LE PUBLIC DES PREMIÈRES
La veille des grandes revues, Tétat-major a l'habitude de dresser un plan du champ des manœuvres. L'infanterie sera à droite, la cavalerie à gauche, l'artillerie au fond. Avant d'arriver, on sait de quel côté il faut chercher ses corps, on connaît Tordre précis du défilé et, si étranger qu'on puisse être aux choses militaires, on n'a plus aucun prétexte pour crier « vive les gendarmes! » quand passent les cuirassiers.
C'est aussi une revue que nous allons passer ensemble, cher lecteur. Revue des menus faits du théâtre, revue des foyers, revue des coulisses, revue des salles de premières.
Et afin de vous mettre au courant tout de suite , afin de n'avoir pas — à chaque pièce nouvelle — à recommencer une nomenclature qui ne varie guère, je veux faire ce qu'on fait à l'état -major : dresser mon plan.
Supposons donc ensemble qu'il s'agit d'une première à sensation, d'une première dont tout Paris s'est occupé depuis quinze jours.
Au moment où Ton va frapper les trois coups, quelle sera la composition de la salle ?
Voilà ce dont je vais essayer de vous donner une idée.
Commençons par les représentants de la presse.
Et puisque le Journal des Débats possédait, il n'y a pas bien longtemps , hélas ! le roi des critiques, ouvrons la liste par le Journal des Débats.
Voilà bien des années que Jules Janin n'occupait plus sa loge. En ces derniers temps, on y voyait M. Bapst et quelquefois M. Ratisbonne. Aujourd'hui la loge est généralement remplacée par un fauteuil dans lequel vient s'asseoir M. Clément Caraguel, le titulaire actuel du feuilleton des Débats. M. Caraguel est un nouveau venu dans la critique. Son prédécesseur était roi, il n'est pas encore dauphin. Aussi se trouve-t-U un peu dépaysé dans ce monde spécial des premières qu'il connaît à peine.
Le Temps a une loge et un ou deux fauteuils. Dans la loge se trouvent M. et Mme Hébrard avec des invités. Les fauteuils sont pris aux théâtres dramatiques par M. Francisque Sarcey, aux théâtres lyriques, par M. Weber.
M. Sarcey est l'un de nos critiques les plus consciencieux. Le plus mince vaudeville peut compter sur sa présence. Il est facile, pour nous autres, de savoir si son feuilleton sera favorable ou non à la pièce qu'il
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est appelé à juger ; il suffit pour cela de le regarder. Quand M. Sarcey s'intéresse à la représentation il $e penche en avant, ne quittant pas la scène des yeux, toujours le premier à. applaudir, le premier à rire, Jl ne marchande pas son enthpusiame et personne n'est p}us que lui heureux d'un succès. Mais quand }a pièce lui paraît mauvaise, M. Sarcey lorgne la salle, se ronge les ongles et' prend des airs si ennuyés que tout le monde s'ennuie autour de lui.
Le critique musical du Tetnps, M. Weber, suit volontiers les opéras du répertoire sur la partition qu'il a emportée avec lui au théâtre. On le voit annoter cette partition au crayon, furieux quand les artistes se permettent d'ajouter ou de retrancher.une note ou de modifier par des fioritures la perçsée du musicien.
Le Journal officiel est représenté par son critique, M- Alphonse Daudet, et par son directeur, M. Ernest I)au4et. Fort réservés dans les couloirs, impénétrables dans la salle, on voit qu'ils tiennent à ne pas donner trop précipitamment l'opinion du gouvernement sur la pièce nouvelle. M. Alphonse Daudet a du reste i^n genre de talent qui le range tout naturellement parmi les critiques indulgents, comme Théophile Gautier l'était, comme l'est M. Paul de Saint-Victor.
Le Figaro est, de tous les journaux de Paris, celui qui compte le plus de rédacteurs aux solennités théâtrales. 11 est vrai que peu de journaux s'occupent de théâtre autant que lui. M. de Villemessant a toujours sa loge. Aux grandes premières on l'y voit avec des personnes de sa famille, aux premières moins importai*-
tes, avec quelques-uns de ses collaborateurs. Ce sont MM. Francis Magnard, Philippe Gille ou M. de Rodays. Son secrétaire particulier, M. Périvier, est presque toujours avec lui.
M. de Villemessant arrive de bonne heure — souvent pour le lever du rideau — et ne s'en va qu a la fin, à moins que la pièce ne l'ennuie par trop. Il ne reste jamais dans sa loge pendant les entr'actes^ mais se promène dans les couloirs, va s'asseoir au foyer, toujours très-entouré et ne manquant pas de résumer ses impressions sur le spectacle par un mot qui vaut une nouvelle à la main. Signe particulier : le rédacteur en chef du Figaro a l'habitude de donner cent sous aux ouvreuses.
M. Jouvin qui signe Bénédict les articles de critique musicale au journal de la rue Drouot a également sa logé dans les théâtres de chant — l'Opéra excepté, oîi les loges sont remplacées par deux fauteuils d'amphithéâtre. M. Auguste Vitu est presque toujours à l'orchestre oti se trouvent en outre MM. Jules Prével, Gustave Lafargue et votre serviteur « le monsieur de l'orchestre ».
La loge directoriale du Gaulois est occupée par M. Edmond Tarbéet sa famille. M. Tarbé, qui est un peu myope, a sa lorgnette constamment braquée sur la scène pendant qu'on joue, ou sur la salle pendant les entr'actes. M. Albert Wolff, chargé pendant quelque tetnps de la grande critique au Gaulois, est à l'orchestre ou dans une baignoire, souriant, un peu sceptique, prêt à donner par un mot terrible lé coup de grâce à la
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pièce qui tombe. M. François Oswald est le grand juge du chant. MM. Emile Blavet, Henri Charlet et Georges Boyer papillonnent dans les couloirs, à l'affût des nouvelles et des cancans.
Paris-Journal est représenté par M. et Mmf Henri de Pèrie qu'on voit tantôt dans une loge, tantôt au balcon. M. de Pêne possède, pour les premières représentations, quelles qu'elles soient, un visage ou plutôt un masque spécial indéchiffrable. Le .monocle dans l'œil il a pour ce qui se passe sur la scène et pour ce qui se passe dans la salle des regards qui paraissent indifférents. S'ennuie-t-il?On le croirait. S'amuse-t-il? Cest bien possible. Il en a tant vu, de ces représentations, ce journaliste chez lequel la politique n'est pas parvenue à tuer le chroniqueur mondain, qu'il a bien le droit de se montrer un peu blasé. Est-il blasé d'ailleurs ? Ma foi, je l'ignore. M. Mme et Mlle Vûhrer occupent aussi souvent la loge du Paris- Journal. C'est M. Vûhrer qui, sous le pseudonyme de Frédéric, fait la critique musicale dans la feuille dont il est un peu le propriétaire. La critique dramatique échoit à M. Jehan Walter qu'on ne peut pas encore ranger parmi les critiques les plus doux du journalisme contemporain.
M. Paul de Saint- Victor, l'illustre feuilletoniste dramatique du Moniteur universel, est assidu à toutes les premières. L'opérette la plus insignifiante le trouve fidèle au poste, aussi bien qu'une comédie de Dumas. Mais je le crois ennemi des frivolités à musique de la scène moderne. Je l'ai observé parfois, du coin de la lorgnette pendant qu'on faisait bisser je ne sais quel
refrain en route pour la popularité: il souffrait. Cela ne l'empêche pas de rendre compte d'une façon tout à fait bienveillante, dans ce style magique qui fait son succès, de la nouveauté à la mode.
Derrière M. Paul de Saint- Victor, on voit souvent M. Gustave Claudin. M. Dalloz aussi assiste parfois aux premières dans la loge de son journal. .
L1 Evénement a Monselet, arrivant généralement au milieu de la représentation pour s'en aller avant la fin, excepté aux féeries pourtant qui, finissant tard, lui fournissent un facile prétexte à souper ; Armapd Gouzien* — le chroniqueur musical — attend l'heure encore lointaine où l'Opéra montera Lohengrinn> et fait, ejv attendant, l'éloge de la musique d'Ofifenbach ; Geprges Duval est chargé de récolter les bruits de coulisses et de couloirs.
On se demande quels sont les grands-prêtres de la critique au Rappel et à la République Française ? Réponse : Ce sont des êtres mystérieux n'ayant qu'une seule consigne : Etre indulgents pour les pièces des républicains, et sévères autant qu'injustes pour celles des autres.
L'Ordre délègue M. Leguevel de Lacombe qui, aux grandes premières, est renforcé par M. Dugué de la Fauconnerie lui-même ; la Patrie s'est incarnée dans M. Edouard Fournier, un critique souvent consulté par ses confrères, aimable et obligeant, ne demandant qu'à trouver les pièces bonnes et les artistes excellents. Que ne puis-je en dire autant de M. de Biéville^ l'aristarque du Siècle ? M. de Biéville doit être classé