LE THEATRE LE PLUS ÉLÉGANT DE PARIS
Qu'est-ce que l'ouverture de TOdéoti à côté de cela î La nouvelle direction ne manifestait pas seulement
sur les colonnes- Morris ses prétentions à Pélégance.
Elle avait envoyé aux représentants de la presse des
cartons roses sur lesquels étaient imprimées les lignes
suivantes :
Monsieur le Directeur du théâtre des Délassements- Comiques, faubourg Saint- Martin, h° 60, a Thomteur de prier M. *** de venir passer la soirée au théâtre. On commencera à huit heures précises.
Réponse s'il vous plaît.
Il aurait fallu faire les choses complètement et mettre dans un coin de l'invitation : On jouera la comédie.
SEPTEMBRE. *5g
Les journalistes, mes confrères, ont peu répondu à l'invitation du directeur des Délassements, pu bien ils ont répondu qu'ils resteraient chez-eux, c*r les criti* ques étaient rares.
L'élégance de quelques-uns d'entre eux est pourtant proverbiale, mais ceux-là mêmes ont craint de s$ trouver un peu dépaysés dans le théâtre le plus élégant de Paris,
A neuf heures, j'arrive faubourg Saint-Martin. On sait que le théâtre est situé au premier au-dessus de Pentre-sol. Au rez-de-chaussée 11 y a un épicier qui répond au nom de Lours, -*» un nom bien en situation* Au-dessus de l'affiche des Délassements, le théâtre le plus élégant de Paris, on peut lire :
Bon vin de Bordeaux, à 60 centimes le litre.
Le contrôleur, doué d'un accent méridional -« la direction s'est payé tous les luxes — refuse absolument de me prendre le petit carton rose qui me sert de billet.
— Gardez cela pour sortir, monsieur, me dit-il, ici nous né donnons pas dé contremarque.
La contremarque, en effet, est indigne du théâtre le plus élégant, etc. La contremarque est généralement graisseuse et sale : c'est la mort d'une paire de gants blancs. Le directeur du théâtre le plus, etc, a raison d'épargner cet ennui à son public.
La salle est restée ce qu'elle était du temps de Pelégant M. Lemonnier. On a renouvelé les dorures, voilà
tout. Il m'a semblé que le chef d'orchestre avait une cravate blanche, mais je ne garantis pas que ce fût une cravate blanche immaculée.
Les ouvreuses m'ont paru fort distinguées. Elles ont une façon exquise de dire :
« Monsieur veut- il se débarrasser de son paletot? »
J'apprendrais que ces dames ont de solides relations dans les loges du faubourg Saint-Germain que cela ne m'étonnerait pas.
La marchande d'oranges elle-même a un certain vernis mondain. Elle a remplacé les sucres d'orge et les pommes vertes des anciens Délass-Com par des caramels.
Quant au public, il est choisi. Je n'ai pas beaucoup de noms à citer, mais, au point de vue élégant, cela ne laissait rien à désirer. Il me suffira, du reste, de signaler la présence des deux Lespès : celle de Lespès le coiffeur et de Léo Lespès, l'écrivain.
On vend dans la salle un programme imprimé en bleu, dit : le Programme élégant.
Car tout est élégant Dans ce joli petit théâtre.
Presque toutes les actrices ont des particules: Ida de Laroche, D'Ortez, d'Alforville, A de Blémont; quant au directeur, M. Forget, jeune, brillant, en habit noir, gilet ouvert, cravate blanche, avec une rose à la boutonnière, il va, vient, court, vole, très-heureux de diriger le théâtre le plus élégant de Paris. Il
est, à coup sûr, lui, l'homme le plus élégant de son théâtre.
Un détail de mise en scène vous prouvera qu'on fait bien les choses aux nouveaux Délassements.
Dans les Actrices pour rire, au moment où Ton va se mettre à table, on apporte du madère.
Eh bien, le madère est servi dans des chopes !
Les applaudissements aussi diffèrent de ceux des autres théâtres. Les élégants de la salle du faubourg Saint-Martin prouvent leur contentement non pas seulement en tapant des pieds et des mains, mais en poussant des hurlements et des miaulements joyeux. Leur joie éclate, soudaine et imprévue, au milieu d'une scène, d'un couplet, d'un mot. L'actrice à laquelle s'adresse l'ovation s'avance alors vers la rampe, salue comme on saluait sous la Régence, en faisant le grand écart, puis continue son rôle.
Le théâtre de M. Forget est appelé, je l'espère, à un grand avenir. Les bonnes traditions de l'élégance se perdaient ; grâce aux nouveaux Délassements elles vont renaître. Seulement, je crois qu'il faudra renoncer désormais à exiger que les messieurs aient l'épée de cour et le gilet en satin brodé, — la culotte courte suffit.