‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 110 sur 112 · SUZANNE · texte numérisé non relu

SUZANNE

29 décembre.

Le musicien de Su^anne^ M. Paladilhe, est un jeune.

Quoique prix de Rome, il jouit déjà d'une certaine réputation.

Il est l'auteur d'une chanson que les brunes Espagnoles et les Anglaises blondes, les grandes dames et les petites actrices de tous les pays, les jeunes filles sortant de pension, les bonnes mamans faisant leur tapisserie, les chanteuses pour de vrai et les chanteuses pour rire, l'Alboni dans la leçon de musique d'il Barbiere et M"^ Elluini dans les Revues des Folies-Marigny ont roucoulé, fredonné, glapi amoureusement, énergiquement, en se pâmant.

Je veux parler de la Mandolinata.

M. Paladilhe, qui a le bonheur de porter un nom doux, harmonieux, que les femmes aiment à prononcer, a le malheur d'avoir fait une chanson exquise, a la fois langoureuse et crâue, que tout le monde aim. et que les femmes adorent.

Je dis le malheur et je m'explique.

La Mandolinata est la chanson-scie qui poursuit M. Paladilhe partout, s'attache à ses pas, se cramponne à lui. M. Paladilhe est depuis trop longtemps l'auteur de la AJandolinata. On dit en parlant de ses nouvelles , compositions :

— Cela ne vaut pas la Mandolinata!

— Jamais il ne refera la Mandolinata!

Dans ses nouveaux opéras-comiques, on guette les morceaux :

— Vovons s'il a refait la Mandolinata?

La situation serait intolérable.

Mais heureusement M. Paladilhe n'a que trentedeux ans.

Il a le temps de se dépêtrer de cette Mandolinata de Nessus.

Et qui sait si, à partir de ce soir, on ne va pas dire de lui :

— C'est l'auteur de Suzanne t

Les paroliers de Su:{anne sont suffisamment connus.

Ce sont des vétérans du théâtre.

M. Lockroy est le père du fougueux député de la gauche. Dans les théâtres, on l'appelle le père Lockroy, pour le distinguer de son fils — comme on appelle la :réatrice de Madame Favart : la petite Girard, pour la distinguer de sa maman.

M. Cormon est un homme charmant, très-affable, très-spirituel, l'auteur applaudi d'une foule de pièces charmantes, le collaborateur heureux de d'Ennery. Avant que M''^ Bilbaut-Vauchelet ne se fût révélée à ['Opéra-Comique, il aurait pensé, me dit-on, pour le rôle de Suzanne — rôle travesti pendant une partie de .a pièce — à M"'^ Peschard. M. Cormon fait partie le la grande famille des admirateurs de ladite chanteuse.

Naturellement — cette plaisanterie est facile — pour lésigner les deux auteurs du livret de Su:{anne, on ne lit partout que : les deux vieillards.

MM. Lockroy et Cormon sont assez jeunes, d'esprit oour être les premiers à rire de ce méchant jeu de mots.

Le premier acte est le plus pittoresque des trois. Le lécor de M. Lavastre jeune est charmant. C'est d'aileurs celui qui a servi pour l'acte de la forêt de Cinq- Mars. On y a ajouté un torrent sur lequel passe un )etit pont en bois. Mais on a négligé de modifier la oile du fond. Ce qui fait qu'à un certain moment, [uand Barré montre, au loin, le a château de son

oncle, « le spectateur attentif a été un peu étonné en apercevant le château de Saint-Germain.

Quand, vers la fin de cet acte, le ciel s'est obscurci, quand l'orage a grondé et quand la foudre a déchiré la nue, un de mes voisins, oubliant que l'action de Suzanne se passe en Angleterre, a murmuré :

— L'orage est sur le Vésinet!

Le jeune compositeur de Suzanne se promenait fiévreux dans les coulisses.

Il est devenu puéril de raconter qu'un auteur a eu le tracXo, soir de sa première. Le trac est de rigueur en pareille circonstance. Aussi ne parlerais-je pas du trac de Paladilhe si ce trac ressemblait à tous les autres tracs d'auteurs; mais justement il y a trac et trac et ce trac-ci est loin d'être le premier trac venu, ou plutôt c'est ur double trac.

D'autres sont, tout comme lui, anxieux au sujet dûrésultat de la représentation en elle-même. C'est k trac banal, le trac vulgaire. Celui-là, Paladilhe l'éprouve aussi copieusement que qui que ce soit. Mais en outre, il se donne le luxe d'un trac supplémentaire

Bien avant le jour fa'^' mmence pour l'infortun la série des insomnies pendant lesquelles il repass^ dans sa tête bourrelée de frayeur tous les accidents qu peuvent empêcher ou compromettre la représentation de son œuvre.

Il a d'ailleurs d'excellentes raisons pour se défier ai l'imprévu. Lorsqu'il donna le Passant, c'était dans le derniers jours d'un engagement de la nomade Galli Marié, et la chanteuse, en disparaissant presque aiissitô de rOpéra-Comique, fit disparaître de l'affiche l'œuvr écrite spécialement pour elle. Même déveine pou i V Amour africain, que M'"' Carvalho allait créer a moment où elle fut engagée à l'Opéra.

Aussi, cette après-midi encore, Paladilhe, même en présence des affiches de Sii:{anne^ n'était pas tout à fait tranquille.

— Le théâtre peut brûler d'ici à huit heures! disait-il à ceux qui essayaient de le rassurer.

J'ai parlé, l'autre soir, de l'utilité qu'il y aurait à rétablir la claque à l'Opéra.

Il suffit, pour être de cet avis, d'avoir assisté à la première de l'Opéra-Comique.

Sans parler de l'effet produit par la partition de M. Paladilhe, je puis constater les excellentes dispositions du public depuis Touverture jusqu'au morceau de la fin.

Mais que ces dispositions ont donc été habilement accentuées par les claqueurs de la salle Favart !

Grâce à eux, les moindres applaudissements ont pris les proportions d'une véritable manifestation. Ils ont ri, aux bons endroits, avec une discrétion tout à fait spirituelle. Ils ont souligné les passages tendres par un bruit opportun de mouchoirs. Ils gnt poussé des a oh! » et des « ah! » pleins de malice aux propos badins de la spirituelle M"^ Ducasse. Ils n'ont même pas reculé devant un rappel du compositeur à la chute du rideau. Hâtons-nous d'ajouter, toutefois, que M. Paladilhe n'a pas cru devoir se prêter à l'apothéose qu'on lui avait ménagée.

M""' Bilbaut-Vauchelet faisait, ce soir, sa première création à l'Opéra-Comique où, jusqu'à présent, elle ne s'est fait entendre que dans le répertoire.

J'ai déjà eu l'occasion de raconter que la jeune cantatrice était une musicienne hors ligne, jouant du violon, à peu de chose près, comme feu Paganini, et ayant même dirigé dans une ville qu'elle habitait avant

ses débuts, Douai — je crois — des concerts, genre Pasdeloup.

Eh bien, il paraît que toute sa famille, qui estassez nombreuse, ne comprend que des virtuoses remarquables. Les Bilbaut-Vauchelet descendent en droite ligne d'Orphée le divin. Tous, père, mère, frères, sœurs, cousins et cousines jouent dans la perfection de tous les instruments à cordes ou à vent.

Malheureusement il en résulte que, vu Tacharnement avec lequel cette famille cultive son art, elle ne peut se fixer longtemps dans aucun appartement. Les Bilbaut-Vauchelet sont presque des vagabonds, ils ne peuvent s'installer dans une maison sans recevoir leur congé pour le plus prochain terme : ils aiment trop la musique instrumentale. Comme ils sont tous très-unis, qu'ils ne veulent pas se quitter, on se figure aisément la somme de mélodie que représente cet ensemble de talents bruyants, pour l'ouïe des co-locataires. La jeune et remarquable pensionnaire de l'Opéra-Comique, qui vit au milieu de tous ses musiciens de parents, pourrait bien finir par ne plus trouver un domicile dans Paris.

Je n'ai que du bien à dire de la façon dont la pièce est mise en scène.

Les costumes sont amusants et d'une couleur fort heureuse. Les chapeaux de paille selon la mode anglaise encadrent très-gentiment les visages féminins. Dans la fête de Christmas, qui termine le second acte, nous avons vu, outre le petit arbre de Noël, de Piccolino, un pudding monstre qui a fait venir l'eau à la bouche des gourmands.

— On a eu tort de nous servir ce pudding, a dit un compositeur qui n'aime pas entendre applaudir ses confrères, c'est un morceau indigeste qui alourdit le finale I

M. Lockroy qui, autrefois, dans le Maître d'école, obtint un grand effet avec le petit Fouilloux, dont le type est resté légendaire, a pensé qu'un rôle d'enfant lui réussirait encore et porterait bonheur à Suzanne, sa dernière pièce née. Il a donc, pour cette fois, créé le petit rôle de Bob, avec deux couplets pour lesquels le compositeur a écrit une musique spéciale pour voix de mioche.

C'est M"^ Richer — j'appelle cette gamine « Madeir.ciselle » sur la foi des affiches — qui joue et chante ce rôle enfantin. Alors qu'on a tant de peine au théâtre à faire comprendre leurs rôles à certains artistes, il est naturellement très-difficile de venir à bout d'une petite fille, si intelligente qu'elle soit. Il faut toujours, avec les enfants de théâtre, user d'un stratagème quelconque pour les faire reproduire les effets indiqués.

Ainsi, le petit groom Bob doit absolument se tenir droit comme un piquet. Malgré toutes les recommandations, la jeune Richer finissait toujours par se départir de cette attitude indispensable, mais fatigante. On ne savait comment faire pour ce soir, lorsque quelqu'un s'avisa de placer la mère Richer, tout en haut de la salle. Ce moyen était bon, car la petite ne quittant pas la maman des yeux, a conservé forcément toute la raideur nécessaire et n'a pas baissé la tête une seule fois.

Par exemple, il faudra nécessairement engager M"" Richer mère pour figurer dans la salle pendant toute la durée des représentations de Suzanne.

Justement, la bonne femme a déclaré qu'elle « reverrait bien ça. »

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