AU MAESTRO G. VERDI, LES ARTISTES DES CHŒURS, 22 JUIN
— C'est drôle, dit en sortant l'un de nos confrères, il a fallu une messe des morts pour rendre la vie à l'Opéra-Comique !
3o juin.
On peut constater, en ce moment, au Cirque des Champs-Elysées, une agitation semblable à celle qui règne à l'Assemblée à la suite des grands votes. On discute fiévreusement; les clowns, en proie à une ardeur inaccoutumée, font 'de la politique entre deux pirouettes; les écuyères paraissent agacées, les chevaux eux-mêmes, dans leurs stalles, piaffent avec rage et les
gymnasiarques forment, dans les écuries, des groupes menaçants.
— C'est un scandale! dit l'un.
— Ridicioule, ridicioule ! ajoute un autre.
Bref, on commente de cette verte façon la loi nouvelle qui plonge les acrobates dans le marasme.
Le travail des enfants dans les cirques est interdit; impossible désormais de se disloquer en famille!
— Que veulent-ils donc que nous en fassions de nos enfants, s'écrie un jongleur, des diplomates ou des agents de change ?
— Monsieur, me raconte un clown, dans nos familles ce sont les enfants qui nourrissent leurs parents. Mes frères et moi nous avons travaillé pour nos père et mère, comptant que nos petits travailleraient pour nous à leur tour. Nous voilà refaits.
M. Franconi accepte la situation avec un calme parfait.
— D'abord, dit-il, la loi frappe surtout les cirques ambulants, car ici nous aurons toujours des ressources. Et tenez, au besoin, je ferai comme tout le monde : je jouerai l'opérette !
Mais un petit homme, en paletot et en chapeau mou, se frotte les mains à l'écart.
Il contemple d'un œil satisfait les ravages que fait la décision législative dans les rangs des jeunes.
On l'entend murmurer :
— A la bonne heure, plus d'enfants, place aux vieux! Il va falloir de nouveau compter avec moi. N'est-ce pas, cousin?
Cet homme, c'est Auriol.
A ce moment l'écuyer Pérez vient de terminer son travail.
— Franchement, dit M. Loyal, s'il avait fallu qu'il attendît l'âge de M. Schœllcher pour se former, il ne se serait jamais tenu debout, même sur un panneau !
Le public, pourtant, s'amuse comme si la Chambre ne venait pas de frapper à jamais les jeux icariens.
Le programme du cirque, sans être absolument renouvelé, contient plusieurs numéros intéressants.
Il faut signaler surtout une famille espagnole — tout ça, c'est des Espagnols ! — qui exécutent, à l'aide de cloches de toutes dimensions, les airs les plus variés. Les virtuoses sont au nombre de cinq : quatre petits garçons et une petite fille. L'aîné peut avoir dix ans, le plus jeune en a trois. Leur grande sœur les accompagne sur l'orgue. J'avoue, quant à moi, que je préfère cet exercice non prohibé à toutes les fantaisies de la corde rai de ou du trapèze.
A côté de la porte des écuries, un brave homme se lamente. C'est le marchand d'oranges. Pensez donc que le malheureux débitait, grâce au travail des enfants, une quantité immense de sa marchandise ?
Et remarquez que les législateurs les plus prévoyants ne pensent pas à tout.
Comme j'allais m'en aller, j'ai vu dans un coin un martyr des exercices du Cirque.
C'est le singe qu'on habillait en postillon pour la fantasia de la fin.
Rien de comique comme la résignation mêlée d'a-
mertume de ce quadrumane faisant place tout à coup à une colère affreuse se manifestant par des cris, des grincements de dents et des grimaces.
De temps en temps, il regardait la veste qu'on le forçait à endosser d'un air de mépris indescriptible. Il semblait indigné de se voir déguisé en homme, Il levait les yeux aux ciel, haussait les épaules, puis son regard redevenait mélancolique et il se courbait comme accablé par la fatalité de sa destinée.
Ah ! si nous comprenions le langage des gorilles et des chimpanzés, il est certain que nous l'eussions entendu dire î
-— Pourquoi l'Assemblée nfâ-t-elle pas aussi voté une loi qui empêchât de torturer les singes ! J'ai pourtant à la Chambre mon frère Littré. Il eût pu faire triompher une cause qui est un peu la sienne !
JUILLET ET cAOUT.
Les soirées parisiennes ne nous offrent plus rien de parisien.
Les mots clôture annuelle s'épanouissent avec effronterie le long des colonnes Morris.
Plus de théâtres, plus de spectateurs. La chaleur a chassé les plus courageux. Les quelques salles encore ouvertes présentent un aspect désolant : des baignoires vides, des avantyscènes vides, des loges où les gommeuses des beaux soirs sont remplacées par des provinciales sans élégance, des fauteuils peu garnis, des tovers sans flâneurs. Les directeurs n'ont plus qu'une seule ambition : celle de faire relâche; les artistes n'ont plus qu'un seul désir : celui de s'en aller, de prendre du repos, de se mettre au vert. L'un est parti pour soigner sa voix à Aix ou à Cauterets, celle-ci s'est enfuie à Cabourg, celle-là en Auvergne ; d'autres — plus intrépides — ont organisé des tournées dans les villes d'eaux ; notre tout Paris a émigré dans les montagnes ou à la mer.
Il a déménagé, il s'est éparpillé dans les casinos, aux stations thermales, aux bords de l'Océan et de la Manche; aux billets des premières, il a préféré les billets circulaires ; les bazars de voyage ont fait des affaires d'or et les agences théâtrales ont dû fermer. Pendant deux mois, j'ai fait comme les agences théâtrales : j'ai remisé ma lorgnette.
Figurez-vous un instant, cher monsieur, chère madame, que c'est un roman que vous lisez. Les quelques lignes qui précèdent vous ont résumé les événements de soixante jours. Et, quand vous tournerez la page, deux mois se seront écoulés...
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