‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 82 sur 112 · POLYEUCTE ET PAULINE · texte numérisé non relu

POLYEUCTE ET PAULINE

C'est Dieu qui nous éclaire et nous appelle aux cieux.

On a trouvé avec raison, que c'était bien peu d temps pour voir une composition de cette valeur < l'on s^est résigné à supprimer la place pour laisser l'aci entier dans les arènes.

Dialogue entre deux directeurs associés :

— C'est joli, ce cirque!

— Oui, mais ça manque de lions !

M. Eugène Lacoste a eu une fois de plus l'occa sion de prouver qu'il est un artiste d'un immens mérite.

Ce n'était pas chose commode de trouver des effet avec des costumes romains. M. Lacoste en a produi d'énormes, et à chaque instant, dans les huit tableau: de Polyeucte.

Ses efforts se sont surtout portés sur l'entrée de Se vère et sur la fête païenne.

Le cortège de Sévère est absolument splendide. Le trompettes, les porte-étendards, les porteurs de tro phées, les soldats de l'armée auxiliaire et ceux de l'ar mée romaine, les princes arméniens, les édiles, tou cela forme une escorte imposante et magnifique ai triomphateur romain, qui fait son entrée sur un quadrige traîné par quatre chevaux blancs, que des escla ves admirablement costumés tiennent par la bride. C'est un miroitement incessant de pierreries, de cui rasses d'or, d'armes étincelantes, un tableau de maîtr. supérieurement réglé.

Détail assez piquant : les quatre chevaux blancs du quadrige sont loués à l'Opéra par l'administration des

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rompes funèbres, Le cheval ne s'émeut guère de ces brusques transitions dont sa vie est pleine. Il traîne avec a même résignation le corbillard d'une jeune fille et e char en carton doré d'un triomphateur d'Opéra!

Dialogue entre deux fauteuils :

— Comment trouves-tu Lassalle sur son char?

— Superbe! et grand! c'est Lassalle... de l'Hippodrome.

Les costumes de la fête païenne sont tout différents de ceux de l'entrée de Sévère.

Les uns sont le triomphe de la torce, les autres le triomphe de la grâce.

M. Mérante, dont le divertissement a fait une diversion bien agréable, a trouvé, cette fois encore, en M. Lacoste, un collaborateur précieux.

Avant le ballet, une animation extraordinaire régnait au foyer de la danse, envahi par tous les abonnés de l'orchestre. Les charmantes guerrières faisaient porter leurs boucliers et leurs lances à leurs amis, qui paraissaient enchantés. Tous les regards s'arrêtaient curieusement sur une danseuse qui se tenait à la barre d'appui en faisant des ronds de jambe.

— C'est la nouvelle ! chuchotait-on.

C'était, en effet, la nouvelle étoile dansante que M. Halanzier est allé chercher à la Scala de Milan, où un engagement la rappelle cet hiver.

M"* Rosita Mauri est espagnole; bien qu'elle nous arrive d'Italie. Elle est brune, assez jolie et appelée à un avenir brillant. On l'a beaucoup applaudie. Sa danse est d'une sûreté étonnante. Elle n'a pas cru de-

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voir changer la couleur de ses cheveux pour représenl- Vénus.

On a beaucoup remarqué qu'après le « tournoi pac i fique » dans lequel les jolis petits guerriers de Bellor et les ravissants légionnaires exécutent des pasqui soi aussi des passes d'armes^ la déesse de la guerre, sot les traits de Delphine Marquet, est venue, sans dou ( pour ne mécontenter personne, distribuer des palm à tous les combattants.

Quelle leçon pour les jurés de l'exposition !

Un excellent musicien me fait une observation qi je soumets à M. Lamoureux, l'éminent chef d'orche^ tre de l'Opéra.

— Pour bien entendre la partie si importante d violoncelles, me dit-il, on est obligé d'avoir une lo^ ; d'avant-scène. Nos violoncelles, se trouvant contre 1 i balustrade de l'orchestre, et tournant le dos aux specti teurs, envoient nécessairement le son de leurs instri ments vers la scène. De la salle on les entend à peint A Vienne, c'est tout le contraire. Les violoncelle sont adossés à la scène, et grâce à cette disposition : simple, les effets d'orchestre sont doublés.

M. Lamoureux, homme d'initiative, ne pourraitessayer à Paris ce qu'on fait en Autriche?

Dialogue dans une loge, pendant l'acte de la prison

— Alors, ce pauvre Polyeucte, on va l'immok ainsi sans jugement?

— Dame I on ne pouvait pas rééditer le jugement d Salomon.

La représentation, qui â commencé à huit heures loins quinze minutes — chronométriquement — a ni avant minuit.

Ah! si tous les directeurs de Paris pouvaient imiter exemple de M. Halanzier.

Quand le régisseur, M. CoUeuille, est venu nommer is auteurs, Gounod, Barbier, Carré, Mérante, les déorateurs, le dessinateur des costumes et même Coreille, une partie de la salle a voulu voir Gounod.

Mais Gounod n'a pas reparu.

Vous verrez qu'il y aura des gens qui diront qu'ils l'en ont pas eu pour leur argent!

REOUVERTURE DE L'AMBIGU,

' II octobre.

Après dix-sept jours de fermeture, l'Ambigu rouvre :e soir ses portes avec la Jeunesse de Louis XIV.

Lorsqu'il y a quelques mois M. Chabrillat signait le bail par lequel il devenait directeur de ce théâtre, on lui demanda de vouloir bien agrandir à ses frais le poste des pompiers, qui était, paraît-il, trop étroit.

Il y consentit. Or, quand un directeur se met à réparer, il sait bien quand il commence, mais jamais quand il finit.

Pendant qu'on travaillait au poste des pompiers, le directeur se dit :

— Si je profitais de l'occasion pour faire réparer les loges ?

Comme on était en train de réparer les loges, le directeur remarqua que les fauteuils étaient bien étroits.

— Bah! pensa-t-il, changeons aussi les fauteuils! On se mit à changer les fauteuils.

— Maintenant que j'ai des fauteuils tout neufs des loges fraîchement décorées, se dit encore Ci brillât, la salle va paraître bien terne. Faisons redo les galeries.

Une fois les galeries redorées, la salle étant en état, le directeur jugea qu'il ne fallait pas s'arrêter < si beau chemin.

— Pendant que j'y suis, s'écria-t-il, faisons éga l ment réparer le foyer !

Tout l'intérieur de l'Ambigu avait bientôt pris aspect superbe. Mais c'est l'extérieur qui n'était plu la hauteur.

Chabriilat fit repeindre la façade, il fit placer u élégante marquise à la porte, des tapis dans tous couloirs, des portières à toutes les entrées, des ridea à toutes les fenêtres.

Et voilà comment l'antique Ambigu, triste, froi enfumé, étroit, incommode, a fait place à une sa neuve, gaie, pimpante, où tout le monde est bi' assis. Les fauteuils ont été élargis. On y circule Taise. Les ignobles banquettes du parterre, transforr en parquet, ont disparu. Enfin, chose inouïe, étoi nante, jusqu'ici inconnue, le paradis lui-même, paradis où ont défilé tant de générations de pâl voyous, le paradis a été rembourré.

Cet ensemble brillant met tout le monde de boni humeur. On n'entend que des cris de surprise.

— Quel luxe !

— Quelle prodigalité !

— Nous ne sommes pas à l'Ambigu, mais à la pr' mière des Amants de Vérone!

La salle est d'ailleurs fort élégamment composé Le contenu répond au contenant. On me montre ur étoile dramatique de Saint-Pétersbourg, M"® Mar

vine, da théâtre Alexandre. Plusieurs « belles dor- 2uses » dans les avant-scènes. Belles dormeuses signe, paraît-il, des « actrices » de petits théâtres •nt les diamants sont plus gros que le talent. Le mot t inventé d'hier. Je ne sais s'il réussira. Un timbre placé à la porte d'entrée de l'Ambigu ertit le public de la fin de l'entr'acte. Ce timbre a été l'objet d'une lutte épique entre le )uveau directeur et le limonadier qui tient le café du véâtre.

Quand on voulut l'essayer une première fois, on sV :rçut, non sans surprise, que le fil correspondant 'ec la sonnette avait été adroitement coupé. Il fut rébli aussitôt. Le lendemain, on le trouva de nouveau upé. On le rerétablit, on le rerecoupa. Alors, une surveillance spéciale fut établie. On par- :.nt à pincer le coupeur de fils en flagrant délit. C'était cafetier du théâtre.

Pour s'excuser, le coupable prétendit que ce timbre linait son industrie.

— En effet, dit-il, on venait consommer chez moi niquement pour entendre la sonnette de l'entr'acte; es l'instant où vous établissez un timbre en dehors, je 'ai qu'à fermer boutique !

Cafetier, mon ami, vous vous trompez. L'Ambigu :;ste un théâtre de drame, et, quand on a fini de verser es larmes, on éprouve généralement le besoin de se lire verser à boire.

La Jeunesse de Louis X/Fayant émigré de l'Odéon l'Ambigu avec ses décors, ses costumes, sa mise en :ène, ses chasseurs, ses sonneurs de cors, sa meute et 30 cerf éventré, je n'ai pas à revenir sur l'exactitude istorique, le luxe et le goût qui ont présidé à la coniction du côté matériel de la pièce.

Ainsi que les chiens, un certain nombre d'artistes iennent aussi de l'Odéon.

Sans parler de Gil-Naza qui a jadis joué au Secor Théâtre-Français le rôle du cardinal Mazarin et q appartient aujourd'hui à la troupe de FAmbig M. Duqaesnel a prêté à son confrère de la rive dro M"" Léonide Leblanc, Antonine, Samary et Mai Kolb, ainsi que MM. Valbel, Clerh, Rebel, et Ernei le légendaire Ernest, qui n'a pas voulu céder «le rôk de porteur de falot muet qu'il avait eu Phonneur créer.

M. Rebel, qui joue Molière, a fait ce qu'il a pu po ressembler à l'auteur de Tartufe. A force de consult des portraits du temps, de prendre un nez à celui-c une bouche à celui-là, il est parvenu à une resseï blance assez satisfaisante.

— On aurait envie de lui commander une pièci dit Koning.

M"' Marie Kolb, Paccorte soubrette de l'Odéo s'est retrouvée, comme chez elle, sur la scène de l'Ar bigu.

Quand elle était petite fille, bien avant de suivre l cours du Conservatoire, elle y a joué les rôles d'enfan

M"^ Kolb, était, il y a dix ans, la petite Cécile Dai bray de l'endroit.

Ah ! qu'elle a fait verser de larmes, elle qui fait tai rire aujourd'hui I

Afin de rompre une bonne fois avec la tradition d< grands seigneurs aux mains sales, M. Chabrillat confié les rôles les plus insignifiants à des artistes d'u certain mérite, et l'on m'assure que, parmi les persor nages de la cour du grand roi, il se trouve des jeune gens qui, comme M. Guitry, du Gymnase, sont e rupture... de Conservatoire.

Je ne veux pas trahir leur incognito. Le farouch M. Bardoux serait capable de leur réclamer une somm de quinze mille francs à titre d'indemnité. Avec le

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înte sous qu'on leur alloue tous les soirs, ils n'auient peut-être pas de quoi payer.

Enfin, les figurants eux-mêmes ne sont pas recrutés i hasard. J'ai reconnu, dans le lot, un ancien acteur s Délassements, de Déjazet et de Taitbout^ et on 'en a montré un autre qui serait le fils de M. Vavasur, l'élégant artiste des Folies-Dramatiques. Il n^est is étonnant que celui-ci sache bien porter une épée icour, cela tient de famille.

Et maintenant, voici, sans autre transition, l'inciint capital de la soirée.

A quatre heures de l'après-midi, un monsieur au sage souriant se présenta dans le cabinet directorial.

— Que désirez-vous ? lui démanda Chabrillat.

— Monsieur... je suis médecin...

— Vous voudriez des places pour ce soir ? Il n'en îste plus une seule !

— Je suis le médecin de M"» Léonide Leblanc... Le visage de Chabrillat se rembrunit.

— M"^ Léonide Leblanc, continua le médecin dont visage devint de plus en plus souriant, M"* Leblanc

ient d'être prise d'une indisposition subite et très-séieuse...

— Ah ! mon Dieu...

— Elle est dans l'impossibilité de jouer.

On comprend la consternation du pauvre directeur, ^uoi faire ? Comment se tirer de là ?

— Ah ! s'il pouvait faire remplacer Léonide par vl"^ Heilbron. Mais il n'y fallait pas songer. Déjà, Chabrillat songeait à coller sur ses affiches la bande fa* aie des relâches imprévus, quand le régisseur de 'Odéon vint lui rendre un peu d'espoir. Il y avait ane M"^ Clairval, récemment engagée par M. Duqueslel, une bonne recrue de 'province, jeune, assez jolie, qui savait le rôle. Elle ne l'avait jamais répété^ il est

vrai, mais avec quelques raccords hâtifs^ elle s'en tire rait tout de même.

Le régisseur sauta dans un fiacre, se fit conduii chez M"^ Clairval, eut la chance de la trouver che elle, la fit monter en voiture sans lui donner aucun explication et la ramena triomphalement à l'Ambigt

M. Ghabrillat peut se vanter d'avoir eu une certain veine.

Après le quatrième acte, à minuit, un cocher se pré sente chez la concierge deTAmbigu.

C'est le cocher du fiacre dans lequel on a été cherche M»« Clairval.

Il est là depuis cinq heures. Dans le désarroi caus par l'indisposition de M"^ Leblanc on a oublié de 1 payer.

• — Bah ! dit Ghabrillat, qui est enchanté d'en étr quitte à si bon marché, qu'on lui donne un bon pour boire !

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