LA PREMIERE DU PHONOGRAPHE
2> avril.
Peu de choses à glaner dans les théâtres. La préser pourrait se borner à constater qu'en général on a f partout d'excellentes recettes — ce qui ne serait guè Heureusement, une invitation pour la première exp rience publique de l'étonnant phonographe de l'éto nant^dison me tire d'embarras. C'est à partir de d main seulement que le nouvel instrument fonctionnel le jour et le soir, pour le public payant, dans le lo des Conférences, du boulevard des Capucines. Aujoi d'hui il n'a opéré que pour les représentants de la pre: seulement.
On est venu à ses débuts avec autant d^empres: ment que s'il s'agissait d^un artiste célèbre. Des cri ques, des directeurs de grands journaux, des artist( quelques-uns des conférenciers ordinaires de la mais( défilent curieusement devant la table où l'instrume est exposé. Au premier rang, se trouve M. le' préfet police. Au début de l'expérience, M. Franck Gérai nous a expliqué l'instrument brièvement, clairemei facilement; il nous a raconté en peu de mots la d'Edison, l'inventeur américain, un homme de tren cinq ans qui, en huit ans de temps, n'a pas pris moi de i65 brevets d'invention, et qui est loin d'avoir fii Mais le phonographe et son mécanisme d'une si mveilleuse simplicité ont été décrits à plusieurs reprîj et point n'est besoin d'y revenir.
Disons seulement que son succès a été colossal que, bien certainement, pendant plusieurs mois, te Paris voudra assister aux séances de phonographie • boulevard des Capucines.
Le duo de la Muette par MM. Gilandi et Lorai
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2S imitations de Plet répétés par le phonographe insi qu'une foule d'autres expériences ont été accueillis vec des cris de stupéfaction et des transports de oie.
L'instrument, tel qu'on le présente, est susceptible le plus d'un perfectionnement. Ces perfectionnements iont, dès à présent, trouvés. Ils nous arriveront sous 3e u.
On s'occupe surtout de corriger la faiblesse d'émission qui transforme la voix du baryton le mieux doué en voix de polichinelle.
— Et quand on y sera parvenu, demandait-on à côté de moi, que fera-t-on de cette invention prodigieuse? A quoi servira-t-elle?
Mais à bien des choses. Le phonographe — croyez-le bien — est appelé à jouer un rôle sérieux. Et, pour ne pas sortir de ma spécialité^ je crois qu'il peut — au point de vue purement théâtral — rendre des services immenses.
Exemples :
Une chanteuse, dans tout l'éclat de son talent, n'a qu'à débiter une seule et unique fois son répertoire devant des phonographes en nombre suffisant pour le recueillir tout entier. Vienne la vieillesse, la fatigue, la perte de voix. QuMmporte? La chanteuse, munie de ses appareils, continue à paraître en public. Seulement . au lieu d'ouvrir la bouche, elle tourne la manivelle du phonographe, qui chante le rôle à sa place, avec la voix du temps jadis. La chanteuse peut vieillir impunément, mourir même, sa voix nous reste.
Plus jamais rien de faible dans l'audition de nos opéras. Si le phonographe avait été inventé plus tôt, M. Halanzier nous donnerait aujourd'hui Guillaume Tell avec la voix de Duprez, la Muette avec celle de^ Nourrit.
Vous rendez-vous compte de l'utilité qu'aurait le
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phonographe, pour les élèves du Conservatoire même pour les sociétaires arrivés de la Comédit Française, s'il avait existé du temps de Talma?
Il suffirait à présent de consulter l'un de ces instru ments pour se rendre compte des intonations du gran tragédien et de la façon dont il parlait ses rôles. Ce se rait un professeur éternel.
Dès maintenant, toutes les fois qu'un artiste aui fait une création remarquable, on pourra le faire phc nographier. Ceux qui appren^iront le rôle après k sauront tout de suite de quelle façon le créateur 1 nuançait, le disait, comment il soulignait tel mot e glissait sur tel autre.
On conserverait aussi des phrases, des apostrophe restées célèbres. Que de fois, des vieux amateurs d théâtre nous disent encore :
— Ah îles jeunes gens, vous n'avez pas entendu ui tel dire telle chose !
Il est vrai, par exemple, que s'il eût existé plus tôt 1 phonographe aurait pu nous conserver :
Le Bon appétit^ messieurs! de Frederick;
Le Gnou/! gnou/ ! de Grassot ;
Elle me résistait^ je Vai assassinée, de Lafer rière;
Je le savais! de Bouiin;
Les sapristi, de Félix;
Et autres tics ou accents célèbres.
Le phonographe après avoir servi à reproduire lei grands exemples à imiter, pourrait, en outre, complétei la leçon d'une manière saisissante en indiquant aux jeunes gens ceux qu'il faut à tout prix se garder de suivre.
Le même appareil fera entendre successivement la voix délicieuse, la méthode de Bouhy et l'organe enroué du baryton Vavasseur, afin de frapper les jeunes élèves du Conservatoire par ce contraste saisissant. De
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léme dans la comédie, la déclamation de M. Montai endrait faire apprécier le charme et la justesse de la iction de M. Delaunay.
Ce genre d'exercices comparatifs, ne pourrait même tre multiplié à l'infini... faute de bons exemples à pposer aux innombrables ilotes dramatiques. Le progrès amènera, soyez-en certains, une vulgariation rapide. L'usage du phonographe est appelé à se .énéraliser dans des proportions considérables.
Bientôt l'industrie, cette sœur cadette de la science, omme dirait M. Prudhomme, inondera la place de )honographes à la portée de toutes les bourses. Les irtistes en vogue se feront entendre simultanément sur eus les points du globe à l'aide de l'appareil de M. Edison.
On donnera, dans une même soirée, une chansonsonnette de Judic, un monologue de Saint-Germain, un air de Bilbaut-Vauchelet, un récit. de Goquelin aîné, sans déranger ces artistes et par la seule grâce d'un phonographe ad hoc.
Il y aura bien des contrefaçons qui feront entendre Fanny Robert, au lieu de la véritable Niniche; il se vendra bien, dans le commerce, au bazar de l'Hôtelde-Ville, des phonographes de pacotille, mais la loi punira ces contrefacteurs-là comme les autres.
Bref, le phonographe, n'arrivât-il qu'à détrôner la boîte à musique, ce serait déjà un immense service qu'il aurait rendu à l'humanité.
23 avril.
Un début intéressant ce soir aux Italiens, celui de M"^ Ambre, dans la Traviata.
La nouvelle Violetta n'est pas une Violetta ordinaire.
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Nous l'avons vue, depuis un an, à toutes les bcll premières, aux premières musicales surtout. Qua; elle entrait dans sa loge ou dans son avant-scène, éii celante de diamants, très-élégante, possédant cet grâce pleine de souplesse des femmes d'Orient^ si chant comme personne s'adosser contre son fauteui plutôt étendue qu'assise et semblant s'isoler dans salle, n'avoir d'yeux et d'oreilles que pour la scène, ; laissant griser par la musique au point de battre 1 mesure du bout de son éventail d'ivoire, toutes U têtes, presque instinctivement, se tournaient de se j côté et on entendait murmurer de l'orchestre a balcon.
— Voilà la comtesse d'Ambroise !
Comtesse, en effet, elle Tétait et elle l'est encore M"^ Emilie Ambre. Comtesse de fraîche date, il e vrai, mais comtesse authentique, figurant sur le liv; d'or de la vieille noblesse néerlandaise.
L'histoire de la débutante est pourtant des plu simples.
Algérienne de naissance, artiste convaincue et ardente, amante passionnée de l'art. M"*" Ambre, lou enfant, bégaya ses premières chansons, à Alger, dan^ des concerts sans importance.
Quand l'enfant fut devenue une jeune fille elle vint en France, s'engagea dans le premier théâtre de province venu, ne se donna même pas le temps d'achever son éducation musicale, chanta tout ce qu'on lui demandait de chanter, heureuse d'être au théâtre, n'ayant pas d'autre ambition et s'y consacrant corps et âme.
Quand la province lui eut donné un peu de l'cxpc rience qu'elle était venue y chercher, elle s'engagea à l'étranger.
Elle débuta au grand théâtre de La Haye.
Sa fortune actuelle lui vient de là.
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s. M. Guillaume HT, roi des Pays-Bas, aime beauun les artistes, il a une préférence très-marquée ; ir les chanteuses. Ses concerts du palais du Loo nt célèbres. La voix de M"<^ Ambre eut le bonheur plaire au souverain mieux que toutes celles qu'il ait entendues jusqu'alors. Il protégea l'artiste, lui moigna une amitié des plus vives, la combla de prénts.
C'est grâce à cette protection royale que M"^ Ambre trouve avoir, aujourd'hui, hôtel à Paris, château à eadon, des petits palais remplis de merveilles artisques, de chefs-d'œuvre en vieux Saxe et en vieux èvres, pour plus d'un million de diamants et un tre de comtesse — comme autrefois la Du Barry. Mais les grandeurs et les splendeurs n'ont pu tuer i passion du théâtre.
Retirée de la scène pendant quelque temps, elle atndait avec impatience l'occasion d'y remonter. Cette xasion s'est présentée. M. Escudier lui a ouvert •utes grandes les portes des Italiens. M"^ Ambre a :alisé ce soir un des rêves les plus chers de toute sa ie : elle a débuté devant un public parisien ! Il ne m'appartient pas de vous dire si ce début a été eureux. Mais Je puis constater cependant qu'il avait ■ccité une vive curiosité, dans un certain monde fémiin surtout. Toutes les baignoires — ou presque )utes — sont garnies de femmes charmantes. On s'attendait, de la part de la débutante, à un i'and déploiement de toilettes tapageuses. L'acte du -û, notamment, ne lui fournissait-il pas le moyen 'exhiber son écrin royal? Mais M''^ Ambre a eu le on goût et l'esprit de ne pas nous fournir le spectacle uquel on s'attendait. L'artiste vise à d'autres succès u'à des succès de lorgnette. Ses toilettes n'ont rien eu 'extraordinaire, et, à part un collier assez beau, uelques brillants dans les cheveux et aux oreilles^ elle
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ne s es' pirce d'aucun bijou éclatant. Elle a mên poussé la réserve jusqu'à garnir sa robe de bal de fil granes d'argent, de jais blanc et de quelques verroiries sans valeur.
Puisqu'on est en train de rejouer la Traviata^ pourrait-on changer la toilette ridicule de la femme chambre de Violetta? Ce ne serait pas une bien fo; dépense. On irait même jusqu'à changer la femme ^ chambre, que je n'y verrais pas d'inconvénient. I pendant qu'on y serait, on ferait bien aussi de renoi vêler les toréadors et les Espagnoles de fantaisie qi représentent avec trop d'exactitude les travestissemen de l'ancienne Gourtille.