‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 69 sur 126 · RÉOUVERTURE DES FOLIES-BERGERE · texte numérisé non relu

RÉOUVERTURE DES FOLIES-BERGERE

i5 septembre.

L'Observatoire, qui ne se distingue pas toujours par ses prédictions heureuses, avait annoncé pour aujourd'hui la reprise du mauvais temps, et M. Sari, qui croit à sa bonne étoile et qui #» raison d'y croire, se.

frottait les mains en se disant que rien ne pouvait venir plus à propos.

Malgré les prédictions de l'Observatoire — ou plutôt à cause de ces prédictions — le ciel est resté pur, et la soirée a été chaude. Ce qui n'a pas empêché une foule énorme de se ruer, ce soir, dans la salle de la rue Richer. A partir de neuf heures, même, la foule était devenue cohue, et la circulation était à peu près impossible. Et, cependant, on a notablement agrandi les promenoirs.

Il n'y a pas à dire, les Folies-Bergère sont maintenant entrées dans nos mœurs. Leur clientèle va toujours croissant et vous verrez qu'un jour ou l'autre M. Sari se trouvera obligé d'y annexer quelques maisons voisines. Qui sait même si la rue tout entière n'y passera pas ?

Du reste, sans parler des distractions du promenoir, sur lesquelles je n'insisterai pas, et pour cause, il faut avouer que la direction fait tout ce qui est en elle pour attirer le public. La salle, qui avait été déjà complètement remise à neuf l'hiver dernier, est maintenant éclairée par un cordon de gaz qui court tout le long de la galerie et qui est du meilleur effet.

Quant aux exhibitions, elles sont nombreuses et variées : un ballet, dont les costumes ont été dessinés par Grévin, cela s'appelle les Boxeurs, bien qu'on n'y boxe pas : puis une pantomime : Mme Benoîton est sortie, par Paul Legrand et les Hanlon Lees, à laquelle Sardou n'a évidemment pas emprunté l'idée de sa comédie.

Et enfin, des Clowns, les Martinettes. Ceux-là ne sont pas des Clowns ordinaires : ils ratent tous leurs tours. Inutile de vous dire qu'ils le font exprès; leurs tours consistent à ne pas faire de tours et ils s'en acquittent avec beaucoup d'adresse. C'est une façon nouvelle de jouer à qui perd gagne.

Ce qui piquait, plus que tout le reste, la curiosité du public,, c'est l'apparition du fameux homme tatoué.

Après quelques mesures jouées à l'orchestre, le rideau s'est levé, et on a aperçu le tatoué, drapé d'un manteau rouge à la manière antique, et flanqué de deux huissiers à chaînes d'acier.

* Lentement il s'est débarrassé du manteau qu'il a remis à un des huissiers, puis il s'est mis à tourner sur lui-même, à peu près comme les poupées de cire à la devanture des coiffeurs, levant les bras, tendant le torse et prenant des poses.

Il paraissait un peu ému. — Dame ! un jour de première.

Cela fait, il est descendu dans la salle. A ce moment, la joie des spectateurs — et des spectatrices — n'a plus connu de bornes. On se haussait, on grimpait sur les banquettes avec un tohu-bohu indéfinissable.

En somme, succès. Seulement, à la place de la direction, je placarderais un avis ainsi conçu : « On est prié de ne pas chatouiller le sujet. » Avec cet enthousiasme il faut s'attendre à tout.

On m'a donné une variante de la légende du tatoué, qui ne manque pas d'un certain pittoresque :

Prisonnier des tartares, le pauvre homme allait être livré au bourreau, quand le Diaz de l'endroit, lui trou* vant la peau fine, demanda qu'on lui en fît cadeau. On ne pouvait refuser cela à Tune des gloires du pays. Le « peintre » s'en empara donc et il en fit son album à croquis. Ce qu'il a dessiné d'études sur le corps de ce malheureux est incroyable ! Quand l'album fut plein, le tatoueur s'en débarrassa. Et voilà !

Page 1