MADAME FAVART
29 décembre.
Il y a dix-huit mois, l'opéra- comique que non avons entendu ce soir aux Folies était prêt à passeï comme jamais pièce ne fut prête. Grâce aux cent pre mières représentations des Cloches de Corneville dont on annonçait alors les dernières — on avait p apporter une sage lenteur aux études de Madam Favart. Les moindres scènes en avaient été répétée avec un soin minutieux.
On sait ce qui arriva. L'opérette normande de Plan quette refit flores au moment même où sa carrier semblait terminée; les jours, les mois se succédaient l'Exposition survenait, les événements politiques s déroulaient, les guerres se déclaraient, se faisaient e se terminaient^ la carte du monde se remaniait M"* Becker entrait à l'Hippodrome et les recettes mon tdient, montaient toujours. Madame Favart dut atten dre que les Cloches eussent approché de la six cen tième.
Jamais, certainement, on n'a vu une pièce prêt faire un pareil pied de grue !
Tant que durèrent les Cloches, on se disait a' théâtre :
— Si ça baisse subitement, nous sommes tranquilles Madame Favart peut être jouée en deux ou troi jours... une pièce qu'on sait si bien !
Ce moment arriva enfin.
Les Cloches sonnèrent leur dernier carillon. On al ficha Madame Favart.
Alors on éprouva une grande surprise ou plutôt un série de surprises. Les rôles n'étaient plus sus. La mis en scène aussi était sortie de toutes les mémoires, e
'.. Haymé, qui l'avait réglée, avait quitté les Folies )ur devenir à l'Ambigu le lieutenant de Ghabrillat. s régisseur actuel fut obligé d'en établir une nouille. Avec cela, les trois quarts des petites femmes ixquelles avaient été distribués les bouts de rôles ne isaient plus partie de la troupe et avaient suivi d'aues destinées plus ou moins dorées. Il fallut les remlacer. Les costumes causèrent également une décepon inattendue. Ils avaient eu tout le temps nécessaire our perdre leur fraîcheur primitive et l'avaient mis à rofit. En outre, ils n'étaient plus à la mesure des arstes que la prospérité de leur directeur avait fait ngraisser pour la plupart.
Bref, il fallut se remettre à la besogne et repiocher Madame Favart comme une pièce récemment distriuée. Jamais dernières répétitions n'ont été plus laboieuses que celles de cet opéra-comique prêt à passer epuis dix-huit mois.
Ce surcroît de travail n'est pas le seul inconvénient u'il ait fallu subir du fait de ce retard invraisem- )lable.
En passant à son heure. Madame Favart inauguait un cadre. Il y a dix-huit mois, c'eût été la prenière opérette mettant en scène des personnages et des nœurs de théâtre, tandis qu'en arrivant maintenant, vlM. Ghivot et Duru sont bons troisièmes, après ^leur d'oranger QX la Camargo. Ils doivent surtout egretter d'avoir été distancés par les auteurs de cette lernière pièce, puisque Madame Favart, outre lacoïn- :idence de milieu, est une pièce dont l'action se passe iu xviii^ siècle, comme l'action de la Camargo. Il est nême curieux de faire un rapprochement entre les origines du costume de Zulma Bouffar, au premier acte, n de celui que porte Juliette Girard, au troisième acte, des Folies; ces deux costumes sont historiques et ont
été copiés, l'un et l'autre, sur des tableaux du pein Vanloo. C'est Luco, le dessinateur ordinaire M. Cantin, qui, après de longues recherches, a fi par déterrer à la bibliothèque de Versailles une gravi: reproduisant le tableau dans lequel le peintre a repi sente M""** Favart, dans son rôle de Nicette de la Cht cheuse d'esprit.
Autre rapprochement.
J'ai rappelé que l'héroïne de MM. Leterrier et Va loo avait attaché son nom à une réforme importar dans l'habillement des danseuses en inaugurant le p tit caleçon, plus connu sous le sobriquet protessio nel de tiitii.
Eh! bien, Justine Favart, l'héroïne de MM. Chi\ et Duru, a également attaché son nom à une réforn analogue. C'est elle qui osa la première jouer des rôl de paysanne avec de simples jupons sans porter paniers.
Offenbach et Cantin, qui ont déjà été en rappo. pour \à Foire Saint- Laurent^ avaient eu ensemble i de ces différends si fréquents entre auteurs et dire teurs, au sujet des frais nécessités par une œu\ nouvelle.
Entre autres conditions, le maestro demandait po la Foire Saint- Laurent, l'engagement de M""' Pc chard. Mais cette artiste exigeant un cachet assez élev l'affaire ne se fit pas.
Offenbach, s'il ne rappelle en aucune façon l'él phant par son embonpoint, offre du moins avec ce p chyderme un point de contact : il n'oublie pas !
Il est vrai que sa rancune ne se manifeste guère qi par des plaisanteries spirituelles mais inoffensives.
Lorsqu'il fut question de répartir les rôles de M. dame Favart, M. Cantin écrivit au compositeur ui
ttre des plus gracieuses pour l'inviter à indiquer luiême la distribution la plus convenable.
Voici comment Offenbach — qui n'oublie pas — •rmula ses désirs dans la réponse qu'il adressa imméiatement au directeur des Folies :
Distribution des rôles de Madame Favart :
Favart
MM. Faure.
Boispréau
Capoul.
Cottignac
Gailhard.
De Pont-Sablé
Ismaël.
Larose
Speck.
Mme Favart
M"»»» Nilsson.
Suzanne
Marie Heilbron
Brin-d' Amour
Engally.
Cette distribution n'aura sans doute pas paru suffiisante à M. Cantin, puisqu'il n'en a gardé que \M. Speck.
Telle qu'elle est cependant, cette distribution offre pas mal d'attraits.
L'héroïne de la pièce et de la soirée, c'est la petite Girard.
On peut toujours dire la petite Girard bien que la gentille artiste joue aujourd'hui les madame.
Cependant, d'après ce que j'ai vu ce soir dans les coulisses, Un grand changement est en train de s'opérer dans sa petite personne.
Quand elle créa la Foire Saint-Laurent et les Cloches, M"^ Girard, insouciante comme une véritable enfant, ignorant le danger , n'éprouvait aucune espèce d'appréhension. Elle entrait en scène crânement, l'esprit libre de toute préoccupation. Mais aujourd'hui, tout en connaissant les excellentes dispositions du public à son égard, elle était inquiète, hésitante, énervée. Pour la première fois de sa vie, la rampe lui
a fait peur. Disons, pour la rassurer, qu'elle tremble certainement plus fort à sa création prochaine.
La santé de M"« Girard a causé, depuis huit jour bien des inquiétudes à Gantin, à Ofîenbach, cà Ghiv et Duru, voire même au caissier des Folies-Dramai ques. La jeune fille était atteinte d'un peu d'aphoni beaucoup plus qu'il n'en fallait pour retarder indél ni ment une première attendue avec impatience.
J'ai retrouvé précisément une lettre assez curieu adressée par l'auteur Favart à M"« du Ronceray, fiancée, quelque temps avant leur union.
Cette lettre débute ainsi :
a Ayez soin de votre santé, ma chère Justine, soi gez qu'elle intéresse tout le public; ménagez-vous, vous avez quelques égards pour moi... »
Ne dirait-on pas que c'est Oiïenbach donnant d( conseils à sa principale interprète?
En cherchant dans Bachaumont des anecdotes si la vraie M'"^ Favart, j'ai vu que l'auteur d^s Mémoii\ secrets ne faisait que fort peu de cas de son talent.
« En général, dit-il, elle est médiocre, elle a la voi maigre, manque de noblesse et substitue la finesse la naïveté, les grimaces à l'enjouement, enfin l'art la nature. »
La distance estompe les défauts et donne du relit aux qualités.
Dans cent ans d'ici, l'Oifenbach de l'avenir — s'il a encore des Olîenbach dans cent ans — fera peut-êtr une opérette intitulée : Madame Kuschnich.
Un bruissement sympathique, une sorte de mani festaiion discrète et flatteuse, voilà Teffet produit pa Tapparition Je M"* Gélabert sur les habitués dts petite places. C'était le retour de la chanteuse prodigue.
il y a bien longtemps qu'elle avait disparu, la mi gnonne Gélabert, laissant là et son rôle de Germaine c
son public des Folies qui l'adorait. Depuis, bien des Germaine se sont succédé dans les Cloches sans la faire oublier. Les spectateurs des petites places la regrettaient.
— Ce n'est pas « notre Gélabert, » disaient-ils, en voyant celles qui la remplaçaient.
Ceux qui ne l'avaient pas vue dans ce rôle jalousaient les autres, comme les porteurs de billets, 12'' série de la Loterie nationale, envient le sort des heureux possesseurs de la i" série.
Le débutant Lepers est une de nos anciennes connaissances de feu le théâtre Vizentini. Nous l'avons vu faire au Lyrique un certain nombre de créations éphémères, cherchant une occasion qui se dérobait à son zèle. Le plus beau jour de sa vie fut assurément celui où le hasard des indispositions subites lui fit doubler Bouhy dans Paul et Virginie. Après avoir roucoulé : a L'oiseau s'envole, » un baryton peut prétendre à tout, et M. Lepers a fini par aborder le genre à la mode, en entrant aux Folies pour chanter l'opérette.
La pièce se termine par une nouvelle bien inattendue.
M""" Favart remet à son mari un pli cacheté en lui disant :
— Le roi t'accorde le privilège de l'Opéra-Comique ! L'acteur Lepers m'a paru recevoir cette nomination
avec une certaine froideur.
Évidemment il s'est dit :
— Pendant qu'il y était, il aurait pu me donner l'Opéra!