LE CIRQUE FERNANDO
19 mai.
Il y a, au Salon, un tableau très-amusant de M. Maurice Blum, représentant une répétition au cirque Fernando. Qu'est-ce que le cirque Fernando? Peu de mes lecteurs le savent sans doute, et j'avoue que, sans le tableau en question, je n'aurais probablement pas eu l'idée d'y aller voir.
Et pourtant ce cirque fonctionne, depuis plusieurs mois, avec un vrai succès.
Il est situé sur le boulevard Rochechouart, au coin de la rue des Martyrs. C'est le cirque classique, le cirque forain, construit en planches grossières recouvertes de toiles cirées. Au milieu de la piste se dresse un
l88 rLES SOIRÉES PARISIENNES.
mât solide autour duquel un cordon de becs de gaz représente le lustre.
Il peut contenir deux mille personnes et compte trois catégories de places : des chaises en paille pour les premières, des banquettes recouvertes d'une espèce de tapis en feutre pour les secondes, de simples planches rabotées pour les troisièmes. Le public y est très-mêlé. Aux premières, des bourgeois du quartier venus en famille avec leurs enfants et leurs bonnes ; aux autres places, des ouvriers, des femmes de ménage en bonnets blancs, des petites bobonnes avec le militaire de rigueur, des cochers de bonne maison en veston d'écurie, des gâte -sauces en uniforme, des gamins, des cocottes appartenant aux couches sociales inférieures, enfin tout ce que peut produire le boulevard extérieur.
Au fond, en face de l'entrée, l'orchestre. Et quel orchestre ! Il y a là dedans une clarinette dont les coassements plaintifs vous secouent les entrailles avec une persistance impitoyable. De deux choses l'une : on s'y fait et l'on reste, ou bien, au bout de dix minutes, agacé, énervé, fou, on se sauve en se bouchant les oreilles.
Moi, je suis resté. Mais, cette maudite clarinette, que je l'entendrai souvent dans mes rêves !
Les exercices commencent. Ils ressemblent à ceux de tous les cirques du monde. J'y remarque par exemple un homme, l'homme serpent, dont la dislocation a dépassé les limites du possible. On n'a jamais rien fait d'aussi fort. Pour le reste, ce sont des singes dressés»
des écuyers traversant des cerceaux et des chevaux de haute école comme on en trouve partout. L'originalité du spectacle ne commence qu'à la seconde partie.
Le directeur est venu lui-même, à la fin de la première partie, saluer le public et lui annoncer un entr'acte de dix minutes ; il a baissé lui-même le gaz de son lustre ; après quoi une grande portion des spectateurs est allée prendre l'air sur le boulevard. «
Au bout de dix minutes, M. Fernando reparaît. Il apporte lui-même' un petit paravent qu'il ouvre luimême du côté de l'orchestre. Sur le paravent est peint le portail d'une église : c'est le décor du premier acte de la Muette de Portici, grand mimodrame à grand effet, mise en scène de M. Bertholetti, musique d'Auber.
J'ai vu bien des fantaisies, mais jamais aucune qui fût comparable à celle-là.
Le public est rentré, et, les trois coups étant frappés, il s'apprête à savourer le grand mimodrame.
M. Fernando s'est placé du côté des écuries, et le silence s'étant fait, il agite une petite sonnette. Aussitôt l'orchestre prélude à l'ouverture, et des pêcheurs napolitains font leur entrée dans l'arène du cirque. Ils miment le chœur d'ouverture, puis livrent passage à* la reine, en toilette de fiancée. A vrai dire, la reine n'est pas d'une distinction énorme. On s'attend à chaque instajit à la voir sauter par-dessus une barrière, mais il ne faut pas se montrer trop exigeant.
La reine est suivie de Fénella qui lui expose rapidement l'abandon de l'homme qui l'a séduite. Cet homme fait son entrée, c'est le roi. Il f.iut avoir vu le geste de
ce monarque quand il aperçoit Fénella, pour se faire une idée des hauteurs inénarrables auxquelles peut atteindre le comique. Il y a là un* composé de mépris majestueux et de « viens-y donc si tu l'oses ! » que les plus illustres bouffons chercheraient vainement pendant toute leur vie.
Le cortège royal disparaît derrière le paravent, pendant que les Napolitains 3e voient forcés de mettre un genou en terre sur le sable du manège, ce qui les contrarie fort à cause de leurs maillots couleur de chair.
Le drame se corse. Fénella dénonce le roi aux fureurs du peuple; le peuple se rue sur les soldats; l'orchestre joue plus faux que jamais, et M. le directeur, agitant sa sonnette, nous prévient que le premier acte vient de finir. Il emporte lui-même le paravent représentant l'église, et nous passons au second acte.
Vous rappelez-vous le décor du second acte de la Muette à l'Opéra ? Le golfe de Naples, la mer bleue, le Vésuve au loin? Le décor du cirque Fernando est beaucoup plus simple :
Le théâtre représente un banc, rien qu'un banc, un banc peint en vert, un banc sur lequel Masaniello confie ses projets de vengeance à Piétro pendant que la clarinette — la fatale clarinette ! — grince : Amis, la matinée est belle! Piétro exécute une pirouette et deux sauts périlleux, ce qui exprime, paraît-il, le paroxysme de la rage chez les pêcheurs napolitains. Aussitôt, l'orchestre entonne : Amour sacré de la patrie! La clarinette, qui n'aime pas les révolutions, refuse abso-
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