‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 75 sur 112 · LE DOMPTEUR AMOUREUX · texte numérisé non relu

LE DOMPTEUR AMOUREUX

20 septembre.

C'est poLwrtant vrai que la richesse ne fait pas le bonheur et que les apparences sont trompeuses.

La profonde sagesse de ces deux axiomes m'a encore sauté aux yeux, ce soir, à la Porte-Saint-Martin.

Il vous semble, n'est-ce pas, que les deux directeurs de ce théâtre peuvent, à bon droit, être considérés comme deux veinards ? Au moment de passer la main, ils viennent de trouver une nouvelle série comme les joueurs les plus heureux n'en rencontrent que rarement dans toute leur existence. Il paraît, au premier abord, que MM. Ritt et Larochelle doivent descendre gaiement, en se tenant par la main, ce qu'on appelait, il y a cinquante ans, « le fleuve de la vie. »

Et cependant, un fait grave se passe, en ce moment, qui mêle d'amères angoisses à leur félicité.

En peu de mots, je vous aurai mis au courant.

Il est certain que l'adjonction du nègre Macamo et de ses lions n'a pas peu contribué à la vogue nouvelle du Tour du Monde. MM. les directeurs sont persuadés que l'apparition des fauves que l'affiche prétend « en liberté » est actuellement le clou le plus sérieux de leur spectacle. A tort ou à raison, ils croient que sans lions ils cesseraient de faire des recettes léonines.

Eh bien! le sort de cette collection de rois des animaux est entre les mains d'une faible femme !

Elle est blonde, blanche, petite, maigre, pas trèsjeune, pas très-jolie. C'est une des ballerines de la. Fêiê en Malaisie. Macamo, le dompteur noir, en est amoureux fou. Et voyez à quoi tient la destinée : elle est honnête, mère de famille, adorant son mari et ne pratiquant la danse que pour mettre un peu de beurre dans les épinards du ménage. Franchement, ce Macamo n'a pas de chance, et il aurait bien dû prendre ses renseignements avant de se laisser pincer ainsi !

On ne se doute pas de l'impétuosité des passions chez ces natures sauvages. Depuis le jour où il a vu une déclaration brûlante absolument repoussée, le malheureux nègre dépérit et se consume. Des connaisseurs prétendent qu'il est d'une pâleur mortelle. II mange à peine, il ne parle plus. Quand de temps en temps il ouvre la bouche, c'est pour murmurer :

— Belle blanche, pas aimer moi, moi mourir de chagrin !

Tout le monde sait que M. Ritt est un administrateur d'une vigilance rare. Le piteux état de Macamo ne lui a donc pas échappé longtemps. Aussitôt, il s'est mis en mesure de consoler le dompteur amoureux.

— Mon ami, lui a-t-il dit, soyez calme. L'amour est un mal bizarre qui disparaît aussi vite qu'il vient.. Consolez-vous par le travail. Lisez des livres philoso^ phiques; je vous apporterai Platon. Celle que vous aimez n'est pas mal...

— Belle blanche! Existe pas plus belle blanche!

— Je suis de votre avis, elle est superbe... Mais enfin, il y en a d'autres, de moins farouches, et si vous vouliez...

— Moi pas aimer autres... Moi aimer belle blanche qui pas aimer moi, moi mourir de chagrin !

Ritt prit la main de Macamo, et, la secouant fortement :

— Et VOS lions, s ecria-t-il, il vous reste vos lions ! Alors le nègre fit un bond, poussa un rugissement,

et, se dressant en face de son directeur, menaçant, terrible :

— Puisque belle blanche pas aimer moi, moi donnerai poison à mes lions et me ferai manger après !

Ritt resta comme pétrifié. Quel drame ! Quelle perspective ! L'engloutissement complet et simultané du dompteur et des domptés !

A partir de ce moment, l'associé de M. Larochelle se livra à des démarches étranges et dont, au théâtre, on cherchait vainement la signification.

On le vit tous les jours passer une heure, puis deux, puis trois devant la cage des lions.

D'abord il leur apporta du sucre, que les animaux repoussèrent du reste avec un dédain des plus marqués.

Le sucre ne réussissant pas, et évidemment décidé à les prendre par les douceurs, on le vit présenter aux élèves de Macamo du raisin magnifique, du chasselas de première qualité. Les lions n'y goûtèrent même pas.

On l'entendit ensuite leur chanter des romances, des cantilènes plaintives, des barcarolles pleines d'entrain et des mélopées orientales du répertoire de Félicien David.

Les mélopées firent leur effet. Les fauves paraissaient enchantés de la façon délicate dont M. Ritt s'y prenait pour leur rappeler leur pays. Ils s'asseyaient sur leurs pattes de derrière, faisant les beaux comme des caniches, et manifestaient de mille manières la joie que leur causaient les mélopées du directeur.

Mais quel était le but de M. Ritt ?

On l'a su ce soir.

A neuf heures, Macamo n'était pas encore arrivé au théâtre. L'inquiétude régnait partout dans les cou-

isses. Larochelle s'arrachait les cheveux. Soudain, la )orte du cabinet s'ouvrit, et il vit paraître son associé [ui portait un pot de cirage.

— Mon ami, lui dit Ritt, il faut sauver la recette, •enez ce cirage et noircissez-moi.

— Que signifie ?

— Il y a longtemps que je m'attendais à ce qui nous irrive ce soir; je m'attendais même à pis que cela, vïacamo est amoureux. Il veut tuer ses lions et mourir iprès. Mais je les ai surveillés — les lions. Quant au lompteur, son fatal amour l'aura terrassé. Il faut sau- Tr la recette !

— Gomment?

— Noircissez-moi, mon ami, j^entrerai dans la cage les lions 1

— Vous?

— Moi!

— Vous oseriez ?. . .

— Je crois que j'en sortirai sain et sauf — grâce à nés petites chansons — mais si je succombais... denain vous prendriez ma place!

— C'est juré! avant tout, sauvons la recette!

— Peut-être faudrait-il prévenir d'Ennery pour qu'il 'ous succédât dans la cage...

— Et Verne...

— Et Gadol qui touche des droits...

— Et de Najac qui en touche aussi...

— Heureusement, nous ne manquerons pas 'hommes !

— Nous sauverons la recette !

— Noircissez-moi !

Larochelle s'empara du pinceau,, qu'il trempa à pluieurs reprises dans 'le pot à cirage. A ce moment, on ntendit des coups de feu sur la scène.

— Qu'y a-t-il ?

— C'est Mcicamo qui (init ses exercices! répondit 1 régisseur,

— Il est donc venu ?

— Certainement.

Les deux associés avaient oublié l'heure. Ils se près sèrent les mains en silence.

— Nous sommes sauvés ce soir, murmura Riti mais demain, mais après... Tant que Macamo ser amoureux, nous ne sommes sûrs de rien !

— Allons, répondit Larochelle en poussant un sou pir^ je verrai la danseuse, je lui causerai, je lui ferai., de la morale !

Page 1