‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 86 sur 112 · REPRISE DU SPHINX · texte numérisé non relu

REPRISE DU SPHINX

28 octobre.

Pendant toute la saison théâtrale, saison fructueuse, inon brillante, notre littérature dramatique a été sur- 3ut représentée par des auteurs qui jouissent sans oute à juste titre d'une vogue et d'un mérite inconîstables, mais que nul ne songe, eux moins que ersonne, à classer dans la petite pléiade des gloires ttéraires du théâtre contemporain.

Seuls, Hugo avec Hernani, Augier avec les Foiirhambault^ ont e\i leur part des bravos cosmopolites e cette saison exceptionnelle. Q.uant aux autres, ils ntété fort. négligés et ce n'est que pendant le dernier lois de l'Exposition que leurs noms glorieux ont niin reparu sur les afiches théâtrales.

Ce n'est, en effet, que depuis quelques jours que )umas a fait sa réapparition au Gymnase avec la )ame aux Camélias; ce soir, seulement, Feuillet ous revient avec le Sphinx, et ce n'est que demain ue Dora nous ramènera Sardou.

Et* pourtant, en ce qui concerne le Sphinx, je ne onnais pas de pièce qui, plus que celle-là, eût été apable de surexciter la curiosité des étrangers.

Outre ses grandes qualités littéraires, dont je n'ai as à m'occuper ici, elle contient cette scène à attra:on spéciale que recherche et qu'a recherchée partout î public des six derniers mois.

La fameuse agonie du quatrième acte si bien exécuée par M"^ Croizette, aurait, je crois, parfaitement 'U rivaliser soit avec les exercices de Macamo et de es cinq lions du Tour du Monde, soit avec la curée ux flambeaux de la Jeunesse de Louis XIV.

En un mot, il est inouï que l'on n'ait pas song plus tôt, rue Richelieu, à reprendre un drame conte nant un clou, plus clou que tous les autres clous rét nis.

Ce qui rend cet oubli encore plus extraordinain c'est que seule la Comédie-Française est à même d montrer au public l'agonie du Sphinx, la seule, ] véritable agonie qui ne peut être rendue que pc M'^'^Groizette.

On aurait tort de s'imaginer qu'une autre actri( serait capable d'agoniser ainsi. C'est une spécialit un monopole, pour lequel M"^ 'Croizette aurait p prendre un brevet. Il est même fâcheux qu'elle n ait pas pensé, car cela eût évité à la province de bie fâcheuses et de bien singulières contrefaçons.

En effet, après le retentissant succès de l'agonie c M"^ Croizette, toutes les jeunes premières n'eurei plus qu'une pensée : ^/oc/îer la mort violente. Cei taines d'entre elles poussèrent même la conscien< jusqu'^ expérimenter sur leurs personnes les effets c divers corrosifs.

Et de même qu'il y a dix ans, lors du succès c Thérésa, on avait vu toutes les jeunes chanteuses c café-concert aborder les excentricités vocales et 1 déhanchements bizarres de la Femme à Barbe, t même après le Sphinx, il n'y eut pas une seule élè du Conservatoire, pas une seule actrice départementa qui ne voulût simuler devant le public les exercic plus ou moins gracieux auxquels se livrent général ment les jeunes personnes qui viennent d'avaler un c plusieurs paquets d'allumettes chimiques.

De telle sorte, qu'à peu près partout, ailleurs qu la Comédie-Française où la mort de l'héroïne produ un effet si saisissant, cette même scène obtenait gén ralement un succès d'hilarité prolongée.

Agonie à part, la reprise du Sphinx m'a paru évei

er une curiosité assez vive pour reunir, ce soir, aux Tançais, le dessus du panier des grandes premières.

La représentation avait été d'abord fixée à samedi lernier. Mais le prince de Galles avait exprimé le désir l'y assister et un grand dîner officiel retenait Son Alesse à l'Elysée. On a donc retardé la pièce de deux ours et de trois quarts d'heure, car le rideau ne s'est evé qu'à neuf heures et demie, au moment où l'hériier de la couronne d'Angleterre et la princesse de jalles ont fait leur entrée dans la grande avant-scène le gauche.

Au-dessous de cette avant-scène, dans la loge de M. Perrin, se trouvait le commandeur Nigra, ambassadeur d'Italie à Saint-Pétersbourg, et, au rez-de- :haussée d'en face, dans la loge du ministère de l'ins- :ruction publique, on remarquait le marquis et la Tiarquise de Molins, accompagnés d'une grande dame îspagnole : la comtesse Guaqui. Le prince et la prin- ;esse de Joinville occupaient la baignoire du duc d'Aumale. Tout à côté, dans une baignoire également, je trouvait M. Gambetta auquel, pendant quelques instants, est venu se joindre le citoyen Coquelin aîné. S. Exe. l'ambassadeur d'Angleterre était dans une oge de face, et, un peu plus loin, sur la gauche, une hrt jolie et fort gracieuse personne, la comtesse de Lancey, la nouvelle châtelaine de Louveciennes, qui îst en train de reconstituer, dans son château, avec les moyens que lui donne une grande fortune mise au service d'un goût sûr, l'époque si intéressante de la 'Dubarry.

On voit que les lorgnettes ont eu fort à faire ce soir.

Tandis que dans les loges on disait beaucoup de bien de la jolie toilette, d'une excentricité voulue, mais d'une grande originalité de tons, que M'^^'Eianca a produite au second acte, il n'était question dans les

couloirs que de l'embonpoint de Ci-oizette et de la robe de bal de Sarah Bernhardt.

M"^ Croizette nous a montré un Sphinx nouvelle manière, un Sphinx considérablement augmenté. Elle est si grasse maintenant, si bien portante, que ses amis eux-mêmes se demandent avec inquiétude si le moment ne serait pas venu où il faudrait mettre un terme à tant d'envahissement. Dans le drame d'Octave Feuillet, cet embonpoint fâcheux et trop [précoce se trouve d'autant plus accentué que l'énigmatique comtesse de Chelles est presque constamment en scène à côté de M"« Sarah Bernhardt.

Cette dernière a paru absolument adorable dans sa délicieuse toilette du premier acte, un fouillis ravissant de rubans, de dentelles, de jais, de mousseline et de tout ce qu'il faut pour séduire enfin. Mais Sarah ne s'est pas contentée de séduire, ce soir : elle a voulu étonner. Elle y est parvenue. J'ai dit que sa robe de bal a été, pendant tout un entr'acte, le sujet de toutes les conversations. Or, ce n'est pas précisément de la robe que l'on parlait. Elle est jolie cette robe, mais il est bien probable qu'on n'en aurait pas fait tant de cas si elle ne s'était distinguée par une particularité tout à fait imprévue. La robe de bal de M"^ Sarah Bernhardt était décolletée, mais décolletée pour de vrai, franchement, de façon à surprendre tout le monde. Car ce qui paraîtrait fort naturel chez toute autre personne surprend quand il s'agit de M"^ Sarah Bernhardt. La charmante artiste vient de se révéler à nous sous un jour nouveau et après lequel il est permis de ne plus douter de rien.

^OVEm'BllE.

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