‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 31 sur 112 · LE SALLON MOREL · texte numérisé non relu

LE SALLON MOREL

Mis en goût par les deux cents représentations du Drame an fond de la mer, M. Castellano pria Tan iernier M. Ferdinand Dugué de lui donner une autre ?ièce du même genre.

M. Dugué, qui est devenu dramaturge scientifique, Il qui puise ses inspirations tantôt dans le règne végétal et tantôt dans le règne minéral, pensa qu'après avoir vu se dérouler un drame dans le fond de la mer, le public ne serait peut-être pas fâché d'en voir un autre qui ^e passerait dans le ciel.

Il a donc apporté le Ballon Morel au directeur du Théâtre-Historique.

Il est même plus juste de dire que la nouvelle pièce provient de la collaboration de M. Castellano et de Ferdinand Dugué. En effet, pendant que l'auteur ^xi.ichait des situations nouvelles , le directeur se creusait la tête pour trouver des décors et des cadres inédits.

Ce double travail amenait entre les deux collaborateurs des conversations dans le genre de celle-ci :

— Vous savez que j'ai une scène d'amour dans mon second tableau ! disait M. Dugué.

— Parfait, répondait M. Castellano, moi, j'ai déco vert un décor où elle produira le plus grand eff( C'est la cataracte de Kérouma!

— Je viens d'écrire une scène poignante , fai.^ M. Dugué, celle où le personnage sympathique pu; le traître de la pièce.

— Bravo ! s'écriait M. Castellano, moi, j'ai trou un moyen ingénieux de rajeunir cette scène connu Elle aura lieu dans un ballon.

Enfin, quand la pièce de M. Dugué fut terminée qu'il remit le manuscrit à M. Castellano^ le directe du Théâtre-Historique lui apprit qu'au lieu d'un déc à cinq ou six transformations comme celui du Drai au fond de la mer, il gratifierait sa nouvelle pièce d'i décor qui n'en aurait pas moins de quatorze.

On juge de la joie enfantine que manifesta M. Fe dinand Dugué en apprenant cette heureuse nouvel!

Un décor avec quatorze transformations, quel cl( pour sa pièce!

Aussi comprend-on facilement avec quelle imp tience fébrile le public attendait ce soir le décor f meux.

L'action languissait-elle un peu? un journaliste h sardait-il pendant un entr'acte une légère critique s la pièce :

— Un peu de patience, lui disait-on, attendez 1 quatorze transformations !

Le moindre inconvénient de ce genre de spectacl c'est que, jusqu\ u tableau à sensation, on ne sait j mais quel sera l'accueil définitif fait à la pièce. L artistes peuvent se donner du mal, s'époumonner pe daritles actes qui précèdent le clou décoratif, on ne 1 écoute guère, puisqu'on n'est pas venu pour eux, le résultat ne se décide que vers la fin de la représeï tation.

Ainsi, ce soir, ce n'est qu'à minuit un quart, apr

11 entr'acte de quarante minutes — et précisément ans l'acte du ballon où il ne se prononce pas une eule parole, que M. Dugué a pu juger de l'effet proluit par son dialogue.

Le public tenait à véritier les promesses de la direcion.

Chacun comptait à mi-voix les diverses transib:-m;'!ions ; certains de mes voisins en trouvaient à peine ine demi-douzaine, tandis que d'autres en décou- /raient jusqu'à quarante ou cinquante. Il est assez iifficile, en eftet, de savoir où commence et finit une :ransformation.

Voici, quant à moi, celles que j'ai notées au passage :

Nuages blancs ;

La terre disparaît peu à peu :

Première apparition du ballon ; '

Nuages roses;

Coucher du soleil ;

Nuit;

Etoiles fixes;

Etoiles filanres ;

Le jour commence à poindre (baau teiiips) ;

Le jour s'élève (temps brumeux i;

Pluie, tonnerre, rafales;

Réapparition du ballon; celte fois il esta moiiio détruit par la tempête et va s'abîmer dans les dessous.

Détail assez curieux. 11 a été empioyé pour c^s diverses transformations plus d'un kilomètre de toile.

Rothomago, la féerie du Châteler, n'en a pas wécii,site la moitié.

Un artiste très-flaité de son rôle, c'est assurément Montai, qui espère que son directeur continuera de l;i i confier des rôles sympathiques.

Il paraît pourtant que ses camarades, habitués depuis si longtemps à le voir représentant des traître.^, ne peuvent se faire à sa nouvelle incarnation.

Ainsi, M"*" Jeanne Marie, dont il assure le bonheu à chaque instant, dans la nouvelle pièce, ne peu prendre la bonté de M. Montai au sérieux et ne Pap proche qu'avec une terreui: insurmontable.

A chaque drame inédit du Théâtre- Historique M. Artus, le chef d'orchestre, veut absolument ébloui le public par le charme et la variété mélodique de si compositions musicales.

Cette fois, le fameux décor aux transformations lu a permis de donner un libre cours à sa verve harmo nique : trémolos, ensembles, finales , il n'a riei épargné.

On m'affirme d'ailleurs que M. Artus était palpitant.

Rencontrant M. Dugué pendant un entr'acte :

— Vous êtes ému, lui dit-il, en lui serrant la main mais pas autant que moi.

— Comment, vous, ému! lui demanda l'auteur stupéfait; et pourquoi?

— Dame, pensez donc, je donne, ce soir ma y^"" pai' tition !

4 mars.

Un Mardi-Gras mouillé comme celui d'aujourd'hui a naturellement valu aux théâtres — à leurs spectacles du jour et du soir — une affluence véritablement extraordinaire. La foule était énorme et partout les artistes ont eu le plaisir de jouer devant des spectateurs qui ne demandaient qu'à s'amuser, qu'à rire ou qu'à pleurer, des spectateurs venus avec le parti pris de s'en aller satisfaits et qui se divertissaient d'un rien. Public unique, comme on n'en trouve que de loin en loin et qui donne un relief singulier aux œuvres théâtrales.

lisant paraître les médiocres bonnes et les bonnes suérieures.

C'est dans nos théâtres seulement que le carnaval gite son restant de grelots. Dans la rue surtout, par ne journée pluvieuse, les quelques masques, précédés e cornets à bouquin , grelottants et misérables, les oitures couvertes d'enseignes en calicot, les réclames mbulantes des magasins de nouveautés et des bals 'ublics ne présentent qu'un spectacle lamentable et ndigne d'une grande ville.

Les jeunes étudiants espagnols qui ont si crânement t si gaiement entrepris d'infuser un sang nouveau au arnaval parisien mourant d'anémie, ont prouvé qu'il uffirait d'un peu d'initiative pour rendre à Paris, rendant les trois jours gras, son aspect animé d'autreois.

Qu'on se hâte donc de suivre l'exemple. Les Espagnols vont partir et, malgré l'accueil empressé qu'on leur a fait de toutes parts, il est probable |u'ils ne reviendront plus. Ces aimables étudiants, qui luront fait, l'an prochain^ un pas de plus vers la Fa- :ulté et vers je barreau, cesseront de nous apporter l'entrain de leurs séguedilles et de leurs boléros.

Il faudra donc que Paris ne compte que sur luimême.

Eh bien, c'est au grand élément artistique de Paris^ aux directeurs de théâtre, aux acteurs, aux actrices, aux auteurs, aux critiques, à tous ceux qui vivent par et pour le plaisir delà grande ville, qu'il appartient de donner l'élan.

Qu'au carnaval prochain, à la mi-caréme si l'on veut, on organise le grand cortège des Directeurs et des Artistes de Paris ! Et l'on donnera une fête unique, comme Paris seul peut en donner. Et l'on viendra des quatre coins de l'Europe assister au carnaval parisien. Et tous les ans, pendant ces trois jours de folies, Paris

oubliera ses querelles, ses haines, tout ce qui le divise pour acclamer ses éternels amuseurs.

Le voyez-vous d'ici ce Cortège du Théâtre et l'écla qu'il jetterait sur le carnaval parisien?

D'abord, conduit par le Droit des Pauvres, escort» par plusieurs syndics sonnant de la trompe, le Cha des Directeurs ouvrirait la marche.

Ony verraitHalanzier en Oreste, appuyé sur Perrir en Pylade, Duquesnel en Dubarry (costume de la pré sentation), Carvalho en Homme-Orchestre, Montign' en vieux de la vieille. Deslandes en Sardounapal Roger en bourgeois de Pont-Àrcy, Bertrand jeune ei courrier de cabinet, Bertrand aîné en directeur qu cherche à remplacer l'opérette par le vaudeville, Rii et Larochelle en orphelines, Cantin en gagne-petit Comte en chercheur d'or, Koningen géniedela publi cité. Sari en lutteur et Weinschenk en nouveau-né.

Puis, le Char des Auteurs conduit par Péragallo e Roger, escorté par les marchands de billets et les chefi de claque en mousquetaires rouges.

Le char contiendrait Sardou en Actualité, Otfenbach en boîte à musique, Meilhac en contrôleur deî Variétés, Halévy en contrôleur de la Renaissance. Gondinet en blanchisseuse lavant de vieilles couches, Dumas en Marie-Antoinette (costume de la présentation) d'Ennery en marchand de ticelles, Clairville en Système Diviseur.

Viendrait ensuite le Char des Critiques où Sarcey en Joseph Prudhomme, Paul de Saint-Victor en feu d'artifice, Claretie en encrier inépuisable, Banville en berger, Caraguel en bergère, Fournier en dictionnaire universel, Monselet en Cupidon, Zola en docteur Tant-Pis et La Pommeraye en docteur Tant-Mieux soulèveraient les transports delà foule.

Enfin pour terminer ce cortège splendide : les chars des acteurs et des actrices.

Que diriez-vous de Croizette eu Mère -Gigogne, de larah Bernhardt en mat de cocagne, de Théo en fruit étendu, de Judic en sirène, de Granier en grande nariée, d'Antonine en daupiiin (costume deia présenaiion), de Peschard en gamin et de Paola-Marié en ,^amine?

N'ya-t-ilpas là de quoi éclipser à jamais le souvenir le l'ordre et de la marche du Bœuf gras?

MAITRE PERONILLA.

Par le temps de Pont-Arcy, de Balsamo et de Misérables qui court, il est difficile à un directeur de théâtre qui se respecte de convoquer la presse pour la première j^remfére venue.

Aussi M. Comte nous a-t-il offert ce soir une opérette nouvelle d'Offenbach pour se mettre, dans sa sphère, au diapason de ceux de ses confrères qui nous ont offert ou vont nous offrir du Sardou, du Dumas et du Victor Hugo.

C'est, qu'en effet, Offenbach est resté le Dieu musical du passage Choiseul. Dès qu'il apparaît aux Bouffes, ce diable d'homme a le don d'y apporter un mouvement inaccoutumé.

On sait quel rôle important les nerfs ont joué jusqu'à présent aux répétitions d'Offenbach. Mais, cette fois, il paraît que le maestro a inauguré une manière nouvelle et bien inattendue. Au lieu du personnage cassant, emporté et autoritaire qu'ils connaissent si bien, les pensionnaires de M. Comte ont eu affaire, pendant les études de Maître Péronilla, à un compositeur gai, aimable, familier, d'un caractère égal et

d'une douceur exceptionnelle. C'était à ne pas le reconnaître.

Offenbach était même un jour de si joyeuse humeur que, s'élançant sur la scène pendant que les artistes dialoguaient en dansant à la fin du troisième acte, il se mêla à ces derniers, et, la bouche en cœur, le sourire sur les lèvres^ esquissa, tout en imitant avec ses doigts le bruit des castagnettes, un fandango tellement gracieux qu'il fut couvert de bravos par toute la troupe et par les machinistes ahuris.

Malheureusement, il fut impossible de conserver ce piquant intermède, et Oftenbach n'a jamais voulu consentir à se produire comme danseur espagnol devant le vrai public.

M. Comte a fait grandement les choses pour monter la pièce de son compositeur favori : décors neufs, costumes charmants.

J'ai dit que la pièce se passe en Espagne. Néanmoins, la toile du fond du premier acte rappelle énormément le paysage que l'on découvre du haut de la terrasse de Saint-Germain. C'est tellement frappant que l'on a pu croire un instant que le pavillon de droite représentait le pavillon Henri IV.

Les costumes sont tous fort jolis.

Il faudrait les citer sans exception. Mais ce genre d'inventaire demandant à être écourté, je me borne à en décrire deux ou trois à titre d'exemples. |'

Ainsi Daubray est désopilant dans son pourpoint marron à épaulettes et trousse cerise avec croisillons noirs; le tout agrémenté d'or. Il est coiffé d'un sombrero noir dont les bords immenses encadrent trèsdrôlement sa large face réjouie.

Mes compliments aussi à M*"*» Peschard : son costume noir et groseille, un peu sévère malgré le superbe manteau écarlate, a l'inappréciable avantage de

maigrir considérablement. On croirait revoir le joli von de la Timbale.

1 revanche, Paola-Marié n'a pas cherché à s'amin- \ mais elle n'en porte pas moins crânement sa jolie ouse de soie gris fer, serrée à la taille, et le petit lapeau à claque et à cuill-ère d'ivoire qua»les étudiants ;pagnols viennent de rendre célèbre.

La débutante^ M"^ Humberta, a tout de suite plu ax connaisseurs de l'orchestre. Elle est tout à fait entille, cette petite mariée espagnole, dans sa jolie )ilette de faille blanche agrémentée d'argent avec einture mauresque en faille cerise.

Son maintien est modeste, et elle porte la fleur oranger avec une conviction touchante qui nous onne le droit de croire à son talent de comédienne. .1"'' Humberta a les yeux un peu petits, mais très-excessifs; la bouche est un peu grande.

Mais c'est sans doute exprès pour montrer en riant Un brillant chapelet de perles d'Orient...

I Comme on dit dans une pièce de vers dont le titre n'échappe.

Le lever du rideau du second acte est d'une coueur exquise. Les costumes des officiers de bouche iont dignes d'être signés Grévin.

L'officier en chef est M"^ Fanny Robert, à laquelle es nombreuses demoiselles qui garnissaient les avantîcènes et les loges ont prodigué les sourires d'encouragement.

Un détail qui n'a pas échappé aux boulevardiers :

M"° Fanny Robert porte un maillot couleur... citron.

On a remarqué aussi la façon gracieuse dont les coryphées qui entourent la dernière Vénus d'Orphée aux en/ers tiennent leurs mandolines.

go LES SOIREES PARISIENNES.

Peut-être les petites femmes des Bouffes ont-elle pris des leçons avec MM. les étudiants espagnols, c qui expliquerait à la rigueur le séjour prolongé à Pari des joyeux sociétaires de la Estudiantina.

Deux autres débuts encore :

Celui de M. Thibaut, ancien chef d'orchestre de 1 Gaîté, que M. Comte a eu l'heureuse inspiration d'en gager;

Celui de M""" Girard, la mère de la gentille Serpe lette des Cloches de Corneville.

On me raconte que M"^ Juliette Girard, qu'une in disposition causée par la fatigue avait depuis quelque soirs éloignée de la scène, a tenu, malgré son méd. cin, à assister à la répétition générale de Maître P. rouilla.

— Vous comprenez, disait-elle à ceux qui blâmaien son imprudence, qu'il serait mal à moi de m'abstenir Maman peut avoir besoin de mes conseils !

On a beaucoup souligné les passages du rôle dt Daubray, dans lequel Maître Peronilla, ancien choco latier retiré des affaires, fait allusion à son ancienne profession.

Quelques chuts maladroits partis du fond de l'or chestre, après les couplets du chocolat, ont contribui à donner aux rires et aux applaudissements des spec tateurs une couleur politique absolument imprévue.

— Est-ce le public qui s'est fâché? demandait-or dans les coulisses où l'on ne se rend pas toujours ur compte exact des dispositions de la salle.

— Non, c'est plutôt le Bien public!

14 mars.

La première des Bouffes m'a empêché d'assister à

reprise de la Fille des Chiffoîîniers^ mais je suis lé à l'Ambigu ce soir et j'avoue que les péripéties de 3 vieux mélodrame un peu démodées et passées à état de rengaine, m'ont fortement intéressé, grâce au ^lief que les deux principaux interprètes, Charles 'érey et Alexandre, donnent à leurs rôles de Bamoche et de la mère Moscou.

Depuis plusieurs années, Charles Pérey n'avait pas eparu au théâtre. L^excellent acteur me semble pourant avoir gardé les sympathies des spectateurs du )0ulevard qui ne lui marchandent pas les applaudisements.

Une phrase qu'il prononce à certain moment de la .cirée :

« Ah! ça, est-ce que je vais devenir fou? » me rappelle une anecdote dont il fut le héros — il y a pas "liai de temps — que d'autres ont probablement raconée avant moi, mais qui me paraît en tous cas suffisamment intéressante pour pouvoir être reproduite.

Un soir, Pérey dînait chez Brébant. Il mangea copieusement^ puis, le repas terminé et la table desservie, il se mit à lire un journal.

Il en était arrivé aux faits divers, quand, interpellant le garçon :

— Eh bien, lui dit-il, qu'attendez-vous pour me servir ?

— Monsieur a demandé quelque chose?

— J'ai demandé à dîner, parbleu !

Le garçon regarda Pérey avec des yeux fort étonnés.

— A dîner, balbutia-t-il, mais monsieur a fini...

— Comment, j'ai fini?

— Oui, il y a un quart d'heure.

— Moi, fit Pérey, qui ne se souvenait plus de rien. Le garçon se mit à énumérer les plats qu'il avait

servis à l'artiste.

— Ah ! ça, s'écria celui-ci tout à coup, absolument comme dans la pièce de ce soir, est-ce que je deviens fou?

Et en proie à une émotion bien compréhensible, il courut au théâtre du Châtelet où Dumaine jouait à cette époque.

— Mon ami, cria-t-il en faisant irruption dans la loge de ce dernier, je viens te demander un service.

— Qu'y a-t-il?

— Fais-moi enfermer! Je viens de devenir fou ! Dumaine, très-effrayé d'abord, parvint à calmer

Pérey. Il l'interrogea, le força à rester au théâtre, le reconduisit chez lui. Le lendemain, Pérey était parfaitement dispos. Il avait eu une absence momentanée, une lacune de mémoire qui n'a rien de commun avec la folie, et il en fut quitte pour la peur.

On vous a dit hier combien Alexandre emploie de talent dans son rôle de la mère Moscou. Jamais acteur n'était parvenu à produire autant d'effet, et un effet aussi soutenu, dans un rôle travesti. Tour à tour gaie et touchante, la mère Moscou nous représente bien réellement une vieille bonne femme moustachue, et il y a de* moments où l'on oublie qu'il y a un pantalon d'homme sous ses jupons.

Or, on m'a raconté, ce soir, comment Alexandre s'y est pris pour composer ce type d^un réalisme si saisissant.

Né d'une famille d'ouvriers, Alexandre avait une vieille mère qu'il adorait.

Quand on lui distribua le rôle de la chiffonnière, une brave femme, un cœur excellent sous une enve-

loppe un peu grossière, Alexandre se dit que jamais il ne trouverait de modèle meilleur à étudier que la vieille maman. Elle était aussi bonne, pour sûr, que la mère Moscou, et elle avait des façons de parler, de marcher, d'aller et venir qu'il lui serait facile d'imiter. Pendant plusieurs semaines, il observa ses moindres gestes, il nota les intonations de sa voix, il copia son rire, puis songeant à l'une des situations les plus importantes de son rôle :

— Dis donc, mère, — lui dit-il un beau soir, — j'ai envie de te demander quelque chose de bien drôle...

— Eh! quoi, mon Dieu?

— Tu as dansé dans ta jeunesse, pas vrai?

— Cette question!

— Je suis bien sûr que les danses de ton temps étaient autrement jolies que les nôtres!

— Oh ! pour ça, oui...

— Eh... bien... dis... voudrais-tu m'en montrer une?

— Moi !

— Oui, toi... Je t'ai prévenue que j'allais te demander quelque chose de bien drôle...

— Mais je ne sais plus, mon garçon, jamais je ne pourrai...

Et la mère Alexandre, tout en riant et en traitant son fils de toqué, se mit à esquisser un entrechat du temps jadis.

Alexandre, ce soir-là, s'en alla heureux.

Quelques jours après, sa mère assista à la première représentation de la Fille des Chiffonniers.

Quand vint la scène de l'entrechat :

— Ah! le gredin, s^écria la maman, tout en riant beaucoup, le gredin ! Il m'a volé mon pas !

Le pas d'Alexandre — ou plutôt de la mère d'A-

lexandre -- obtint un succès colossal, un succès qu dure encore et que la présente reprise de la Fille da Chiffonniers n'épuisera certainement pas.

Page 1