LES ENFANTS DU CAPITAINE GRANT
27 décembre.
Il est deux heures du matin. Je viens d'assister à la 889^ représentation du Tour du... pardon, à la première des Enfants du capitaine Grant. Je suis brisé,
fourbu, abruti, engourdi, éteint, comme un homm qui est allé en quelques minutes de Valparaiso au Pôle Sud. Je n'ai plus, des choses et des êtres, qu'une notloi peu exacte. Il me semble apercevoir au-Jessus de mo] encrier des aigles qui enlèvent de jeunes adolescent dans leurs serres puissantes; des ours noirs maquillé en blanc se couchent à mes pieds en grognant, et malgré moi, ma plume se démène pour me faire écrir ces mots :
« Sauvez-le I Qu'on le sauve! Il est sauvé! » Que le lecteur ne cherche donc pas, dans ces note rapides, le compte rendu complet et fidèle des tableau; pittoresques dont se compose le nouvel ouvrage d MM. D'Ennery et Verne.
C'est tout au plus s'il me reste la force nécessaii pour copier le contenu de mon carnet et pour décrir les décors les plus intéressants et les clous les plus remarquables.
Premier tableau : Le Naufrage. — M. Chéret ; déjà signé de si belles toiles, qu'il devient presque su perflu de faire son éloge. Le paysage désolé, au bort ; de la mer, par lequel commence le drame de la Porte- Saint-Martin, avec son navire démâté, échoué sur h côte, est une des compositions les mieux réussies di maître.
Mais ce pauvre Chéret est encore plus désolé que sor paysage.
Quand il y a un tableau iwùiiilé: Le Naufrage j dam un drame comme celui-ci, cela se joue généralemen vers le milieu de la soirée, devant une salle pleine. L( peintre était persuadé qu'il en serait encore ainsi cettt ibis. Et pas du tout, au lieu d'être le dixième, le tableai du NauJ'rage est le premier. La pièce commence à sep heures et demie, le premier tableau est terminé avan huit heures.
— Jamais personne ne verra mon décor! disait Ghé-
Et il n'était pas content. Et cela se comprend.
Deuxième tableau : Le Château de Malcolm. — Un irdin sans importance.
C'est ici que nous voyons M"® Révilly, une duègne ui s'était retirée du théâtre et qu'on ne s'attendait pas
retrduver à la Porte-Saint-Martin, dans un drame à pectacle.
M'^^ Révilly a eu son moment de gloire à FOpéra- ]omique. Elle a joué trois, quatre, cinq cents fois l'An- ;laise dans Fra-Diavolo. M. Ritt s'en est souvenu [uand il s'est agi de distribuer le rôle de miss A^rabella ians le Tour du capitaine Grant, M"*^ Révilly est grande et flegmatique; elle n'est pas Anglaise, mais elle lerait digne de l'être.
Troisième tableau : Le pont du vaisseau le Duncan.
Entrée de Ravel. L'excellent comique s'est composé me bien bonne tête de savant. On m'a affirmé que Ravel a assisté pour cela, depuis quelques mois, à presque toutes les séances de l'Académie des sciences it de la Société de géographie. Je crois qu'il a surtout :onsulté le volume de Verne — édition illustrée de Hetzel — où M. Riou, 'e sympathique et charmant dessinateur du Tour du Monde, de l'Illustration et d'une foule d'autres recueils, a prodigué les motifs à décors et à costumes. Le savant géographe Paganel y 'îst notamment croqué de main de maître. Le type de M. Riou ressemble beaucoup, paraît-il, à M. Cortambert.
Ravel s'est trouvé un peu dépaysé tout d'abord sur la vaste scène de la Porte-Saint-Martin, au milieu des grands décors mouvants, des praticables et des tremblements de terre.
— Gomment, disait-il aux directeurs qui l'avaient
fait demander, vous voulez me faire jouer dans u drame... moi... le Fadinard du Chapeau de paili d'Italie?
Mais les directeurs avaient prévu l'objection ( tenaient leur réponse toute prête :
— Bah ! puisque Labiche vous a déjà fait parcouri Paris à la recherche d'un chapeau, d'Ennery peut bie vous faire parcourir le monde à la recherche d'un caj taine. Gela ne changera rien à vos habitudes.
Il est probable que cet argument d'une si haut logique a dû suffire à décider Ravel.
Quatrième tableau : Le paso d'Antuco, sur le pen chant volcanique de la chaîne des Andes, par trente sept degrés trente minutes. — Des rochers, des préci pices, une végétation rare ; des traînées de lave sur 1 flanc des blocs de pierre. Décor de M. Robecchi.
Dans ce tableau, le truc du condor.
Le condor est l'oiseau-roi des Andes méridionale Sa force est prodigieuse. Il enlève un bœuf aussi faci lement que M"^ Léona Dare un homme.
Le condor plane dans les airs en tenant le corps di jeune Robert Grant suspendu dans ses griffes puis santés. Un coup de feu retentit. L'oiseau géant bat de ailes, puis descend lentement, sans lâcher sa proie.
Hâtons-nous de rassurer les spectateurs sensibles le jeune Robert Grant est représenté par un mann quin.
Cinquième tableau : Le tremblement de terre. - Ne pas confondre avec le tremblement de terre de Mcn doce. Celui-là est visible et l'effet en est saisissant. Le roches se fendent et s'effondrent. La terre s'entr'ouvre Les montagnes fondent comme un simple bonbon C dinar go.
Sixième tableau : Les abandonnés. — Déco4- d>
Chéret. Très-bel effet de glace et de neige. Lacressonnière-Grant et Taillade-Burke, qui languissent depuis dix-huit mois dans ce pays peu divertissant, vivant de plantes et de racines, se sont fait l'un et l'autre des têtes effrayantes de naufragés.
Huitième TABLEAU : Les Fêtes d'or à Valparaiso. — Admirable décor ensoleillé de Robecchi. Perspective remarquable. Toute la rade de Valparaiso, avec ses quais, ses bateaux et la vue des clochers. On croirait voir une ville hollandaise. C'est le tableau du ballet. M. Grédelue a été heureusement inspiré. Les directeurs de la Porte-Saint-Martin, d'autre part, n'ont pas regardé à la dépense. Aucune magnificence ne les a effrayés. Ce ballet sera l'un des plus grands attraits de la pièce. Il débute par une fête de mineurs chiliens. L'argent, l'or et les diamants ont l'honneur d'être représentés par des danseuses. Puis à des Chiliennes, très-chatoyantes, très-crânes, succèdent — je vous le donne en mille — deux danseurs chinois, représentés par M"^ Mariquita et M. Espinosa. Celte partie du ballet pourrait être supprimée sans trop d'inconvénients. En revanche, le finale des lumières est d'un effet merveilleux.
Ce résultat décoratif est obtenu par l'emploi de lanternes multicolores. Rien ne saurait rendre le coup d'œil féerique qu'offre cette illumination animée. C'est un amas de couleurs et de lumières, dont aucune fête officielle ne.pourrait supporter la comparaison.
Neuvième tableau : Une forêt australienne, par Chéret. — Au fond des bois touffus, à travers l'enlacement des branches, on aperçoit le soleil couchant rougissant le ciel de ses reflets d'incendie.
Détail qui ne manque pas d'un certain pittoresque : dans ce tableau, c'est Ravel qui punit le traître.
— Voilà la première fois que pareille chose m'arrive! disait le créateur du Monsieur qui suit les Femmes.
Onzième TABLEAU : La pêche à la baleine^ décor de Chéret. — Des flots, encore des flots, toujours des flots.
Quant à la baleine, elle est en caoutchouc. On a pris pour modèle la carcasse que tout le monde a vue au Jardin des Plantes, à l'entrée du Musée d'anatomie. Deux petis robinets ouverts à propos lui permettent de lancer de l'eau par ses évents.
Douzième tableau : L'îlot Balker. — Et la ménagerie augmentait toujours. L'éléphant et les lions sont remplacés par des ours. Cet animal est plus scénique. Comme il était difficile de promener des ours noirs à travers les banquises du pôle Sud, on a eu soin de les blanchir préalablement. Il avait été question, tout d'abord, de faire représenter ces ours blancs par des figurants. Tous les personnages du tableau demandaient alors à avoir leur petit combat d'ours. Taillade était ravi à l'idée d'une lutte corps à corps. Mais tou à coup, on se décida à remplacer les figurants par d( vrais ours. L'ardeur des artistes se ralentit aussitôt Plus de combat, plus de lutte corps à corps. Un< bonne barrière, solide, infranchissable, entre les our; et eux. On a relégué ces animaux au second plan. E c^est encore bien joli !
Treizième et quatorzième tableau : La mer libre e le soleil de minuit. — Fonte des glaçons. Le soleil s lève au-dessus de la mer bleue. Triomphe de l'Apo , théose scientifique. Vive d'Ennery, vive Verne, viv Ritt, vive Larochelle, vive Clèves aussi !
On se bouscule pour sortir.
— Psst, cocher!
— Dans quel quartier allez-vous?
— Au pôle Sud !
— J'peux pas. Mon cheval est trop fatigué 1