‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 83 sur 112 · LES AMANTS DE VERONE · texte numérisé non relu

LES AMANTS DE VERONE

12 octobre.

Enfin, voici un théâtre lyrique dont le directeur n( sera jamais embarrassé pour trouver un ténor.

M. Capoul est sûr d'avoir dans sa troupe au moin: un chanteur qui ne bronchera pas.

Il est vrai que ce métier de directeur-ténor, s'il pit' sente de grands avantages, a aussi de nombreux inconvénients. Ce n'est pas une petite affaire que de faire face à la fois aux préoccupations multiples d'une direction et aux études d'un grand rôle.

Ce cumul de fonctions si opposées doit forcémem produire des lassitudes et des énervements qui, à la

jngue, pourraient devenir dangereux pour le chaneur.

Heureusement, Capoul possède en Gailhard un Pyide qui, pour la circonstance, s'est transformé en mpresario à poigne, prenant pour lui seul les tracas dministratifs et la besogne matérielle et arrivant, pe- Ltà petitj à force d'empiétements amicaux, à reléguer DU sympathique camarade dans ses seules fonctions e ténor.

Ayant remarqué que l'animation avec laquelle Caoul s'occupait pendant toute la journée des moindres étails d'intérieur pouvait exercer une influence lâheuse sur les bronches du partenaire de M"* Heilron, Gailhard ne lui permettait plus d'ouvrir la 'Ouche pour répondre à qui que ce soit.

— Pas un mot ! — s'écriait-il, en couvrant Roméo e son large corps, dès que celui-ci faisait mine d'aller u devant d'un visiteur — ne t'occupe pas de cela, rends garde de t^enrouer... tes affaires ne regardent

I ue moi !...

I Le jour où M"* Heilbron déclara qu'elle était dans I impossibilité de chanter, Capoul — on le devine — •artageait l'émotion générale.

Mais Gailhard lui ordonna de rester calme.

— Toi, lui dit-il, tu n'as pas besoin de t'émouvoir, e t*exciter ; fais atteler, va faire ton tour ordinaire au ois et arrive ce soir au théâtre comme si tout devait i passer régulièrement.

C'est grâce à ces précautions si sages que Capoul a u mettre sa voix à Tabri des fortes secousses de la selaine.

La « très excellente et lamentable tragédie de Roméo t Juliette » ainsi qu'elle est iniitLilée par Shakespeare

lui-même, va s'augmenter, pour les âges futurs, d'un légende nouvelle :

La légende des Amants de Vérone.

Car à coup sûr l'histoire de cet opéra deviendra lé gendaire.

Voici comment on pourrait la transmettre à nos pe tits-neveux .

« Il était une fois un marquis qui avait non d'Ivry.

« C'était un homme jeune, artiste convaincu, musi cien inspiré, poète plein t'e flamme.

« Il n'avait qu'un seul tort : celui d'être marquis e de ne pas s'en cacher.

« En ce temps-là, bien qu'on parlât beaucoup d'éga lité, d'émancipation — on ne croyait pas qu'un mar quis, ayant la faiblesse de tenir à son titre, pût avoi du talent.

tt On le relégua donc, sans autre examen, dans 1. classe encombrante des musiciens-amateurs qui vou invitent à leurs soirées pour vous faire entendre leu musique ou qui, pour faire jouer trois fois un opér dont tout le monde rira, donnent de l'argent aux dire, teurs malheureux.

a Cependant, ledit marquis, ayant vainement cher ché un librettiste pour dramatiser ses inspirations, eu l'excellente pensée de s'en passer et de faire son livre lui-même — ce qui devait lui épargner les ennuis d la collaboration et augmenter notablement ses droit d'auteur.

a II emprunta à Shakespeare l'amoureuse tragédi de Roméo et Juliette.

« Après plusieurs années de travail, comme il venai de terminer son dernier acte, il s'en fut trouver le di recteur du Théâtre- Lyrique qui était alors un nomm* Carvalho.

« Ce Carvalho reçut les propositions du marqui.

vec un sourire de pitié, lequel sourire s'expliqua d'aumt mieux que déjà il venait de recevoir un opéra ir le même sujet dont la musique était d'un maître îlèbre, Charles Gounod.

« On se figure la mine déconfite du pauvre marquis. a lutte lui parut impossible. Il y renonça momentaément.

c( Mais, pendant douze ans, au lieu de faire un autre péra, il promena celui-là partout. Il en fit exécuter es fragments dans certains salons, devant des publics loisis. Il le fit recevoir dans tous les théâtres lyriques ui s'ouvrirent pour se refermer peu après. Enfin, est grâce à la courageuse initiative d'un ténor nommé iapoul, épris à bon droit de son rôle de Roméo, se ansformant en directeur pour la circonstance et faillit lui-même les frais de l'ouvrage, que le marquis arvint à faire représenter son œuvre.

i Voilà la très-véridique légende des Amants de ^érone. »

Un monde fou dans cette jolie salle de Ventadour, ui mériterait bien de retrouver sa vogue d'autre- :)is.

On aurait loué, si l'on avait voulu, des places dans ;s couloirs, à côté des ouvreuses.

Je puis citer au hasard de la lorgnette, la duchesse de ^'lewcastle, la marquise de Gasariera, l'ambassadeur 'Espagne, la comtesse de Béchevet, Prodgers, Stern, Ldouard André, de Gamondo, le comte Armand, le •réfet de police, le ministre des Beaux- Arts, la baronne e Caters, la comtesse de Rosencoët, de Beauplan, les •rinces Troubetzkoï et Galitzine, la duchesse de Sesto, ^'"'^ Standish, le comte d'Aramon, Raphaël Bischofsleim qui inaugurait son ruban de la Légion d'honneur

et que l'on complimentait fort, le prince de Sagan, h duc de Montmorency , le comte et la comtesse de Ganay de Pomereu, le marquis de Las Mari mas, le comt Walewski, de Tanlay, Favrot, la comtesse de Brigode M""' Bernadaki, la comtesse de Gouy d'Arsy, la du chesse de Valombrosa, M. et M"* de Castelbajac, Char les Haas, Artliur Meyer, le marquis du Lau, Béhic, h baronne de Poilly, le duc de Mouchy, le duc de Banos de Miranda, de Fitz-James , Offenbach , d'Ennery Coppée, Halanzier, Perrin, Carvalho, Rossi, Worms Lassalle, M'°<' Abeille, M""^ Pelouze, M'"« de Sylvéra e ^mes Krauss, Sangalli, Moisset, Ambre, Schneider Théo, Rosine Bloch^ Daram, Marie Sass, Marimon Zulma Bouffar, Fargueil, Humberta, Lasseny, Rous seil, Pierson, Chaumont, Massin, sans compter les e cœtera de tous les mondes.

Beaucoup d'animation au foyer pendant les en tr'actes.

Un musicien, qui a de Tesprit, surtout quand il n fait pas de musique, m'y donne cette jolie détinitioi de Polyeucte quQ ]e reproduis parce qu'elle est amu santé quoique injuste :

« PoLYEUCTE ? Un grand saint, créé par Corneille martyrisé par Donizetti et enterré par Gounod. »

La direction n'a rien épargné pour rendre lesdécon et les costumes dignes de l'œuvre.

L'ensemble est plus que satisfaisant.

Quelques costumes sont remarquables. Celui de Du-

[riche, notamment, dessiné parVibert. Avec son magnifique vêtement de velours cramoisi, on ferait facilement tout un mobilier de salon.

Quant au duel du troisième acte, c'est un des plus émouvants qu'il nous ait été donné de voir au théâtre depuis la Dame de Montsoreau. Inutile d'ajouter qu'il a été réglé par M. DesbaroUes.

. Les costumes de M"* Heilbron sont assez jolis pour ^quel'on puisse décrire les principaux.

La robe de bal du premier acte est fort riche. C'est une robe princesse en brocart blanc, bordée dans le bas ide la jupe de bandes d'or et de perles fines, retroussée d'un côté avec des plaques en diamants.

La coiffure est en satin bleu avec perles et une ferronnière en diamant.

On a énormément apprécié le costume du deuxième tableau du second acte — dans la scène du mariage — la jupe en brocart vert d'eau, la robe en crêpe de Chine, gris-perle, brodée d'or et doublée de satin rose pâle. Manteau en cachemire blanc, brodé d'or et doublé de rose. Garniture d'émeraudes et de diamants. Pour coiffure, une toque rose, entourée d'une guirlande de feuilles d'or.

Vous me direz que ce n'est pas précisément le costume d'une jeune fille qui va se marier en cachette, mais à Venise — en ce temps-là — les jolies patriciennes n'y regardaient probablement pas de si près.

Enfin, au troisième acte, Juliette porte une jupe en satin paille, bordée de chenille mauve avec paillettes de nacre violette. Sur le côté de la jupe, des quilles en perles fines et des chenilles blanches; tunique en crêpe de Chine bleu ciel, brodée entièrement de fleurs paille

et de nacre violette. Manches en satin mauve. Coiffure résille d'or et perles.

Tous ces costumes, fort brillants, fort réussis, on été exécutés d'après les dessins du comte Lepic et le croquis de M. Jules Marre.

Du dissentiment passager qui a pu exister entr Capoul et M''" Heilbron, il nous a semblé qu'il n restait pas trace.

La fille des Capulets a pu, sans frémir, tendre I main à l'héritierdes Montagus.

Et il est vraiment fort heureux que la science di docteur Love ait pu dompter lei bronches récalcitrante de M"® Heilbron, — avec une bonne lorgnette on dé couvrait encore, sur la poitrine de la charmante ar tiste les traces de rigolos récents — car le public de 1 première aurait été fort dérouté en voyant Capou roucouler des ducs d'amour avec une autre chanteuse

Le couple Capoul-Heilbron s'est élevé, depuis Pau et Virginie, à la hauteur vertigineuse d'une véritabl institution artistique. Le ténor imprésario et la joli diva personnifient ensemble le groupe d'amoureux l plus complet — au point de vue dramatique — qu'oi puisse imaginer. Après nous avoir restitué l'amou naissant et candide des sublimes enfants de Ber nardin de Saint-Pierre, ils nous montrent aujourd'hu l'amour romanesque et persécuté de Roméo et dt Juliette; nous les verrons sans doute parcourir ensemble toutes les étapes de la passion sous les traits deî amants célèbres de tous les temps.

Et plus tard, lorsqu'ils en auront épuisé la série e que l'âge n'aura laissé en eux que les restes d'une voi> tombante et d'une ardeur qui s'éteindra, ils pourron encore, dans une double création suprême, nous mon-

trer, sous les traits de Philémon et Baucis, l'amitié conjugale succédant à l'amour du même nom.

En attendant, ils en sont à leur incarnation la plus fougueuse et rien ne saurait donner idée de la conscience avec laquelle, dans la fameuse scène du balcon, chacun d'eux exécute sa partie. Le long baiser d'amour qu'ils échangent à la fin du duo du quatrième acte est d'un réalisme qui fait au moins rêver! C'est à croire, non pas seulement que « c'est arrivé », mais que « ça arrive ».

— GeCapoul! quel feu ! disait une jeune dame à côté de moi.

— Et Heilbron donc! — ajouta le voisin de ma jolie voisine — comme elle est à la réplique !

— L'illusion est complète !

— C'est vécu !

Après ce duo, on a apporté un gigantesque bouquet à la chanteuse. Capoul m'a paru heureux de le tendre à sa pensionnaire. C'est ce qu'on pourrait appeler le bouquet de la réconciliation.

i8 octobre.

On reprenait, il y a quelques jours, dans un théâtre

du boulevard, un petit acte à deux personnages qui fut joué pour la première fois, il y a deux ans.

La pièce n'ayant qu'une médiocre importance, la •reprise a eu lieu sans tambour ni trompette, et aucun de nos confrères n'en a parlé. Comme eux j'aurais certainement gardé le silence sur ce mince événement dramatique, s'il ne me fournissait ce soir la matière d'une assez piquante anecdote.

Il y a deux ans, époque à laquelle fut jouée pour la

première fois la bluette en question, elle était interprétée par deux jeunes artistes. L'un était un jeune premier, à la tournure élégante, au maintien distingué, possesseur d'une fort belle chevelure noire et relevant avec fierté les pointes d'une fine moustache; Tautrc une mignonne ingénue qui avait les plus beaux yeux du monde et dont toute la personne respirait la grâce et la candeur.

La pièce n'était guère qu'un petit duo d'amour pendant lequel les personnages échangeaient les plus aimables propos et se faisaient en termes tendres les serments les plus doux. Les jeunes gens ne tardèrent pas à prendre leurs rôles au sérieux. A la cinquantième représentation, ils étaient sincèrement épris l'un de l'autre ; le jeune premier poussait des soupirs à fendre l'âme, et l'ingénue, autrefois si gaie, était devenue triste, languissante, mélancolique.

Conime toute comédie qui se respecte, celle que jouaient avec tant de naturel nos deux artistes finissait par un bon mariage.

Qu'arriva-t-il? Entrant tout à fait dans l'esprit de leurs rôles, les deux interprètes finirent par s'épouser.

Dans les premiers jours, tout alla bien. On ne vit jamais lune de miel plus douce. Mais, hélas ! il n'y a rien de plus facile à troubler que les ménages d'artistes. Les époux étant tous deux jeunes, charmants, entourés de mille séductions, les scènes de jalousie d'abord, puis les reproches amers, les comparaisons blessantes ne tardèrent pas à éclater. On s'accusa mutuellement d'infidélité, de trahison, de perfidie. Il y eut des accès de colère, des crises de nerfs, des bris de glace et de porcelaine. On en vint aux menaces, et des médisants prétendent même qu'un certain «ombre de gifles furent échangées. Bref, les deux époux, qui jadis s'adoraient, en vinrent bientôt à se haïr, et à se détester cordialement.

Ne pouvant même plus se voir en face ni habiter sous le même toit, ils se séparèrent, se jurant bien de ne plus jamais s'adresser la parole. Monsieur alla de son côté. Madame fit du sien ce que bon lui semblait. Néanmoins, comme un engagement les liait pour un certain nombre d'années, ils furent contraints de rester au même théâtre.

Tout allait pour le mieux, et ils s'étaient habitués à cette vie nouvelle, lorsque, tout dernièrement, on remit précisément sur l'affiche la pièce qui, jadis, avait servi de trait d'union aux deux époux. L'un et l'autre durent reprendre leur rôle. ,

Or vous voyez d'ici leur embarras, leur ennui, ennui que comprennent les initiés de l'orchestre, et qui paraît beaucoup les amuser. C'est tous les soirs uhe petite comédie féconde en péripéties.

Se détestant franchement , madame ayant envie de fgriffer monsieur, monsieur éprouvant l'irrésistible besoin de tourner le dos à madame, les voilà contraints de se sourire avec tendresse, d'échanger les plus doux propos et de simuler un amour qui, depuis longtemps, s'est changé dans leurcœur en haine véritable !

Et il faut voir les variantes bizarres dont ils ornementent la pièce.

Se jetant à genoux, il fait une déclaration passionnée; se penchant vers lui, elle l'écoute avec amour; émue, rougissante, elle semble boire ses paroles, puis, tout à coup, les spectateurs les plus rapprochés de l'orchestre sont stupéfaits d'entendre les deux amoureux articuler à mi voix ce dialogue, qui n'est pas dans le texte :

— Monstre!

— Misérable!

— Gredin!

— Traîtresse I

Il prend sa main dans les siennes et la regardant doucementdans les yeux.

— Répétez-moi encore que vous m'aimez I... lui ditil, de sa voix la plus douce.

— Aïe ! fait-elle tout à coup.

Il vient de lui serrer la main de façon à la lui briser.

— Oui, mon ami î je vous aime, lui répond-elle à son tour et de sa voix la plus câline.

— Oh ! ne peut-il s'empêcher de s'écrier : Elle vient de le pincer avec force.

A la fin de la pièce, il se trouve même un certain passage où l'acteur, enhardi et emporté par Texcès de sa passion, doit embrasser l'actrice.

Avant la reprise de la pièce, l'époux qui redoutait vivement ce jeu de scène est allé trouver son directeur, et après lui avoir exposé les faits, lui a demandé avec instance de couper le baiser final. Gomme le directeur paraissait surpris :

— Non, voyez-vous, lui dit l'acteur, si à la représentation je suis obligé d'embrasser ma femme, je prévois d'avance ce qui arrivera.

— Quoi donc?

— Je la mordrai !

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