LE PARDON DE PLOERMEL
17 septembre.
Le Pardon de Ploërmel est une excellente reprise. L'opéra de Meyerbeer est de ceux qu'on n'entend jamais trop souvent. Quand on y est verni on ne songe qu'à y revenir. Aussi, les soirs de Pardon, fait-on, à l'Opéra-Comique, un argent fou. Ce soir, par exemple, la salle est pleine jusqu'aux combles. Si les visages connus ne faisaient presque totalement défaut, on pourrait se croire à quelque première à sensation.
Malheureusement, ceux qui aiment comme il convient, c'est-à-dire follement, cette œuvre musicale d'un ordre si élevé, commencent par éprouver une colère des plus vives. La symphonie admirable qui sert d'ouverture au Pardon et qui est certainement une des plus belles pages de la partition est constamment troublée par les retardataires, qui viennent occuper leurs
places sans se soucier des chuts qui bourdonnent autour d'eux* C'est pendant tout le temps que dure cette ouverture, un bruit agaçant de petits bancs qu'on bouscule et de portes de loges qu'on ferme. Ne pour* rait-on forcer les personnes qui arrivent en retard d'attendre dans les couloirs la fin du morceau d'orchestre? Ce serait là une mesure tout à fait opportune, et dont personne n'aurait le droit de se plaindre.
Meyerbeer dans tous les ouvrages qu'il a fait représenter, se préoccupait au plus haut degré de la mise en scène. A tout prix, il lui fallait « un effet, j> quelque chose dont on parlât et qui fît sensation. Dans le Prophète, il a eu le ballet des patineurs, les nonnes dans Robert le Diable et dans l'Africaine le fameux vaisseau. Dans le Pardon, c'est la chèvre et le torrent.
Il suffit de jeter un coup d'œil sur la salle de l'Opéra* Comique pour s'apercevoir que Meyerbeer n'avait pas tout à fait tort. A côté de ceux qui viennent pour écoute^ combien de gens, en prenant leurs billets, n'ont eu d'autre soud que de voir la Chèvre ? C'est dans toute une portion dû public une Véritable émotion quand elle paraît le liez au vent, attentive à sa réplique comnie un artiste rompu aux planches. 'Si Ton osait, je suis sûr qu'on la rappellerait à la fin de l'acte. Et le soir quand tous ces gens-là seront rentrés chez eux, tenez pour certain que la première chose que leur famille leur demandera, c'est :
— Avez-vous vu la chèvre?
La chèvre aura autant fait pour la vogue de la pièCô, que la plus belle page de la partition.
Ce qui prouve que même en fait d'art, il est quelquefois bon de ménager la chèvre et le chou.
A propos du Pardon de Ploërmel on m'a narré une histoire bien divertissante.
Cela se passait dans je ne sais quelle petite ville, dans un théâtre où la troupe d'opéra n'était guère plus brillante que celle du Casino de Dieppe.
L'opéra de Meyerbeer venait d'être joué à Paris avec le succès qu'on sait et le directeur départemental s'était décidé à le monter.
Après avoir lu le livret, il fit venir son régisseur :
— Mon ami, lui dit-il, cette pièce n'est pas trop mauvaise, j'en conviens, mais je ne crois pas qu'elle soit faite pour amuser notre public. Il faudrait y introduire quelques changements et ajouter quelques bonnes charges. Du reste, ce titre... le Pardon de Ploërmel... me paraît trop lugubre... j'en voudrais un autre...
— C'est bien difficile.
— Difficile! Non pas. Il y une chèvre qui joue un rôle important dans .cet ouvrage; c'est gentil, ça; on aime en général les pièces où l'on donne un rôle à un animal quelconque. Te rappelles-tu le succès foudroyant qu'obtint le Chien de Montargis?
— Et Y Éléphant du roi de Siam!
— Et Jocko ou le singe du Brésil !
— Ça... c'est positif.
— Eh bien, mon ami, nous serions bien bêtes de ne pas profiter de cette circonstance. Appelons cela : la Chèvre de Ploërmel/
— C'est une idée superbe. Va pour la Chèvre de Ploërmel !
Le lendemain, le directeur fit rappeler son régisseur.
— J'ai réfléchi, dit-il, Ploërmel est un pays peu connu... Si nous étions en Bretagne, je ne dis pas, mais en Normandie... Puisque les noms d'animaux font bien sur l'affiche, mettons-en un peu plus. Au lieu dé la Chèvre de Ploërmel tu afficheras : la Chèvre de Poulet-Merle. Qu'en penses-tu?
— C'est une idée superbe !
Mais le surlendemain, ce fut le régisseur qui revint trouver son directeur.
— J'ai cherché une chèvre dans tout le pays, expliqua-t-il, il n'en manque pas, mais elles ne sont pas dressées. Jamais nous n'arriverons à en styler une. . .
— C'est bien fâcheux, murmura le directeur. «— Mais vous avez des idées si superbes...
— En effet...
Et il se mit à réfléchir.
— J'ai trouVé ! s'écria-t-il au bout de quelques instants. N'avôns-nôus pas dans notre troupe un artiste qui a joué le rôle du dindon dans les Pilules du diable ?
*— Je comptais sur lui pour chanter la partie du faucheur au troisième acte.
— Cela ne fait rien, il chantera le faucheur tout de même. Seulement, dans les deux premiers, il fera la chèvre. .. je veux dire le dindon.
— Comment?
— Certainement... on empruntera le dindon à Paris... le dindon des Pilules... et nous serons sauvés. Quel succès, mon ami, quel succès!
— Vous avez des idées superbes I
Et voilà comment le Pardon de Ploërmel devint, dans je sais quelle petite ville, le dindon de pouletmerle 1