LE MILLION DU PETIT DUC
21 septembre.
Dans le cabinet directorial du théâtre de la Renais sance, quatre hommes sont réunis; des hommes jeune encore, bien mis, et paraissant absorbés par la re cherche d^un problème insoluble.
Que cherchent-ils ainsi, tandis que la pâle lumièr de la lampe éclaire leurs visages intelligents?
Serait-ce la dernière devinette du Masque de Fer?
— Que fait-on ce soir... aux Variétés? demand tout à coup l'un d'eux.
— Il ne s*agit pas de ce que l'on fait aux Variétc.répond le plus petit et peut-être le plus gros de quatre, mais bien de ce que l'on a fait à la Renai.' sance. Car, vous l'avez lu, mes chers amis, par un singulière coïncidence tous les journaux du mati l'ont annoncé en même temps : le Petit Duc a réalis
;on million. En 238 représentations, nous avons fait in million de recettes !
Ici les trois auteurs du Petit Duc et le directeur de a Renaissance — nos lecteurs les ont déjà reconnus — 'embrassent avec effusion.
Mais ce moment d'émotion passé, ils se retrouvent :n présence du point d'interrogation qui semblait ant les préoccuper tout à l'heure.
QuQ vont-ils faire tous quatre avec leur part si res- «ectable de ce million?
Chacun émet un avis différent.
— Moi, dit charitablement Lecocq, j'ai bien envie e fonder une maison de retraite pour les compositeurs émodés.
— Il n'y aurait pas assez de lits pour tous, ré- )lique Victor Koning.
— Surtout, mes amis, s'écrie Meilhac, pas de 2mmes, comme dit Granier.
— Des placements, fait le sage Halévy, du terrain!
— Quant à moi, s'écrie Koning, je suis fort embarassé... j'ai envie de consulter Gantin.
Un homme entre sans saluer.
G'est M. Krantz.
11 a lu les journaux du matin.
— Messieurs, dit-il à nos quatre héros, sans préamule et avec la franchise toute militaire d'un homme ui ne l'a jamais été, arrivons au fait : Je sais que ous êtes embarrassés, vous êtes empêtrés d'un milon, vous ne savez comment le dépenser; moi, ça me
connaît. Croyez-moi, prenez d^abord pour 5oo,ooo Ir de billets de ma loterie nationale.
En proie à une légitime indignation , les quatn hommes se lèvent brusquement.
Pour toute réponse, ils désignent la porte à cet audacieux.
Le calme se rétablit et la discussion recommence.
— Une idée, s'écrie Meilhac.
— Voyons, ne nous emballons pas, dit Halévy inquiet.
— Une idée généreuse, continue Meilhac : si nous nous cotisions pour fonder un prix destiné à encourager les directeurs à jouer les jeunes? Nous l'appellerons le prix Meilhac, •
A ce moment, la porte s'ouvre de nouveau.
Un second visiteur paraît sur le seuil.
Il tient sous le bras un immense portefeuille.
— Messieurs, leur dit M. Léon Say — car c'est le ministre des finances en personne — je me charge de vous opérer du million qui vous gêne. Voici des coupures de 1 5 fr. de mon 3 o/o amortissable, et si vous voulez...
Le ministre n'achève pas...
Huit bras vigoureux l'ont précipité par la fenêtre.
Après un silence prolongé, Meilhac, qui a déjà renoncé à sa précédente idée, s'écrie de nouveau :
— Achetons du Mobilier!
— Hein!... des mobiliers, fait Halévy, qui n'a pas
très-bien entendu; gaspiller son argent chez des tapissiers, chez des ébénistes.
— Mais non, des actions du Mobilier.
Et il va développer ses théories financières, lorsque la porte se rouvre pour la troisième fois.
Deux vigoureuses commères, hautes en couleur, riches d'appas, fortes en gueule, font irruption dans le cabinet directorial.
Toutes deux parlent à la fois.
— Allons, mes petits agneaux, prrrenez-moi des billets de la grrrande loterie nationale, dit l'une.
— Par ici, mes petits anges, j'ai de belles petites coupures d'Amortissable.
Horreur!... les quatre associés reconnaissent Krantz et Léon Say qui n'ont pris que le temps de se travestir dans le magasin du théâtre.
Ils se hâtent de les reconduire avec le manque d'égards qui leur est dû.
Cette fois nos quatre héros vont s'enfermer.
Mais l'huissier du directeur lance un nom magique.
Il annonce Gambetta !
— Gambetta chez moi! — s'écrie Koning — il a daigné venir jusqu'ici avec ses propres pieds, il faut le recevoir au foyer, comme un souverain. Que toutes ces dames descendent. A moi la mise en scène!
Mais Gambetta entrant l'arrête d'un mot.
— Non, enfant, pas de fétichisme; pas de ces démonstrations qui gênent ma modestie : laissons-les aux peuples esclaves. La moindre des choses : des drapeaux; quelques arcs de triomphe; pas trop de fleurs, un gueulleton à tant par tête, et la fraternité de l'année de la comète pour arroser le tout.
Puis le tribun se tournant vers les jeunes filles de 1; Renaissance costumées à la hâte en tricolore, les em brasse à la pincette à plusieurs reprises avec une bon homie des plus touchantes.
— Et maintenant, amis, reprend le leader gaucher parlons des affaires du pays : vous le savez, je ne sui pas partisan de la conversion, vous pouvez prendre di 5 o/o.
Ici la scène change, le charme est rompu, la colèn succède à l'enthousiasme.
On flanque Gambetta à la porte comme un simpk Krantz ou le premier Léon Say venu.