‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 79 sur 112 · REPRISE DE LA DAME AUX CAMELIAS · texte numérisé non relu

REPRISE DE LA DAME AUX CAMELIAS

i*r octobre.

Voilà bien des fois que l'on reprend la Dame aux Camélias Qt bien des fois que ma chronique tourne autour de ces reprises. Il ne me reste donc que peu de chose à glaner. L'histoire de cette œuvre adorable, œuvre de jeunesse, œuvre de passion, pour laquelle Alexandre Dumas fils semble avoir gardé une prédilection marquée, — son histoire est connue.

On sait comment Dumas, le fils du romancier le plus populaire que nous ayons possédé, personnellement connu par des livres remarqués et notamment par le roman de la Dame aux Camélias dont le succès fut énorme, frappa à la porte de tous les théâtres sans pouvoir se les faire ouvrir.

M. Henri de la Pommeraye, dans une brochure qu'il a publiée, il y a cinq ans, et qu'il a dédiée Aux Jeunes, a raconté avec force détails les démarches et les déboires de l'auteur. Repoussé de partout, de la Gaîté, du Gymnase, de l'Ambigu et du Vaudeville, Dumas eut l'idée de faire patronner son drame par les actrices que le rôle de Marguerite séduirait.

Il s'adressa à M'^» Page, puis à Rachel qui — le soir

fixé pour la lecture — s'en alla tranquillement faire une partie de loto chez une de ses amies, sans se soucier autrement de l'auteur et de son manuscrit, puis enfin — en désespoir de cause — à Déjazet. La spirituelle actrice s'enthousiasma pour la pièce, mais elle comprit qu'elle ne pouvait l'interpréter qu'au prix de mutilations fatales. Elle renonça au rôle — à regret. Enfin, quand Bouffé eut pris le Vaudeville, la pièce ayant trouvé grâce devant le nouveau directeur, le rôle de Marguerite fut confié à M"' Fargueil.

Ici se placent quelques histoires de coulisses qu'on m'a racontées ce soir, et que M. de la Pommeraye, dans sa brochure, n'a rapportées qu'à moitié, sans doute pour ne pas faire de peine à des artistes de grande valeur, et dont le talent m'est d'ailleurs aussi sympathique qu'à lui.

Dès les premières répétitions de la Dame aux Camélias, Fargueil se montra maussade. Le rôle de Marguerite lui déplut.

— Mon cher Dumas, dit-elle un jour à l'auteur, il faudra que vous me donniez bien des indications, car enfin, tout cela se passe dans un monde que je ne connais pas.

L'interpellation de Fargueil est connue. La réponse de Dumas l'est beaucoup moins.

— Ma chère amie, répondit l'auteur de la Dame aux Camélias à sa Marguerite, du moment que vous ne le connaissez pas... à votre âge... vous ne le connaîtrez jamais !

Déjà, à cette époque-là, en 1849, la réponse parut tellement piquante, que M"' Fargueil refusa définitivement de se charger du rôle.

On comprend la désolation de Bouffé.

Fargueil ne jouant pas, la pièce lui paraissait irrémédiablement compromise.

— Comment ferons-nous ? disait-il en levant les bras au ciel.

— Mon Dieu ! cela n^est pas bien difficile ! répliqua Dumas, agacé, nerveux.

— Pas difficile? Et qui va remplacer Fargueil?

— La première venue, pourvu qu'elle soit jolie, élégante, et qu'elle ait des diamants I

— Et pas de talent ?

— Pas de talent, si vous voulez, elle n'en a pas besoin.

— Oh ! mais alors, s'écria Bouffé comme frappé par une inspiration subite, alors nous avons M""^ Doche!

Je ne fais ici que métier d'historien théâtral. Le directeur du Vaudeville d'alors n'était pas précisément un aigle. M™'' Doche, avant sa création de la Dame aux Camélias, n'avait pas non plus l'autorité qu'elle a si justement acquise à partir de ce moment. Elle s'attela avec ardeur aux études de ce rôle^ et prouva à Dumas que le talent de l'héroïne, s'il n'était pas indispensable au succès de la pièce, pouvait en tout cas lui être utile.

Aux répétitions, Doche posa pourtant — et souvent même — des questions qui rappelaient celles de Fargueil sur le monde^spécial où régnait Marguerite Gauthier.

— Voyons, disait-elle à Dumas, au premier acte... quand je reviens de l'Opéra... quelle toilette dois-je avoir pour être bien dans mon personnage ?

— Eh bien, répondit l'auteur après un courtmoment d'hésitation , habillez-vous tout simplement comme vous avez l'habitude de le faire en pareil cas !

Revenons à la présente reprise et aux débuts intéressants qui s'y produisent.

Depuis Mme Doche et jusqu'à M"® Aimée Teissandier, que le Gymnase nous a montrée ce soir, les Marguerite Gauthier qu'on a successivement vues à Paris,

sont : au Vaudeville, M"® Page, M"^ Eugénie Saint- Marc; au Gymnase, Rose Chéri, M"^ Pierson, Tallandiéra; aux Folies-Dramatiques, M"^ Duvergier ; enfin, M^'*' Ida Delaroche... au Théâtre-Molière!

La dernière Marguerite, la débutante de ce soir, M"^ Teissandier, porte le prénom d'Aimée — comme Desclée.

Rien déplus intéressant que l'histoire de la nouvelle Marguerite Gauthier, rien de plus sympathique que les efforts persévérants qu'elle n'a cessé de faire depuis ses débuts pour se créer une personnalité dramatique.

Elle commence le théâtre, il y a quelques années, sans savoir ni lire, ni écrire; fait d'abord en très peu de temps les études indispensables, et débute à Bordeaux dans les Brebis de Panurge : sifflets unanimes; au lieu de se décourager, elle continue bravement ses débuts dans la Dame aux Camélias : cette fois, grand succès. Sans désemparer, elle s'attaque successivement, avec bonheur, aux grands rôles des pièces modernes ; abordant tous les genres, elle se montre dans les personnages les plus divers; entre autres ceux de Charlotte Corday, et de Jack Scheppard des Chevaliers du Brouillard.

De là, elle passe à Bruxelles, puis de Bruxelles à Reims, où elle ne fait qu'une courte apparition, suffisante cependant pour qu'Offenbach la remarque au passage et lui fasse signer un engagement pour la Gaîté.

C'est dans ce théâtre que nous l'avons vue, jouant d'abord un petit rôle dans le Gascon, puis Agnès Sorel, dans Jeanne d'Arc. Alors, elle n'eut pas, comme elle l'espérait, lorsqu'on lui fit apprendre en double, dans le drame lyrique, le rôle de Lia Félix, l'occasion de se faire apprécier par le public parisien.

Un peu dépitée, elle part pour le Caire, y reste trois ans et revient à Bordeaux, sur la scène de ses débuts.

pour y jouer, avec un véritable succès d'enthousiasme, la Comtesse Romani. En dernier lieu, elle joue à Dieppe le Demi-Monde et la Dame aux Camélias. Sur les instances de M. Godfrin, un artiste bien connu dans le monde théâtral, Dumas va l'entendre, et, véritablement empoigné, la signale à M. Montigny, qui l'engage sans retard, sur cette toute-puissante recommandation.

Du reste, M. Godfrin était encore plus ému ce soir, que ne l'est la débutante, dont il a guidé les premiers pas à Bordeaux, où il était directeur, et à laquelle il avait prédit le plus brillant avenir.

M. Guitry — le nouvel Armand Duval — est ce jeune homme de dix-huit ans, en rupture de Conservatoire, autour duquel on a fait tant de bruit il y a quelque temps.

Je n'ai pas à apprécier l'artiste, mais je l'erigage fortement à changer de coiffeur.

S'il avait espéré que, comme Dressant et comme Capoul, il donnerait son nom à une coiffure, il doit — dès maintenant — renoncer à cet espoir.

Qu'il se résigne à porter ses cheveux comme tout le monde. Il en est temps encore. Le conseil que je lui donne est bien plus sérieux qu'on ne pourrait le croire. On se figure pas quelle influence peut avoir une coiffure sur les destinées d'un jeune premier.

Le double début de ce soir constituait, pour les habitués des premières, une de ces attractions dont on est privé depuis trop longtemps.

Comme tout le monde, j'avais cherché à me renseigner sur l'effet produit aux répétitions, et je m'étais adressé aux artistes.

Voici les renseignements que j'ai pu obtenir des pensionnaires de M. Montigny.

Les artistes du sexe laid étaient unanimes :

— Teissandier sera superbe. , . Vous verrez !

— Et Guitry?

— Le petit ! .. . Oh ! pas trop mal !

En revanche, il n'y avait qu'une voix parmi les actrices :

— Guitry! Ah! Guitry... étonnant, admirable!

— Et Teissandier ?

— Euh! euh!

JENNEVALIANA.

2 octobre.

Pendant qu^on reprenait la Dame aux Camélias au Gymnase, le Théâtre-Cluny nous rendait le Vieux Ca;?or^/ avec l'illustre Jenneval.

il n'y a pas d'acteur de province, pas d'agent théâtral, pas d'auteur de mélodrames qui ne puisse vous raconter au moins une anecdote amusante de la vie de cet étonnant artiste.

Une promenade d'un quart d'heure sur le boulevard Montmartre m'a suffi, ce soir, pour faire ma petite récolte.

Voici donc une série de Jennevaliana.

Jenneval a été, dans toute l'acception du mot, un véritable bourreau des cœurs. Partout où il a passé, il a vaincu. Paris, la province, la banlieue sont peuplés de ses conquêtes. La banlieue surtout. Aujourd'hui encore — bien qu'il ait dépassé la cinquantaine — il est capable de jeter le trouble dans l'âme de toutes les dames de comptoir et de toutes les sous-maîtresses de pension qui forment la clientèle féminine du Théâtre- Cluny.

Ses allures cavalières et ses grands gestes étaient, paraît-il, irrésistibles.

Un soir, une spectatrice, en le voyant, dit à son mari d'un ton de doux reproche :

— En voilà un au moins qui doit savoir battre sa femme!

Jenneval jouait à Marseille dans jene sais quel drame historique.

Il remplissait un rôle d'évêque.

On le siffla outrageusement.

Indigné, furieux, il s'avance vers le trou du souffleur, prend la croix qu'il portait sur sa poitrine, et, montrant le Christ au public :

— Oser donc aussi siffler celui-là! s'écrie-t-il. Jenneval, dirigeant une troupe ambulante, arriva

dans une petite ville.

Aussitôt il jfit coller sur les murs d'énormes affiches ainsi conçues :

« Habitants, réjouissez-vous!

« Jenneval, le seul, le vrai, l'incomparable Jenneval a est dans vos murs ! »

La formule est resté célèbre, mais c'est lui qui en est l'inventeur.

Jenneval joua Mandrin en province.

Le jour de la représentation il fit promener, à travers les rues, la roue sur laquelle le fameux bandit devait être écartelé au dernier acte de la pièce.

Jenneval jouait la Tour de Nesle.

Il endossait bravement le costume de Buridan et se promenait ainsi dans la ville, tranquillement, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde, s'asseyant au café et ne dédaignant pas d'y faire une partie de domino.

Quant aux artistes de sa troupe, tous ceux qui avaient été passibles d'une amende étaient contraints, pendant ce temps, à s'arrêter devant les affiches en s'écriant :

— Comment, Jenneval est ici ! Le grand Jenneval!

Le rival de Frederick Lemaître ! Quel honneur pour la ville!

Jenneval arriva à Dijon pour y donner (Jes représentations.

Ses affaires marchaient mal.

Il résolut de frapper un grand coup.

Le jour même de son arrivée, il sollicita du générai commandant l'autorisation de faire venir quelques soldats au théâtre.

Il en avait, disait-il, besoin pour la pièce qu'il montait, et dont la première représentation était fixée à la fin de la semaine.

— Des artilleurs surtout, qu'on m'envoie beaucoup d'artilleurs ! Je n'en aurai jamais assez!

La nouvelle s'ébruita bien vite que l'illustre Jenneval venait jouer à Dijon une pièce militaire.

— Il y aura au moins douze artilleurs ! se disait-on à la ronde.

Les badauds firent la haie pour voir erîtrer les soldats au théâtre, à l'heure de la répétition.

De temps en temps on entendait le bruit des feux de peloton et même de la canonnade.

Deux jours avant la représentation, toutes les places étaient louées. On avait triplé les prix.

Enfin, le samedi, quelle ne fut pas la surprise des Dijonnais quand, sur l'affiche du théâtre, ils virent annoncé...

Q.uoi?

La Fiamminaî

OCTOBRE. 3o3

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