LE CERISIER
i5 mai.
La pièce de MM. Jules Prével et Duprato a été représentée devant une salle très-bien garnie. Mais quel étrange public que celui des premières de la rue Favart! On a beau lorgner partout, scruter les profondeurs les plus obscures des baignoires, plonger dans les loges, étudier les avant-scènes, à part les gens du métier, journalistes influents, éditeurs de musique, etc., il est irapossible d'y découvrir une figure connue. Ni cocottes, ni cocodettes, toutes bourgeoises. Ne nous en plaignons pas après tout : le public de l' Opéra-Comique en vaut plusieurs autres.
C'est là mieux qu'ailleurs qu'on peut observer sur le vif cette variété du journaliste qu'on appelle le critique musical*
Aujourd'hui; plus d'un journal place légèrement à Ce poste de combat le premier amateur venu, qui souvent n'a d'autres droits à juger les partitions de ses Contemporains que celui de commanditer la feuille où il dépose ses élucubrations.
Mais le vrai critique musical1— je parle de celui qui ne parle, dans ses articles, que des oeuvres musicales
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et se garderait bien de mêler la comédie à l'opérette — le vrai critique musical a, parmi les spectateurs des premières, sa physionomie bien distincte. 11 est plus attentif, plus sérieux, plus solennel que le critique dramatique. Il prend de nombreuses notes ; j'en connais même qui ont pour cela des carnets spéciaux à portées^ sur lesquels ils écrivent toutes les phrases musicales qui leur paraissent mériter une mention particulière»
Les critiques dramatiques assistent généralement à toutes les premières, même à celles dont ils n'ont pas à rendre compte; les critiques musicaux, au contraire, ne vont qu'aux premières de musique.
Les critiques dramatiques évitent, quand ils se rencontrent dans les couloirs, de se communiquer leurs idées sur la pièce qu'ils viennent de voir; les critiques musicaux; au contraire, se consultent volontiers; on les voit se grouper au foyer, échangeant leurs impressions, discourant, discutant, gesticulant.
Il en est un qui doit, en grande partie, sa célébrité à la violence de ses exclamations. Quand on n'est pas de son avis, il n'est pas rare de l'entendre s'écrier :
— Mais on n'est pas idiot comme vous !
Si l'interlocuteur se fâche et crie plus fort que lui> il se calme aussitôt en disant :
— Ne m'en veuillez pas; je suis pauvre... et j'ai des enfants !
M. Duprato est un compositeur qui compte de grands succès et dont pourtant les productions sont d'une excessive rareté.
On m'a raconté une histoire légendaire dont il fait tous les frais et à laquelle, malgré son invraisemblance, il serait difficile de ne pas ajouter foi.
M. Duprato venait de faire représenter la Déesse et le Berger à l'Opéra-Comique. C'était une partition délicate, d'une poésie idéale, si idéale même qu'une très-grande dame — on ne m'a pas dit son nom — ne voulant pas laisser jouir plus longtemps des oreilles vulgaires de ces mélodies qui la transportaient — acheta aux auteurs, moyennant une" somme assez ronde, cet ouvrage qui ne resta que six jours sur l'affiche.
L'histoire n'ajoute pas si cette grande dame décida son musicien favori à ne plus faire de musique que pour elle : toujours est-il que, depuis la Déesse et \t Berger, le compositeur du Cerisier n'avait plus guère donné signe de vie.
Au moment de commencer sa partition, M. Duprato tomba gravement malade. Il se rétablit, mais il g?u:da le bras gauche atrophié. On sait si ce bras est nécessaire au compositeur, pour lequel le piano est ce que le papier blanc est pour l'homme de lettres. M. Duprato dut s'en passer pourtant. Cela n'a pas empêché le Cerisier de produire des cerises à son heure.
Pour finir, un mot de gommeux — il y en a partout, même à l'Opéra-Comique, ce sont même les plus dangereux :
— Drôle de chose ! Ils n'ont mis que des cerises dans cette pièce et ça ne leur a pas porté la guigne!
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18 mai.
La Gaîté a étincelle de mille feux » comme on dit dans les opéras-comiques. C'est pourtant le cordon de gaz de tous les soirs, qui brille sur la façade du théâtre, mais il paraît avoir plus d'éclat que de coutume, il en illumine les abords plus joyeusement, et en l'apercevant de loin, à travers les arbres du square des Arts et Métiers, on se laisse guider par lui comme par un phare : le phare du Succès !
Ce n'est pas un phare trompeur, allez ! Orphée aux Enfers est le plus grand succès de la Gaîté et, si les chiffres n'étaient pas là pour le prouver, on s'en apercevrait rien qu'au visage souriant du dernier des employés du théâtre. Quand la recette va tout va : le commissionnaire médaillé de l'entrée ouvre plus de portières, le limonadier d'à côté débite plus de bocks, l'ouvreuse place plus de petits bancs, le marchand de journaux vend plus de programmes.
La centième représentation, qui a lieu ce soir, devait être célébrée pompeusement. Offenbach avait promis de conduire lui-même son orchestre ; après la représentation, on devait réunir, en un grand souper, les artistes, les auteurs, les décorateurs et quelques journalistes. Malheureusement, le maestro a été cruellement souffrant depuis une quinzaine de jours, et, bien que son état se soit beaucoup amélioré, c'eût été une imprudence de donner suite aux projets dont je viens de parler.
l86 LES SOIRÉES PARISIENNES.
Donc, c'est M. Vizentini qui a1 gardé, ce soir, le bâton de chef d'orchestre, dont il se sert avec tant d'autorité, et la fête a dû être remise à des jours meilleurs.
Mais, à l'occasion de cette centième, il y a eu un début intéressant : celui de Mme Dartaux dans le rôle d'Eurydice.
Les comparaisons étant toujours désobligeantes, je ne rappellerai pas, à propos de Mme Dartaux, la froideur dont Mlle Cico a fait preuve dans ce rôle qui de* mande tant de chaleur. Mais je tiens à constater que le succès de Mœe Dartaux a été bien plus grand que celui de sa devancière, qu'elle s'est montrée non-seulement bonne comédienne, mais chanteuse consommée et qu'en plus de sa méthode, qui est excellente, elle est douée d'une voix chaude et sympathique, admirablement timbrée et faite pour donner aux morceaux d'une large facture, comme VEvohé de la fin par exemple, tout le relief qu'ils exigent.
Les autres artistes sont ceux de la création. C'est toujours Mme Matz-Ferrare, dont l'espièglerie un peu maniérée, mais fort piquante en somme, personnifie Cupidon ; c'est toujours MllB Perret qui joue Diane et qui paraît si jolie dans son costume mythologique qu'on oublie, en la regardant, de l'écouter — ce qui est vraiment dommage ; Vénus est plus Angélique^ jamais; Montaubry roucoule de la même voix souple et agréable les chansons du dieu Plutus, et Christian a porté à deux mille son recueil de mille calembours. Je vous recommande tout spécialement la dernière in-
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vention du dieu Vulcain : une muselière pour les fourmis, médaillée à l'Exposition de Vienne, et un Joseph mis au mont-de-piété par ses frères qui, parmi les saillies joyeuses du dieu Pi ter, ont tout spécialement provoqué le rire.
Quant à la figuration, non-seulement elle n'est pas diminuée, comme cela se pratique d'ordinaire au bout de cent représentations, mais on a ajouté des personnages allégoriques au fameux défilé du second acte.