RÉOUVERTURE DE L'ODEON
4 septembre.
L'Odéon, qui avait donné le 3 1 mai dernier la 76e représentation de la Jeunesse de Louis XIV, vient de reprendre les choses où il les avait laissées et a rouvert ses portes par la 77e de cette même Jeunesse.
En cela, il n'a pas absolument tort : d'abord l'acte de lâchasse avec ses cors, ses veneurs et sa magnifique meute, devient, en septembre, d'une actualité palpU tante ; ensuite, il était difficile de ne pas donner la consécration des cent représentations, à une pièce qui a fait une moyenne de 4,000 francs, chiffre peu com- :. mun sur la. rive gauche, et que seuls ont atteint le Marquis de Villemer et Ruy-Blas.
La distribution n'est pas tout à fait la même qu'au mois de mars dernier ; ainsi Lafontaine, un peu fatigué d'une laborieuse campagne en province, n'a pas repris le rôle de Mazarin, qui sert de débuts à un co- ; médien nouveau, M. Gil Naza.
M. Gil Naza arrive de Bruxelles où il jouissait d'une popularité peu commune. Ses concitoyens le connaissaient et l'aimaient presque à l'égal de leur roi et de leur bourgmestre.
Voici pourquoi :
M. Gil Naza est doué d'un talent d'imitation tout à fait remarquable. Grâce à cette faculté il était arrivé à imiter l'accent, les gestes et la physionomie des Fia- . mands de la vieille Flandre.
Ce seul fait lui créa rapidement une réputation énorme. Il ne se donnait pas une représentation extraordinaire ou un beau bénéfice, sans que M. Gil Naza y jouât les Forfaits de Pipermans en flamand et chantât une ou plusieurs chansonnettes en flamand également.
L'ambition le prenant, l'artiste acclamé voulut tenr ter fortune et se fit directeur. Il prit le théâtre Molière. Quelque chose comme les Délassements-Comiques ou les Menus- Plaisirs de Paris.
Une particularité bien singulière signala son entrer prise. Quand on avait à parler au directeur, on monr tait naturellement l'escalier du théâtre qui conduisait à son cabinet. Arrivé au premier étage, on se trouvait devant une porte sur laquelle était cette inscription bigarre ;
M, GO, NAZA,
Pentiste.
Et généralement des cris déchirants vous prouvaient h n'en pas douter qu'un patient était là à qui on arrachait une ou plusieurs molaires.
Étonné, on s'apprêtait à monter plus haut. Mais à ce moment-là la porte s'ouvrait et un homme sortait, tenant encore à la main l'instrument du supplice, et voit? disait avec un sourire :
— Vous avez à me parler? Est-ce pour une dent ou pour une pièce ?
C'était le directeur lui-même, M. Gil Naza, qui pour faire marcher son entreprise, théâtrale utilisait,
pendant la journée, les notions chirurgicales qu'il avait reçues dans sa jeunesse.
Du reste, à en juger par les cris de ses clients, il devait être assez mauvais dentiste.
Mais il imitait si bien le flamand 1
M,,e Méa, qui succède à M,le Raucourt dans le rôle d'Anne d'Autriche, a fait, autrefois, ses premières armes à l'Odéon, où elle eut, un jour, un bien grand succès dans Andromaque, à côté de Mlie Karoly, qui débutait dans Hermione. Depuis lors, on n'a plus guère entendu parler de MIU Karoly. Quant à MIle Méa, après avoir créé Y Ange de Minuit à l'Ambigu, elle s'en est allée courir la province, où elle a acquis l'embonpoint nécessaire à l'emploi des mères nobles.
Mlle Hélène Petit était une Marie de Mancini blonde, M1,e Léonide Leblanc est une Marie de Mancini brune.
Le costume d'amazone Louis XIII lui sied à ravir; elle est tout à fait charmante lorsqu'elle se promène, au second acte, sous les ombrages de Chantilly... de Vincennes, veux-je dire.