‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 32 sur 112 · BALSAMO · texte numérisé non relu

BALSAMO

C'est le dix-septième jour du mois de mars — 1878 ans après la naissance de Jésus-Christ — Tan 6591 de la période julienne — l'an 263 1 de la fondation de Rome — l'an 2625 de l'époque de Naborasjar — l'an 1 294 de l'Hégyre — l'an 86 de la République française — un lundi — à sept heures vingt-deux minutes du soir^ que le tout Paris, littéraire, artistique, financier et mondain a eu l'immense bonne fortune de voir enfin le rideau se lever sur le premier acte de Joseph Balsamo.

Si, à l'occasion d'un si grand événement, la Bourse n'a pas cru devoir suspendre ses transactions, si les boutiques sont restées ouvertes, si aucun arrêté du ministère de l'instruction publique n'a accordé aux collégiens des vacances spéciales de huit jours, c'est que M. Alexandre Dumas s'est formellement opposé à toute manifestation extérieure. Mais Paris, la France, l'Europe, le Monde n'en ont pas moins attendu, en frémissant, l'éclosion définitive de cette œuvre tant annoncée.

Il est sérieusement question d'élever, au milieu du foyer de l'Odéon', un monument commémoratif, une simple colonne en marbre blanc, sur laquelle seraient gravés en lettres d'or les noms de ceux qui ont assisté à cette mémorable soirée.

Les spectateurs des âges futurs y liront les noms : ivants :

Emile Augier, Octave Feuillet, Auguste Maquet, Ennery, Maurice Sand, Henry Houssaye, Dérouie, Meissonnier, Protais, Girault, Aimé Millet, Toulouche, Madeleine Lemaire, la princesse Mathilde, duchesse de Castries, M""** de Beaumont, M"'' de isilewitz, M"^ de Tanlé, de Marcère, ministre de ntérieur, Albert Gigot, préfet de police^ Ferdinand uval, préfet de la Seine, Jules Simon, Janvier de la cite, le prince Troubetzkoï, le prince Galitzine, le iron Larrey, la marquise de Poilly, le général Lam- ;rt, le contre-amiral Duperré, Joubert, Moreau-Chasn, de la Charme, de Borda, Bixio, Geffroy, Régnier, albot, Baretta, Lodi, Lia Félix, Lloyd, Doche, asca, Rousseil, et enfin Alexandre Dumas en per- )nne, qui est resté, pendant toute la soirée, dans .ivant-scène du rez-de-chaussée.

La pièce a commencé devant une salle pleine, ce ai prouve, mieux que tout le reste, la curiosité exci- :e par cette première.

Vous ne devinerez jamais quel était le spectateur le lus attentif, le plus ému, le plus ravi de la salle?

C'était M. Duquesnel, le directeur de l'Odéon en •ersonne.

Blotti au fond de son avant- scène, il savourait u'efFet que produisaient ses costumes avec un contentement indicible.

Pensez donc que depuis plusieurs mois, que dis-je, lepuis un an au moins, M. Duquesnel n^avait pas l'autre pensée en tête : Balsamo et toujours Balsamo. livres, gravures, portraits du temps, il a tout coniulté pour reconstituer cet ensemble éblouissant : la :our de Louis XV . Il a fait fabriquer les étoffes, tisser

les soies, frapper les velours; il a cherché des broc ries de l'époque chez des marchands invraisemblabl il a surveillé lui-même ses couturières et ses tailleu et il éprouve, tout naturellement, ce soir, les doui émotions d'un collectionneur qui s'est donné un n infini pour réunir une quantité de belles choses qui, après les avoir suffisamment admirées lui-mên peut enfin les faire admirer aux autres.

La première surprise de la salle se manifeste à l'e trée de Porel. Tant que l'excellent et sympathiq acteur n'a pas ouvert la bouche, personne ne le reco naît. Il est si bien grimé, ridé, parcheminé, ce duc Richelieu, encore droit et gaillard malgré ses soixan quinze ans, que l'on commence par se demander :

— Qui donc est-ce?

Il parle. La voix n^a pas de rides. Elle est toujoi chaude, vibrante, jeune. Et aussitôt tout le mon s'écrie :

— Tiens ! c'est Porel !

Même murmure à l'entrée d'Andrée de Taverney.

— Qji'i est-ce ? demande un unanime chuchoi ment.

— C'est M"'' JuUien, la débutante.

Petite, peu jolie, ayant un type israélite des pi accentués, la nature ne s'est pas montrée généreu pour M"^ JuUien, à laquelle elle ne semble ave donné, en fait d'attraits, qu\ine voix d'un charr exquis. On m'affirme cependant que la jeune fille pc sédait, il y a quelques années, un des plus graciei visages qu'il soit possible d'imaginer. Des chagrir des déceptions ont modifié ses traits.

D'une famille bourgeoise, ayant reçu une exceller éducation, pianiste distinguée, parlant Tanghi

omme une Anglaise, une vocation Irrésistible a poussé .1"^ Jullien vers le théâtre. Tous ceux qui la connaisent proclament que c'est une charmante personne et io excellent cœur.

Pendant le siège, elle demeurait avec ses parents, ue de Naples, dans une maison dont le rez-de-chausée était vide. M"^ Jullien obtint l'autorisation d'inslUer une ambulance dans ce rez-de-chaussée, et on ut la voir, tous les matins, en robe de laine, avec un ablier blanc, le brassard de Genève au bras, s'en aller hez les familles riches du quartier, quêter pour ses oldats. Dans l'après-midi, il y avait affluence d'élé- ;antes au rez-de-chaussée de la rue de Naples, et 'était à qui porterait à M"^ Jullien de l'argent ou des ôtements, ou de la nourriture pour ses blessés. On appelait alors la jolie ambulancière.

Au milieu des éclairs et des coups de tonnerre, Baliamo fait son entrée dans le modeste intérieur des Ta- .'erney.

Balsa m Oj c'est Lafontaine.

On sait que l'éminent comédien est un travailleur .érieux qui, lorsqu'il a la responsabilité d'une grande :réation, ne laisse rien au hasard de l'inspiration, vit ivec son personnage, l'étudié^ le creuse, s'identifie ivec ses défauts et avec ses qualités, bref s'incarne si 3ien dans son rôle qu'il arrive à oublier, par moments, a personnalité propre.

Ainsi, depuis qu'il étudie Balsamo^ Lafontaine croit >érieusement qu'il possède le don de double vue. La volonté aidant, il est d'une lucidité incroyable. Il prélit les changements de température vingt -quatre heures avant le baromètre le plus sur, et afhrrne, lui qui est fort peu au courant des choses du turf, que le

q8 lrs soirées parisiennes.

prochain Derby sera gagné par un cheval du comte Lagrange.

Aussi l'autre jour, un machiniste de l'Odéon, devai lequel on avait parlé de cette vertu surnaturelle, l'a-tpris à part pour lui poser îi brûle-pourpoint cette que: tion :

— Monsieur Lafontaine, ma femme est sur le poir d'accoucher. Voulez-vous me dire si ce sera d'un gai çon ou d'une fille ?

On a remarqué, au premier acte, le piano sur lequ^ M^'^ Juliien joue une ariette du dix-huitième siècle.

C'est le premier piano carré fabriqué en 1780 dai les ateliers de Sébastien Erard, par le père d'Adolpl Quidant.

Inutile de dire, d'ailleurs, qu'autant que possib les accessoires de la pièce sont des objets du temps. . n'oserais même pas affirmer que la galette qui tigu: sur le buffet des Taverney n'est pas une galette c l'époque. Quant à la perdrix que Dalis partage av( ses hôtes, elle a été, à coup sûr, tuée sous le régnée Louis XV. Il est impossible, n'est-ce pas, de pouss« plus loin la minutie dans les détails ?

Au second acte, dans un adorable décor, gai et ens' leillé, de Ghéret, voilà la Dauphine.

Elle est jolie, presque belle déjà. Ses cheveux d'ei faut sont admirablement plantés. Le tour de son v sage est un ovale allongé. Son front est noble et droi Sous des sourcils singulièrement fournis, les yeux i la Dauphine, d'un bleu sans fadeur, parlent, viven sourient. Son nez est aquilin et fin, sa bouche, petit mignonne et bien arquée.

Regardez bien : c'est le portrait d'Hélène Petit.

Eh bien, non ; c'est le portrait de la Dauphine, exait du beau livre des frères de Concourt : Histoire de larie- Antoinette.

Grâce à l'arrangement de la toilette et de la coiffure, race aux illusions de la scène, Hélène Petit nous semle reproduire trait pour trait, la Dauphine Marie-Anlinette à quinze ans.

Continuons les portraits.

Nous voici à la fameuse réception de Versailles, ^est un éblouissement de lumières, d'or, de velours, e satin, de soie, de pierreries. Les grands lustres en ristalde roche, éclairent non pas des comédiens, non >as des comparses; mais la véritable Cour de Louis XV vecses toilettes ruineuses et ses costumes splendides. Vu fond les glaces de la galerie reflètent les lumières, es dorures, les allées et venues de cette foule magnifilue. Ce qu'il a fallu éviter^ c'était la reproduction, par es glaces, de la salle de l'Odéon, très-brillante il est rai, mais ne donnant plus qu'une idée imparfaite des nodes d'avant la Révolution. On y est parvenu en oilant les glaces et en leur enlevant ainsi une grande )artie de leur force de réflexion.

Un murmure de sensation se fait entendre dans la -aile :

La du Barry fait son entrée.

Tout Paris sait déjà que la du Barry, dans Joseph lalsamo, est représentée par M"^ Léonide Leblanc.

La du Barry était, paraît-il, Tidéal de la jolie femme rançaisedu dix-huitième siècle.

L'idéal de la jolie femme du dix-neuvième, c'est .éonide Leblanc.

Je n'ai pas le plaisir d'avoir connu la du Barry, elle l'a pas dû être plus jolie que Léonide,

lOO LES SOIREES PARISIENNES.

Sur sa robe fond blanc à guirlande de roses, cop' fidèle d'une robe de la du Barry, les diamants et le perles sont prodigués avec tant de profusion que cel; paraissait la réalisation d'un conte des Mille et un Nuits.

La robe de Léonide Leblanc a coûté une douzain de mille francs; elle est garnie de trois cent mill francs de diamants et de deux cent mille francs d' perles.

Que de princesses en ce monde Ne pourraient en montrer autant!

Cette garniture princière a produit, vous le compre nez, une impression profonde.

En lorgnant un peu attentivement, on aurait pi constater que sur l'éventail de M"^ Léonide Leblan — un éventail fait tout exprès pour elle, par M. Ar mand Dumaresq — se trouvent, d'un côté, les arme de la comtesse du Barry, et de l'autre, ses armes par lantes : deux colombes se saluant du bec, entourée d'amours, tenant des guirlandes de roses.

A propos des diamants désormais célèbres, on m raconte une anecdote amusante. L'Odéon est, depui la meute de Louis XIV, le théâtre des chiens. Toute les actrices de la maison en possèdent au moins un qu'elles amènent aux répétitions. Il y en avait mém un dans la pièce, qu'on appelait Mahon.

— Qu'est-ce que c'est que Mahon ? demandait Bal samo à Taverney.

— C'est le chien qui nous garde! répondait Taverney On a naturellement coupé le chien et la réplique. Or, aux dernières répétitions générales, Léonide

Leblanc arriva au théâtre flanquée d'un énorme boule dogue, qui montrait les dents à tous les camarades d< sa maîtresse.

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