‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 65 sur 126 · OUVERTURE DU THÉÂTRE SCRIBE · texte numérisé non relu

OUVERTURE DU THÉÂTRE SCRIBE

5 septembre.

Si les jeunes se plaignent encore, c'est qu'ils seront difficiles. Ils avaient déjà le théâtre Cluny, et on a ouvert, à leur intention, ie Théâtre des Arts ; ils ont

le Théâtre des Arts, et Ton vient, toujours pour eux et pour eux seuls, d'ouvrir le théâtre Scribe.

Au théâtre Scribe, les jeunes seront rois. Tout pour les jeunes et par les jeunes. La direction va enrichir Tentrée des artistes de cette inscription : Les vieux ri entrent pas ici. C'est à tel point que Victor Hugo, s'il lui prenait fantaisie d'aller offrir une pièce inédite à M. Noël Martin, serait impitoyablement black-boulé. On ne saurait faire les choses trop consciencieusement.

Ce serait une histoire bien curieuse à écrire que celle de cet ancien théâtre de l'Athénée, aujourd'hui théâtre Scribe.

Bien que jeune encore, il a usé un nombre incalculable de directeurs, de secrétaires, de régisseurs et... de syndics. On y a essayé tous les genres, tenté toutes les aventures. Je me souviens y avoir entendu des conférences par M. Weiss et des oratorios par l'orchestre de M. Pasdeloup; on y a joué des opéras de Verdi et des opérettes de Lecocq ; la comédie seule — la comédie d'auteurs nouveaux et de jeunes inédits — n'avait jamais pu s'emparer de cette petite scène ; M. Noël Martin, en fondant le théâtre Scribe, vient de combler bravement une si fâcheuse lacune.

Puisse-t-il ne jamais se repentir de tant de dévouement !

La salle est restée ce qu'elle était : coquette et gaie. Dans le couloir qui fait face au foyer, on a posé des glaces identiquement pareilles à celles qu'on voit dans les paquebots. On se croirait à bord d'un bateau à

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vapeur. L'illusion est si complète que plusieurs personnes, pour s'être mirées dans ces glaces, ont eu le mal de mer.

L'affiche annonçait une exposition artistique au foyer/ avec cette mention que les artistes exposants jouiraient de leur entrée personnelle. Naturellement, dès le premier entr'acte, j'ai couru au foyer. Je m'attendais à le trouver rempli de peintres chevelus et de statuaires ignorés, épiant sur le visage des spectateurs l'impression produite par leurs œuvres.-

O désillusion! Pa9 le moindre peintre, pas le moindre statuaire, pas le moindre tableau, pas la moindre statue, mais tout simplement sur la cheminée une énorme pendule de bronze doré flanquée de deyx candélabres. Je ne veux pas dire de mal de cette pendule ni de ces candélabres qui sont évidemment fort artis* tiques. Mais fussent-ils mille fois plus artistiques encore, je ne crois pas qu'ils soient suffisants pour corn* poser une exposition artistique.

Les artistes auraient-ils manqué à l'appel, ou n'auraient-ils pas compris l'idée du nouveau directeur, M. Noël Martin? Elle a pourtant du bon, cette idée, et dénote un homme pratique.

Mes confrères ont leur rideau-annonce, s'est-il dit, allons plus loin et créons le foyer-exposition.

Le foyer-exposition! N'est-ce pas une véritable trouvaille? Vous voyes oix cela peut nous mener : d'abord on exposerait des tableaux, puis des meubles, des ustensiles de ménage, de la mercerie, de la bonneterie, que sais-je ?

Naturellement, les pièces représentées sur la scène pourraient être en rapport avec l'exposition. Quelle situation, par exemple, plus capable que celle-ci de tenter un dramaturge :

L'amant est enfermé avec une femme mariée, survient Pépoux irrité et vengeur. Pour sauver celle qu'il aime, l'amant n'hésite pas une seconde, il ouvre] la fenêtre, enjambe la balustrade et se laisse tomber du premier étage.

Après cette chute terrible, il se relève, et regardant son pantalon :

— Pas un accroc ! s'écrie-t-il, comme c'est cousu ! Messieurs, vous trouverez le pareil au foyer pour 19 francs!

l/ETOURDI

Opérette de MM. Molière et X...

7 septembre.

Il y a des choses qu'il faut avoir vues, des phénomènes qu'il feut avoir touchés du doigt.

Il y a des fafts extraordinaires qui ont le don d'ajouter à la valeur de l'homme qui en a été témoin, de le rehausser en tout cas à ses propres yeux — ce qui est bien quelque chose.

Pouvoir dire : « J'y étais, j'ai vu cela, » quand il s'agit tTnn de ces événements considérables <Jui font

époque, c'est une satisfaction qu'on ne saurait jamais acheter trop cher.

Je l'ai payée quarante sous ce soir, le prix d'un fauteuil d'orchestre à la salle Saint-Laurent.

La salle Saint-Laurent — vous le savez — est une petite salle de spectacle qui se trouve rue de la Fidélité. Tous les ans on y joue une revue qui fait généralement la joie des habitants du quartier, — gens qui ne demandent qu'à s'amuser — et qui reste sur l'affiche plusieurs mois de suite. Mais bien que cette revue se joue le plus souvent avant celles des autres théâtres et qu'elle dure encore quand il n'y en a plus nulle part ailleurs, il se trouve nécessairement trois ou quatre mois de l'année pendant lesquels le directeur de l'endroit est un peu embarrassé pour composer son spectacle. Heureusement, les obstacles ne l'effrayent pas. Chercheur et audacieux il a voulu rouvrir par un coup d'éclat, et, il y a quelques jours, les excellents bourgeois de la rue de la Fidélité se sont arrêtés avec stu- * peur devant une affiche sur laquelle on lisait ceci :

L'ÉTOURDI OU LES CONTRE-TEMPS Imbroglio musical de Molière. Musique nouvelle,

Molière! Cet auteur n'est pas inconnu rue de la Fidélité. Molière avait consenti à donner une opérette à la salle Saint- Laurent ! Quel honneur pour le quartier!

L'annonce seule de cette nouveauté fit tant de bruit que j'en eus connaissance et voilà comment, tout à l'heure, j'ai vu l'une des bouffonneries les plus déso-

pilantes des temps modernes et qui mériterait en vérité de faire un argent fou.

Mon Dieu, je ne dirai pas que la salle était pleine. Non. J'ai compté les spectateurs. Nous étions quarante-cinq à l'orchestre, ce qui est déjà bien gentil. D'autant plus que tout le monde avait l'air d'avoir payé sa place. Dans plus d'un grand théâtre il n'y a pas, en ce moment, quarante-cinq personnes à l'orchestre qui pourraient en dire autant.

Les trois coups sont frappés. Un monsieur vient se mettre au piano, la toile se lève solennellement.

Je vais donc entendre l'Étourdi, arrangé en opérette.

Le» fait, après tout, n'est pas bien surprenant.

Gounod a bien transformé en opéra-comique le Médecin malgré lui.

Puis tout s'enchaîne.

Molière, dit-on, a emprunté son sujet à Y Innovertito de Barbieri; de Barbieri à il Barbier e il n'y a pas loin; il Barbiere est] un opéra semi-seria, pourquoi VInnavertito ne deviendrait-il pas une opérette ?

Je me rappelle qu'il y a quelques années on représenta à Vienne un ballet intitulé Tartufe et tiré de la comédie de Molière ; Tartufe entouré d'une foule de seins nus faisait un entrechat pour dire qu'il ne les saurait voir ; nous n'avons donc pas à crier à la profanation.

Le mieux c'est encore de prendre gaiement ces sortes de choses.

J'ai dit qu'on vient de frapper les trois coups et que la toile se lève.

ZJO LES S0IRSK9 PARISIENNES.

O surprise !

Molière a indiqué que la scène de ï Étourdi sq pas* sait à Messine.

— Pour bien représenter Messine, s'est dit le dirco teur, il me faudrait une place espagnole !

Et le théâtre Saint- Laurent n'avait pas de place espa gnole dans son magasin de décors.

Comment faire?

Il s'agissait, avant tout, d'éviter les frais. Les quarante-cinq personnes qui ont l'habitude — quand on ne joue pas de revue -— de venir faire leur somme à l'orchestre de la salle Saint- Laurent ne suffisent pas au directeur pour monter ses pièces avec le luxe i' Orphée aux En/ers.

Alors on a eu une idée de génie. On collectionne les idées de génie à la salle Saint-Laurent. Dans la revue précédente, il y avait une toile de fond qui représentait l'hôtel du Figaro. Quoi de plus espagnol que l'hôtel du Figaro ? C'est l'hôtel du Figaro qui sert de décor à Y Étourdi. Est-ce assez fantaisiste, cela?

Vous en verrez bien d'autres.

Le rôle de Lélie que Delaunay joue avec tant de charme et d'esprit, a été confié à une femme. Pas de bonne opérette sans travesti, c'est dans la tradition. On est un peu surpris tout de même. On l'est bien davantage quand commence le dialogue. L'Étourdi est en vers, on l'a mis en prose.

Évidemment, le directeur de la salle SainuLaurent sait, par expérience, que son public n'aime pas les vers. Molière, selon lui, les faisait mauvais. S'il n'a-

SEPTEMBRE, 2J l

yait jamais fait que des ver» il serait sans nul doigte resté tapissier. V Étourdi de la rue de lt Fidélité n'a plus rien de commun avec celui de la rue Richelieu. Vous vous rappelez la scène de Molière :

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