‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 106 sur 112 · LES BRIGANDS · texte numérisé non relu

LES BRIGANDS

26 décembre.

La Faculté de médecine va avoir à se prononcer sur le mérite d'un remède nouveau contre la goutte, remède qui va à jamais enfoncer le colchique, le salicylate et autres drogues plus ou moins efficaces.

Voici le cas.

Offenbach était parti pour Nice, très-souffrant. La crise goutteuse était, cette fois, plus violente qu'à l'ordinaire. Il comptait sur le soleil du midi, sur l'air pur de la Méditerranée, sur les longues flâneries de la promenade des Anglais pour le remettre un peu. Il n'avait emporté, en fait de besogne à finir, que le livret de la. Marocaine, l'opérette de M. Paul Ferrier, destinée aux Bouffes.

Mais le soleil ne lui fit pas grand bien, l'air pur de la Méditerranée semblait insuffisant pour ranimer ses forces. Il travaillait péniblement à la Marocaine.

Tout à coup, une dépêche lui arrive de Paris.

C'est M. Weinschenck qui lui demande l'autorisation de monter les Brigands, transformés en opéra à grand spectacle. Le directeur de la Gaîté a déjà le consentement de Meilhac et Halévy.

448 LES SOIRÉES parisip:nnes.

En même temps, il reçoit une seconde dépêche — d( M. Cantin, celle-là.

Les Cloches de Corneville touchent à leur fin. I faut reprendre immédiatement les études de Madami. Favart. Il reste plusieurs morceaux à faire pour 1( troisième acte de l'opérette de Ghivot et Duru.

Aussitôt, devant ce surcroît imprévu de besogne, ur changement s'opère dans Tétat d'Offenbach. Ses dou leurs disparaissent comme par enchantement. Il st sent plus jeune, plus fort, plus vaillant que jamais Des morceaux à refaire pour Madame Favart, des ballets à écrire pour les Brigands, la partition de la Ma roc^îme à terminer, et les trois répétitions de trois pièce à suivre en même temps, trouver, diriger, surveiller h mise en scène de ses ouvrages à la Gaîté, aux Folies e aux Bouffes, voilà plus qu'il n'en faut pour envoyei au diable les médecins et la médecine. Offenbach prenc le premier train rapide venu et revient à Paris, mieu) portant que jamais.

Pendant un mois, il se partage entre les trois théâ très et cela si habilement, avec une activité si prodigieuse, qu'il a l'air d'être partout en même temps. Ai lieu d'un Offenbach, il y en a trois.

— Je suis tranquille, dit M. Comte, Offenbach ne me quitte pas une minute. J'ai mis la main sur lui e je ne le lâche plus. Il passe tout son temps au: Bouffes.

— Ses autres pièces le laissent indifférent, dit M. Can , tin, c'est Madame Favart surtout qui l'intéresse. I ne quitte pas les Folies-Damatiques!

— Je ne sais comment il s'arrange avec Cantin e Comte, dit M. Weinschenck, mais il n'a pas bougé dt la Gaîté !

El les trois directeurs ont également raison. On a vu Offenbach, à la même heure, faisant rcpc ter ses trois pièces dans trois théâtres diffcrenis.

Comment s'y est-il pris?

Les miracles ne s'expliquent pas.

Ce sont les Brigands qui ouvrent la marche ce oir.

Malgré la fête de Noël, M. Weinschenck n'a pas cru ievoir retarder sa première.

Il évite ainsi, fort sagement, la concurrence de trois lutres grandes représentations annoncées pour demain ;t pour après-demain.

Salle superbe, du reste. Visages un peu fatigués ; suites de réveillon.

Malheureusement, M . Weinschenck a négligé de faire chauffer la salle de la Gaîté pendant les nombreux relâches nécessités par les Brigands. Aujourd'hui, il a eu beau faire bourrer les calorifères et donner l'ordre d'ouvrir toutes les bouches de chaleur, il faisait un froiid tel qu'on se serait cru au Skating- Club pendant une fête de nuit.

Spectateurs et spectatrices gardaient pardessus, manteaux et fourrures. Dans les couloirs, pendant les entr'actes, on battait la semelle avec acharnement.

Une des particularités qui ont été remarquées par les spectateurs de la première, c'est l'augmentation de l'orchestre.

Décidément, Offenbach fait bien faire les choses.

En apercevant cette légion de cinquante-deux musiciens, chacun se demandait avec inquiétude si le Lyrique allait reprendre.

Un initié m'a raconté les péripéties, les discussions auxquelles a donné lieu cette extension instrumentale.

Ce n'est jamais avec un enthousiasme exagéré qu'un directeur consent à augmenter ses frais quotidiens. Cependant il n'y a guère à discuter avec Offenbach. M. Weinschenck avait donc composé l'orchestre selon les indication du maestro.

Mais le directeur de la Gaîté n'en fut pas quitte

avec ce douloureux sacrifice. Après Offenbach, ce fu le tour du chef d'orchestre, qui déclara que l'emplacement lui manquait pour les nouvelles recrues.

— Serrez votre monde, répliqua le directeur.

— Mes musiciens sont des artistes et non des sardines, répondit Bourdeau , il faut les traiter avec les égards dus à leur talent. D'ailleurs, tous les violons s'éborgneraient.

— Allons, murmura tristement Weinschenck, je vous sacrifie deux fauteuils d'orchestre.

C'était trop peu, Bourdeau demandait toute une rangée; il finit par obtenir huit places qu'il dut arracher une par une dans une discussion de plusieurs heures.

Grivot fait -ca 52« ou 74'' rentrée devant son public habituel delà Gaîté. Cette fois, il se représente en compagnie de sa femme.

C'est le sort réservé à ce ménage artistique, de jouer surtout dans le théâtre dont il ne fait plus partie. Jamais les Grivot n'ont été de la Gaîté que depuis qu'ils n'en sont plus. Sauf leur apparition dans la Revue, c'est à peine, au contraire, si le public des Variétés les aura aperçus.

— Oh! ce théâtre, disait hier le pensionnaire Benoiton de M. Bertrand, c'est pour moi la Gaîté de Nessus.

Il est vrai que nulle partj son activité, son agilité, son besoin de mouvement ne pourraient se manifester mieux que sur cette vaste scène qu'il connaît si bien.

Du reste, il n'est pas ce soir le seul représentant de la troupe ambulante du théâtre du boulevard Montmartre. Nous retrouvons là, Léonce, Blondelet et quelques autres émigrés.

Lanjallay ne doit pas non plus se réjouir outre mesure de ce déplacement. Il est vrai qu'il remplit un rôle

e son répertoire, mais il ne s'attendait guère à en 3uer une partie à cheval.

C'est lui qui, dans le cortège final, correspond au Charles -Quint du fameux tableau de Mackart. Je loute qu'il ait jamais prévu, en signant un engagenent avec la direction des Variétés, qu'il serait un our chargé d'exercices équestres en compagnie de vl'»" Peschard.

Parlons-en de ce fameux tableau de Mackart. Il est reproduit avec un luxe énorme de mise en scène, avecbeau- :oup de goût et de façon à produire, un très-grand effet. [1 faut remonter à l'Olympe d'Orphée pour retrouver, sur la scène de la Gaîté, un nombre aussi considérable de figurants. On m'assure qu'il y a 840 personna- -ges dans le cortège. Je n'ai pas compté. Mais j'ajouterai que le tableau de Mackart n'est pas le tableau de Mackart. Il y manque pour ressembler à la vaste et superbe composition du maître autrichien, ce que je me permets d'appeler le clou, je veux parler des quatre personnes extrêmement peu vêtues que l'on admirait tant au premier plan de cette grande oeuvre.

Il eût été difficile, d'ailleurs, de pousser aussi loin la fidélité de la reproduction.

Les quatre femmes que vous savez ont été tout simplement supprimées.

Il est permis de supposer qu'elles ont quitté le cortège pour aller faire un petit bout de toilette.

— On dirait que les chevaux ont peur?

— Dame on leur a fait un si vilain tableau de Mackart!

On se demandait comment M""» Grivot, devenue très-rondelette depuis quelques années, nous présenterait le travesti de Fragoletto.

Eh bien! sous ce rapport, on a été agréablement surpris. Je n'irai pas jusqu'à affirmer que la sympathique actrice est aussi élancée, aussi svelte que Sarah

Bernhardt, mais il est certain qu'elle a paru beaucoup plus mince qu'on ne s'y attendait.

— Il faut qu'elle soit joliment bien grimée, disai quelqu'un devant moi, comme elle dissimule son embonpoint.

Dans une adaptation comme celle des Brigands à la Gaîté, tout a dû naturellement prendre des proportions grandioses. Nous sommes bien loin de la ronde des carabiniers aux Variétés, où Baron arrivait toujours trop tard à la tête d'une poignée d'hommes. La patrouille est devenue une armée, avec des cadres complets et une fanfare militaire. Les petits marmitons du second acte ne sont pas moins nombreux; la suite de Campo Gasso, celle de la jeune princesse sont de véritables cortèges. Les brigands, de leur côté, forment un contingent respectable sinon comme moralité , du moins comme nombre. Ajoutez à cela les danseuses intercalées dans le spectacle sous des prétextes quelconques et vous aurez idée du déplacement de personnel occasionné par l'opérette italienne d'Olîenbach.

Parmi les innombrables costumes qu'il a fallu exécuter pour tout ce monde, ceux des ballets surtout ont été remarqués.

Les costumes du divertissement espagnol du second acte offrent à l'œil un tharmant fouillis de couleurs .claires de différents tons. C'est gai, chatoyant, et surtout fort gracieux.

Ce ballet, outre qu'il est joli , a encore l'avantage d'être d'une durée raisonnable : j'ai vu le moment où l'on allait le bisser pour voir plus longtemps les costumes.

Les trois ou quatre individus dons se compose l'école de Zola ont paru accorder leurs préférences aux costumes des mendiants auxquels Christian et Scipion surtout ont donné un grand cachet réaliste. Il est vrai que ces haillons ont été copiés sur des gravures de Cal-

3t, mais Callot était déjà lui-même un « naturaliste » une époque où M. Zola n'avait pas encore inventé e mot.

Il eût été téméraire de lancer une pièce de ce genre :t de celte importance à la Gaîté sans le concours de Christian. J'ai déjà eu l'occasion de dire à quel prix on /était assuré ce précieux auxiliaire.

L'ex-pensionnaire de Brasseur était ce soir en pleine ubilation. D'abord c'est toujours avec une joie intense qu'il rentre à la Gaîté. Et puis, ce n'est pas non plus sans un certain orgueil qu'il reprend un rôle de son ancien camarade Dupuis. Seulement, il craint des représailles de la part de ce dernier :

— S'il allait me chiper mon rôle de papa Piter, disait-il encore ce soir avec une réelle inquiétude.

Ces craintes sont-elles fondées?

Je n'oserais pas affirmer que non, vu le fait suivant : Pendant le second acte, au moment où Falsaccapa apparaît revêtu de l'uniforme et de la cuirasse du capitaine des carabiniers , j'entends derrière moi cette exclamation.

— Tiens! Piter cuirassé!

Je me retourne pour découvrir l'auteur de cet épouvantable calembour christianesque.

Horreur!

C'est Dupuis !...

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