‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 78 sur 112 · L' AUTEUR QUI NE VEUT PLUS FAIRE DE BONNES PIECES · texte numérisé non relu

L' AUTEUR QUI NE VEUT PLUS FAIRE DE BONNES PIECES

2 5 septembre.

Je puis en parler, maintenant que tout danger sérieux est écarté : nous venons de l'échapper belle.

Un de nos auteurs les plus parisiens, fantaisiste charmant et fin observateur, le père d'une foule d'œuvrcs exquises — je ne le nomme pas parce que

tout le monde le reconnaîtra — a pris, il y a fort peu de temps, une résolution terrible et qui paraissait irrévocable. Il avait juré, solennellement juré, juré devant Dieu et devant les hommes, qu'il ne voulait plus faire de bonnes pièces.

Cette idée avait tout à coup germé dans son cerveau. Il est vrai qu'elle n'y était entrée qu'au bout de plusieurs mois d'une exaspération facile à comprendre. L'auteur en question n'est pas précisément jaloux, mais il n'aime pas que ses confrères réussissent à côté de lui. Or, depuis l'ouverture de l'Exposition, la plupart des théâtres nagent dans l'opulence. L'auteur a lui-même plusieurs pièces sur l'affiche, qui profitent naturellement de la prospérité générale. Mais les siennes font de l'argent, tout naturellement. Elles sont bonnes. Ce qu'il ne comprend pas, ce qu'il n'admet pas, c'est que l'on en fasse autant, et même plus, avec celles des autres !

Peu à peu, sa fureur, d'abord sourde, est devenue plus expansive. Enfin, un beau soir, on -l'a entendu s'écrier :

— C'est bien! Puisque le public se rue à des opérettes banales, à des comédies médiocres, à des vaudevilles sans queue ni tête, puisqu'il se contente de n'importe quoi, je vais le servir selon ses goûts. Oui c'est fini, à jamais fini. — A partir de ce soir — je le jure — je ne ferai plus de bonnes pièces!

Le serment fut fait publiquement — dans je ne sais quel foyer. On conçoit la consternation de ceux qui en furent les témoins. Le bruit de cette fatale détermination se répandit petit à petit dans le monde des coulisses. 11 l'avait dit, il l'avait juré, il ne lerait plus de bonnes pièces!

Le directeur d'un théâtre de genre fut le premier à s'en émouvoir. 11 accourut chez l'auteur en vogue.

— Q.ne m'apprend-on, lui dit-il, que vous renonce à faire de bonnes pièces?

— Pour toujours !

-- Mais vous n'y pensez pas, ce n'est pas possible Vous en avez une chez moi pour l'hiver prochain !

— Elle sera mauvaise.

— Allons donc! Je connais le scénario... il me plai énormément.

— Je changerai le scénario.

— Votre point de départ est original, neuf, hardi . .

— Je changerai le point de départ.

— Vous ne ferez pas cela?

— Si, je le ferai! Et d'ailleurs, que vous importe puisque maintenant le succès sourit à ceux qui fon de mauvaises pièces; je puis bien ne plus faire d< bonnes pièces !

Le lendemain, le collaborateur — l'inséparabb collaborateur — arrive à l'heure ordinaire. 11 ne s( doute de rien encore.

— As-tu fait la scène convenue? demande-t-il ave» confiance.

— Oui, lis.

Et notre auteur tend au collaborateur un papier que celui-ci se met à examiner attentivement. Mais aussi «sitôt ses traits se contractent.

— Eh! quoi, s'écrie-t-il, c'est toi qui as osé faii cela ?

— Parfaitement!

— Comment, au moment où le jeune premier v s'asseoir, tu lui fais retirer sa chaise, par le dômes tique, et il se flanque par terre !

— Eh ! bien, après ?

— Toi... le plus fin... le plus Parisien...

— Je ne suis plus rien de tout cela, je veux ctn commun et béte, je ne veux plus faire de bonne.» • pièces!

SEÎ>TEMBRE. l^I

Il est, de par le demi-monde, une jeune personne à laquelle notre auteur confie depuis longtemps le soin de charmer ses loisirs et dont la beauté et l'élégance ont à chaque première le don de surexciter les lorgnettes du fameux tout Paris.

Elle connaît la triste nouvelle. Aussi accueille-t-elle son ami avec une certaine froideur.

— Est-ce vrai ce que Ton m'a dit, lui demande-telle, tu neveux plus faire de bonnes pièces?

— C'est vrai! plus une seule! Et avec l'aide de Dieu, j'y arriverai... tu verras !

— Pardonne au public?

— Il est indigne de pitié, le misérable!... Je neveux plus qu'il voie une bonne pièce !

— Je t'en prie... encore une bonne?... Fais ça pour moi!... Que deviendrai-je, moi?... On connaît notre estime réciproque; chaque fois que tu as un succès, j'en suis fière, j'en prends ma part... Ton bonheur est le mien. Quand ça ne marche pas, au contraire — c'est rare, bien rare, mais enfin cela s'est vu — si tu savais comme ma situation devient pénible le soir de la première, quand j'entends les curieux se réjouir de ton accident... Et tu me condamnerais à l'humiliation perpétuelle ! Mais alors je ne pourrais plus me montrer dans une avant-scène... ce serait horrible!... Ah! mon Dieu! que je suis malheureuse!

L'auteur en vogue reste inflexible. Tout en s'efforçant d'arrêter les pleurs qui coulent de ces jolis yeux et qu'il a l'habitude de remplacer par des perles, il répèle avec une sorte de fureur sauvage !

— Je ne ferai plus de bonnes pièces... je n'en ferai plus!

Ce soir-là, après avoir parcouru machinalement les théâtres* après s'être renseigné, avec une sorte de volupté amère, sur le chiffre fantastique des recettes de toutes les pièces qu'il trouve aussi mauvaises que

celles qu'il se promet de faire, l'auteur en vogue regagne tristement son domicile, vers une heure et demie du matin.

Il arrive à sa porte.

Fait sans précédent, le concierge ne tire pas le cor don à son premier appel. Il pose, lui, l'auteur qui n'c encore que l'intention de ne plus faire de bonne: pièces !

Enfin, il entre; le voilà dans son escalier. Un spectacle inattendu lui barre le passage, c'est la famille de son concierge qui s'est réunie pour l'attendre, en compagnie du vieux chat, qui fait gros dos.

— Voilà ce qui vous menace tous les soirs, si vous ne nous faites plus voir de bonnes pièces, lui dit ce digne fonctionnaire avec sévérité.

Le locataire pâlit, chancelle, puis, surmontant ce premier moment de faiblesse, il traverse le groupe en s'écriant d'une voix ferme :

— Soit... je ne veux plus faire de bonnes pièces! Deux heures moins vingt.

Le sommeil a fui sa paupière. Il arpente sa chambre d'un pas fiévreux, se disant encore :

— Je ne veux plus faire de bonnes pièces !

Tout à coup, son regard s'arrête sur un journal illustré reproduisant le dernier tableau de Vibert, V Apothéose de M. Thiers. Tout en regardant cette gravure, il commence à dire au premier Président de la République :

— Je ne...

Mais la parole s'arrête sur ses lèvres... Sous l'influence d'une hallucination étrange, il lui semble que l'image entière s'anime... La France, la France en deuil le regarde les yeux baignés de larmes... Il l'entend !... Elle lui parle :

— Eh quoi! c'est au moment où la Patrie a besoin d'homir.cs, où par des œuvres durables, par les trioni-

SEPTEMBRE. IQS

phes delà paix, elle doit reprendre dans l'univers le rang qu'elle avait autrefois, c'est en un tel moment que tu déserterais ton poste de combat et que tu cesserais de faire de bonnes pièces?

Cette fois, la corde patriotique a vibré, et, nouveau saint Paul, l'auteur tombe la face contre terre, en s'écriant avec la conviction de l'enthousiasme :

'— Ah! ma mère!... Pardonne. J'ai tort. Je me dois à mon pays, je me dois à la France... Oui, pour toi, pour toi seule, je renonce à ma résolution... Je veux encore faire de bonnes pièces!

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