'explication des succès d'autrefois.
La charmante et touchante M110 Barthet porte, au troisième acte, un joli peignoir en faille grise garnie de satin rose. Mais est-ce bien là un peignoir de malade?
Je n'ai pu m'empêcher de sourire en voyant la pauvre enfant, toute grelottante, s'envelopper, pour se réchauffer, dans un fichu de tulle brodé.
Le réalisme étant à la mode, il y a encore une espèce d'agonie dans les Ganaches. La scène se passant à une fenêtre, on Ta appelée :
— La scène de la Groizette !
A la création, les deux rôles de Marcel et de Marguerite étaient tenus par Lafontaine et par mademou selle Victoria. Ce fut pendant les représentations des Ganaches que les deux artistes se plurent, se le dirent et jurèrent d'être l'un à l'autre par-devant monsieur le • maire d'un arrondissement sérieux.
Aussi, fallait-il voir avec quelle conviction ces rôles d'amoureux étaient remplis ! La pièce de Sardou y gagnait un parfum de vérité réellement surprenant et auquel les initiés trouvaient grand plaisir. Dans la bouche de Marcel les tirades brûlantes prenaient les proportions d'un incendie. De leur côté, les répliques timides et les réticences amoureuses de Marguerite étaient dites d'une voix douce et émue qui allait droit au cœur.
J'avoue que j'aurais été assez curieux de voir les
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deux rôles interprétés, à douze années de distance, par monsieur et madame Lafontaine.