LA GRACE DE DIEU
(Musique nouvelle de M'ne Loisa Pugct.)
5 novembre.
Pour renouveler son programme
Par un spectacle bien nourri,
Monsieur Weinschenck cherchait un drame
Et Si rendit chez d'Ennery.
— « Je viens vous faire une prière,
Dit-il à ce sublime auteur.
De Weinschenck soyez le Molière,
Cela vous portera bonheur ! »
D'Ennery dit : « Mon vieu,
J'ai la Grâce de Dieu !
Mon vieu,
J'ai la Grâce de Dieu ! »
« N'auriez vous pas des Orphelines Dans votre esprit quelque pendant.
Une pièce à sombres machines D'où le public sorte en pleurant?
Vous pourriez me faire avec Verne Un drame d'un effet certain, Une pièce de goût moderne.
Comme à la Porte-Saint-Martin ? »
D'Ennery dit : « Mon vieu,
J'ai la Grâce de Dieu !
Mon vieu.
J'ai la Grâce de Dieu !
« C'est par faveur que j'autorise Et pour vous seul, je le promets, Cette irrésistible reprise Dont je garantis le succès.
Sans regarder à la dépense, Montez la pièce avec éclat ; Mettez-y même de la danse Et des costumes de Clédat.
Soyez digne, mon vieu, De la Grâce de Dieu !
Mon vieu, De la Grâce de Dieu! »
Dans sa demeure somptueuse, Weinschenk s'en fut trouver Schneider, Et, d'une voix bien doucereuse.
Lui dit : « Je veux vous payer cher, Mais vous rentrerez au théâtre, Renonçant au genre folichon, Et devant la foule idolâtre Vous viendrez créer ma Chonchon ! »
Schneider lui dit : « Mon vieu,
A la grâce de Dieu !
Mon vieu,
A la grâce de Dieu ! »
Schneider dans son coupé se jette Et, prompte alors comme l'éclair, Elle va sonner chez Planquette Pour qu'il lui fasse un nouvel air.
Il satisfait à sa demande Et se met à son piano.
Puis improvise la Gourmande, Qu'elle a chantée au Figaro. Un triomphe, pardieu.
Pour la Grâce de Dieu !
Pardieu, Pour la Grâce de Dieu !
Pour revoir la Grande-Duchesse Sous les habits de la Chonchon, La foule à la porte se presse Afin d'obtenir un coupon.
Et les marchands pleins de malice, Voulant se faire un tort butin, Prélèvent un gros bénéfice Sur le plus petit strapontin.
Disant : « J' n'ai qu' ça, môssieu, Pour la Grâce de Dieu !
Môssieu, Pour la Grâce de Dieu !
On a remarqué dans la salle Peschard, Théo, Capoul, Gailhard, Rousseil, Demay, Lagier, Lassalle, Desclauzas et Zulma Bouffar, Gauthier et de Lizy (Delphine), Et puis la gentille Humberta, Belot, le prince Galitzine, Blanche Méry, d'Asco (Léa),
Tous s'amusaient un peu
De la Grâce de Dieu !
Un peu
De la Grâce de Dieu !
Pour jouer la jeune Marie, On voit, à côté de Schneider, Une brunette assez jolie.
Fille de l'illustre Fechter.
Cette créature angélique A fait pleurer comme un oignon.
Et c'est à rOpéra-Comique Qu'elle a débuté dans Mignon.
Allant de chez Boïeldieu
A la Grâce de Dieu !
ïeldieu,
A la Grâce de Dieu !
Schneider a des atours superbes.
Des costumes en brocart blanc.
Tout garnis de perles en gerbes :
C'est un reflet d'or et d'argent.
Son amazone est surprenante, Elle est toute en velours grenat,
On y voit — chose étourdissante !
— Vingt-huit brillants de fort carat.
Ah ! quel luxe, mordieu, Pour la Grâce de Dieu !
Mordieu, Pour la Grâce de Dieu !
Comme mise en scène nouvelle.
On a celle de Buisseret, Qui nous montre Polichinelle Cabriolant dans son ballet.
C'est un ballet carnavalesque Et — sans éloges superflus
— Disons — ce qui suffira presque
— Que la musique en est d'Artus.
Ça tait bien au milieu De la Grâce de Dieu !
Quel feu, Pour la Grâce de Dieu !
Au moment où tombe la toile, Weinschenck semble tout ahuri, II félicite son étoile Ainsi que monsieur d'Ennery.
Caressant ses moustaches grises.
Celui-ci lui dit sans effort :
« Revenez me voir... les reprises...
Qiiand n'y en a plus y en a encor !
En attendant, mon vieu, T'as la Grâce de Dieu !
Mon vieu, T'as la Grâce de Dieu ! »
MONSIEUR CHERIBOIS.
6 novembre,
Une comédie nouvelle, en trois actes, de l'auteur de a Maîtresse légitime^ était bien faite pour exciter la :uriosité des amateurs de premières. Cependant, durant toute la journée d'aujourd'hui, des lettres sont arrivées au secrétariat de l'Odéon, dans lesquelles on renvoyait des coupons de places, avec prière de les réserver pour un autre soir.
Que se passait-il donc de si extraordinaire ailleurs qu'au second Théâtre-Français?
Donnait-on la préférence à la reprise des Pirates de la Savane, que l'excellent M. Castellano, par une gra- :ieuse attention pour MM. les journalistes, qui ne sauraient lui en être trop reconnaissants, avait tenu à ne pas retarder de vingt-quatre heures ?
La vue si attrayante de M"'*" Océana, dépouillée de tout costume gênant et attachée ainsi sur un cheval en liberté, primait-elle les émotions fort différentes qu'on pouvait attendre d'une pièce littéraire, complètement dépourvue de chevaux emportés et de jolies femmes en maillot ?
Non.
Le retour inattendu d'un si grand nombre de billets ■lavait une autre cause.
Des rédacteurs en chef de grands journaux, des députés, des personnages politiques et même purement mondains renvoyaient leurs places en prévision d'une séance de nuit qui devait avoir lieu à Versailles.
Entre les deux spectacles, on n'hésitait pas. Les tirades parlementaires les plus banales trouvent main-
35o LES SOIRÉES PARISIENNES.
tenant un public plus empressé que les effets les plus dramatiques de M""^ Marie Laurent. Le dialogue le plus spirituel, la scène la mieux traitée, l'action la plus intéressante ne valent pas deux députés qui se jetteni des injures à la tête. Si les membres de la Chambre voulaient donner des représentations régulières, tous les soirs, les directeurs de théâtre pourraient fermei boutique. C'est une entreprise que je recommande ai; gouvernement et qui rapporterait dix fois autant que les loteries nationales.
En attendant, plus de quatre-vingts places ont ét( renvoyées à l'Odéon parce qu'il avait été question vaguement, le matin, d'une séance de nuit qui n'a pa; eu lieu.
Généralement, quand on vient voir une pièce nouvelle, on rencontre au contrôle du théâtre, ou à la porte ou dans les couloirs, des gens plus ou moins informé qui viennent au-devant de vous en vous disant ; l'oreille d'un air mystérieux :
— C'est très-bien, vous verrez !
Ou:
— Cela ne vaut pas grand'chose.
Mais les pièces de M. Louis Davyl ont cette particu larité qu'elles manquent complètement de prophètes et cela pour cette excellente raison que, jusqu^à lader nière minute, jusqu'au moment extrême où le ridea va se lever, l'auteur y fait des changements.
Il y a des auteurs qui, comme d'Ennery, apporter! leurs pièces toutes faites au directeur qui doit les jouer M. Davyl n'appartient pas à cette catégorie.
Depuis la lecture jusqu'à la première, ses ouvrage passent par une série de transformations incroyable: Durant le cours des répétitions, l'auteur refait toutes se scènes les unes après les autres : il supprime un persoi nage, en ajoute deux, coupe un acte, remanie, corrigt rogne, jamais satisfait et furieux de ne pas pouvo:
•etarder indéfiniment le moment où son œuvre doit appartenir au public.
Le personnage de Chéribois, par exemple, devait — iclon les rêves de M. Davyl — personnifier non-seulenent l'égoïste, mais le gourmand. D'aucuns prétendent i^ue l'un ne va pas sans l'autre.
— Et tenez, dit-il un jour à M. Duquesnel, tout à .'heure, en passant au Palais-Royal, je regardais l'en- >eigne de Corcelet. Le gourmand ventru qui s'y épanouit en dévorant un jambon tout entier m'a frappé. Voilà comment je me figure mon Chéribois.
On se mit donc à chercher des acteurs obèses. On :ommença par s'adresser à Pradeau, qui refusa la créa- :ion qu'on lui proposait; alors, pendant quinze jours, on vit défiler à l'Odéon les acteurs les plus gros de Paris et de la province. Aucun ne semblait répondre à ridéal qu'avait rêvé Davyl.
Désespérant de réussir, Davyl changea d'idée.
— J'ai mon affaire! dit-il à Duquesnel.
— Ah ! bah ?
— Georges Richard !
— Mais c'est l'acteur le plus maigre qu'il soit possible de rêver.
— Justement ! M. Chéribois sera un maigre ! Il y a des gourmands maigres ! Toute réflexion faite, il vaut même mieux qu'il en soit ainsi... Richard sera un gros mangeur... affligé du ver solitaire.
Parmi les mots de la pièce, il en est un qui a fait beaucoup d'effet^ d'autant plus que — dans les ouvrages dramatiques modernes — les noms de personnages vivants sont généralement proscrits par la censure.
Le père Chéribois dit à son fils, qui vient de perdre cent mille francs à la Bourse :
— Est-ce qu'on joue cent mille francs! M. de Rothschild, l'homme le plus riche de France, ne les jouerait pas !
— Et encore, ajoute Porel, l'homme d'esprit de la pièce, s'il les jouait il ne les perdrait pas... Jl a une chance énorme !
Monsieur Chéribois est une pièce intime et bourgeoise qui a, en outre, le bonheur de se passer en province.
Je dis : le bonheur, parce qu'il me semble que cela nous repose des comédies à toilettes tapageuses, où les actrices sont obligées de ne reculer devant aucun sacrifice pour subvenir aux frais de leurs robes.
Quand on a vu, ce soir, la blonde M'^® Kekler en robe de laine grise^ et la débutante, M""* Caron, en robe de cachemire blanc, on a poussé un soupir de satisfaction comme en poussent les Parisiens quand, — après plusieurs mois de fêtes, de bals et de soupers, — ils vont se refaire un peu à la campagne.