‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 59 sur 126 · DEUX MOIS APRES RENTRÉES ET RÉOUVERTURES · texte numérisé non relu

DEUX MOIS APRES RENTRÉES ET RÉOUVERTURES

i«r septembre.

— Bonsoir! — Comment va? — La bonne mine que vous avez ! — Vous avez engraissé de moitié, c'est scandaleux ! — Quel coup de soleil ! — Oîi êtes-vous allé? — D'où venez-vous ? — Cela fait plaisir de rentrer, hein ? — C'est égal, il n'y a encore que Paris !

Voilà les conversations de ce soir. '

Tout le monde est revenu , ou presque tout le monde : il n'y a que la fraîcheur qui s'obstine à rester dehors.

On avait annoncé pour aujourd'hui une foule de réouvertures, mais les directeurs qui — au commencement de la saison surtout — tiennent à ménager les critiques, ont voulu nous servir notre plaisir. à petites doses et ils s'y sont bien pris pour cela.

— Le prçmier septembre doit voir la réouverture de l'Odéon, du Vaudeville, des Folies-Dramatiques et du

Château-d'Eau, s'est dit le directeur des Bouffes, je remettrai la mienne au deux.

— Le Château-d'Eau, les Bouffes, le Vaudeville et l'Odéon doivent rouvrir le premier septembre, s'est 'dit le directeur des Folies-Dramatiques, attendons demain.

On tenait le même raisonnement à l'Odéon, au Vaudeville et au Château-d'Eau, mais dans ces derniers théâtres on a été averti à temps des décisions prises ailleurs et, pendant que M. Duquesnel fixait au trois la date de sa réouverture, le Vaudeville et le Château-d'Eau s'en tenaient au premier.

Les Bouffes et les Folies-Dramatiques seront donc très-probablement forcés de se partager le public de demain. Les Bouffes ont Théo, mais les Folies ont Mario Widmer ; les messieurs seront passage Choiseul, les femmes iront rue de Bondy.

Pour ce soir, il a fallu se contenter de deux réouvertures dont une première.

Au Vaudeville, on a repris les Ganaches et on na pas dérangé la presse pour cette reprise. Ça, c'est

gentil.

Je n'ose pas dire toutefois que la direction ait fait preuve d'esprit en reprenant la comédie de M. Sardou. Plus que toute autre, cette comédie se prête à des comparaisons désobligeantes pour le Vaudeville. La pièce, en effet,- vous rappelle qu'au Vaudeville aussi on paraît ne pas aimer les nouveautés ; qu'on s'y complaît dans , le passé et que le vieux seul y est beau, que le vieux , seul y est aimable. Les Faux Bonshommes, les Ga~

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naches, les Intimes, — les Intimes, les Ganaches, les Faux Bonshommes, voilà le répertoire.

J'ai passé un quart d'heure dans la salle et j'ai acquis Pintime conviction que pour la reprise de ces pièces archi-connues, le Vaudeville s'est procuré des spectateurs en bois, admirables mécaniques qui ont l'air de lorgner, d'écouter, de regarder, de consulter le programme et même d'applaudir. De rares étrangers attirés par la réputation du théâtre sont mêlés à ces curieux automates et se figurent être dans une salle pleine. Malheureusement, quand ils s'adressent à quelque voisin pour lui demander le nom d'un acteur Ou d'une actrice, le voisin ne répond pas. Un Anglais a enrichi son carnet de voyage de l'observation suivante : « De tous les théâtres de Paris, le théâtre du Vaudeville est celui que semblent préférer les sourds. »

Au théâtre du Château-d'Eau, en revanche, on se remue beaucoup, on se remue tant qu'un seul directeur ne pouvait plus suffire à la tâche, et que M. Co~ gniard à dû se doubler de M. Dupontavisse.

Le Treizième coup de minuit, opéra-comique de MM. Clairville, Marot et Debillemont^ n'y a pas attiré la chambrée complète des premières d'hiver, mais ce qu'on appelle la demi-salle, avec les personnages que vous savez : Sarcey et Cochinat, Paul Brébant et Siraudin, Paul de Saint-Victor et Hostein, Lovely et Marie Grandet, Paulin Menier et Desrieux, Mmo Gueymard, MlUs Helmont, Oppenheim, etc.

Avant le lever du rideau, les gens de la maison ont un air mystérieux qui m'intrigue.

— Vous allez voir quelque chose d'étonnant, me dit l'un des directeurs en me serrant la main.

— Comme poëme ou comme musique ?

— Je ne vous parle pas de la pièce, mais d'un truc comme on n'en a jamais vu.

— Expliquez-le-moi.

— Impossible, Et il s'enfuit.

Un ami des auteurs, qui a assisté à la répétition générale, murmure à mon oreille :

— Vous serez stupéfait ! Jamais on n'a rien fait de plus fort !

— Comme partition ou comme libretto ?

— Comme truc! Mais ne me demandez rien, je ne puis rien dire !

Et il s'éclipse.

J'attends avec impatience. L'orchestre qui est devenu un véritable orchestre : trente-cinq musiciens me paraît inquiet; les ouvreuses, sur le pas de la porte, ne me semblent pas tranquilles ; on sent qu'il va se passer quelque chose de solennel.

En effet, vers la fin du deuxième acte, le truc fonctionne. Une jeune fille vêtue de blanc se dresse debout sur son lit, puis s'envole. C'est joli comme effet de mise en scène, mais cela se devine aisément, et tout le monde a pu voir la ceinture de fer par laquelle le machiniste enlève la jeune ensorcelée.

La troupe du Château-d'Eau n'était pas précisément une troupe chantante, aussi l'a-t-on renforcée de deux artistes nouveaux dont voici les signalements :

MADEMOISELLE BRESSOLLES

Ni grande ni petite, brune, maigre, œil vif, bouche un peu large, a tenu jadis l'emploi de petit prodige. A Douai, âgée de huit ans seulement, elle remportait un premier prix de violon, à la grande joie de ses concitoyens. Sa ville natale, hère de lui avoir donné le jour, lui alloua une pension de 1,200 francs et l'envoya au Conservatoire. Peut avoir de dix-neuf à vingt ans. Aime à se donner des allures romanesques. Porte d'habitude un petit chapeau canotier d'une forme bizarre.

Enfin, mystère que nul encore n'a pu approfondir : une personne généralement vêtue de couleurs sombres l'accompagne partout. Cette personne n'est pas assez âgée pour être sa mère, elle est trop âgée pour être sa sœur ; on m'affirme que ce n'est pas sa tante. Qui donc est-elle ? on se perd en conjectures.

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