SAMBRE-ET-MEUSE
La joie des royalistes fut à son comble quand ils virent leurs alliés, les Anglais, échappés au péril dont les menaçait Texpédition d'Irlande. Par quatre fois, ils avaient tenté d'assassiner Hoche. En vain. Cette fois, ils tâchèrent de le tuer dans Topinion en le déclarant à jamais un héros malheureux^ haï de la fortune. Lui-même pouvait le croire. Il arriva néanmoins sur le Rhin, toujours plein d'ardeur pour sa tâche et de foi dans la République.
« Cette armée de Sambre-et-Meuse est désorganisée, écrivait-il àTruguet; mais j'en connais les éléments divers^ j'y saurai rétablir
Tharmonie ; je vais réorganiser, créer; je vais m'y rendre autant comme administrateur que comme chef militaire. »
A son génie militaire Hoche joignait en effet le génie administratif. A peine arrivé au Rhin, il s'aperçut que son armée mourait de faim dans un pays qui regorgeait de vivres. Il écrit au Directoire, lui demande de supprimer les administrations françaises qui ne sont au courant ni des mœurs ni des ressources, de rendre aux pays occupés leurs bailUs.
Le Directoire, devenu plus sage, lui donna l'autorité suprême. Hoche institua une commission intermédiaire de cinq membres pour gérer les provinces conquises. Bientôt le soldat est chaussé, habillé, nourri. La discipline est rétablie, l'enthousiasme est réveillé. Hoche, au bout de deux mois, écrit au Directoire :
a II est impossible d'avoir une armée plus belle, plus brave et mieux disciplinée. Avec elle un général est sûr de vaincre bientôt les ennemis.*. Que la campagne s'ouvre, et rien ne pourra nous empêcher d'aller jusqu'à Vienne... »
La campagne s'ouvre en effet ; une merveii-
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leuse campagne de six jours. Hoche passe hardiment le Rhin en présence des Autrichiens retranchés sur la rive droite. Il remporte alors sur eux l'éclatante victoire de Neuwied, où Tennemi, contraint de s'enfuir en désordre, laisse au pouvoir des Français 7,000 prisonniers, 7 drapeaux, 27 canons et 500 chevaux. En même temps les Autrichiens sont battus à Ukerath, Altenkirchen et Dierdorf. Hoche se met à leur poursuite, fait faire en quatre jours trente-cinq lieues à son armée, livre chemin faisant trois batailles et cinq combats, et culbute l'ennemi en toute rencontre, lui prenant canons, caissons et provisions. Son avant-garde, aux ordres de Lefebvre, franchit la Nidda défendue par l'élite de la cavalerie impériale. Nos chasseurs à cheval vont entrer pêle-mêle à Francfort.
Hoche écrit au Directoire : « Mon armée est forte de 86,000 hommes; j'en peux porter à l'instant 70,000 sur le Danube, et contraindre l'ennemi à une paix plus avantageuse à la République... »
C'est à ce moment qu'un courrier, arrivé de
l'armée d'Italie, apporte les préliminaires de paix signés à Léoben.
Bonaparte venait de renier le principe même de la République, en livrant Venise à TAutriche. Que voulait-il donc par ce traité ? Sans nul doute arrêter Hoche dans ses succès. Il en était si impatient qu'au lieu d'écrire d'abord au Directoire à Paris qu'il venait de signer la paix, contre toute convenance il écrivit d'abord à Hoche qui entrait à Francfort, afin de l'arrêter et de lui fermer la campagne. Pour excuser cette précipitation inconcevable, il prétend, dans sa lettre aux directeurs, qu'on l'avait averti seulement du mouvement de Hoche, et non de celui de M or eau : « J'ai cru la campagne perdue ; que nous serions battus les uns après les autres, el j'ai conclu la paix. » (Correspondance, 31 avril, t. II, p. 12.)
Étrange assertion, injurieuse pour Hoche ; comme si ce grand nom faisait présager des défaites !
Hoche, dans son magnanime patriotisme.
fut néanmoins heureux de cette paix qui Tarrêtait au milieu de ses triomphes. Il écrivit au général Berthier : « Je dois me féliciter avec tous les Français de la bonne nouvelle que vous me transmettez. » Et au Directoire : « L'armée de Sambre-et-Meuse a accueilli la nouvelle de la paix avec la plus douce émotion. »
Il prêtait à Bonaparte les hautes vertus de dévouement et d'abnégation qui étaient en lui. Sa grande âme ne donnait accès qu'à deux sentiments : l'amitié, l'admiration. On le vit bien lorsque les patriotes reprochèrent au Directoire de soutenir en Bonaparte, non pas un général, mais un vrai tyran d'Itahe qui, sans compter avec la République, agissait de sa tête, soutenait les despotes, le Piémont, le pape, etc. Ils demandaient qu'il fût rappelé, arrêté. Mais par qui arrêté, à la tête des troupes, de l'enthousiaste armée d'Italie ? Par qui ? Par le général Hoche.
Hoche fut indigné de ce bruit. Bonaparte semblait son ennemi et avait toujours eu de mauvais procédés pour lui. Dans le même
temps les partisans du futur empereur faisaient publier la gravure où on voit Bonaparte très-grand (il était petit), qui montre la carte d'Italie d'un geste vainqueur ; Hoche, petit (nous avons dit qu'il était très-grand), montre Quiberon, triste et comme s'excusant.
Tout cela ne fit que tenter le cœur de Hoche, et, par une sublime imprévoyance, il se déclara le garant, il se fit la caution de celui qu'il appelait son frère d'armes. Dans une belle lettre, il répond en termes magnifiques du patriotisme de Bonaparte : « Ah] brave jeune homme, quel est le militaire républicain qui ne brûle de t'imiter? Conduis à Naples, à Vienne, nos armées victorieuses. Réponds à tes ennemis personnels en humiliant les rois, en donnant à nos armes un lustre nouveau, et laisse-nous le soin de ta gloire ! Compte sur notre reconnaissance... »
Hoche ajoute : <c Compte aussi que, fidèles à la Constitution, nous la défendrons contre les attaques des ennemis de Tintérieur. »
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Dès que les hostilités sont suspendues sur le Rhin, la pensée de Hoche se reporte sur l'Irlande. « L'armée de Sambre-et-Meuse, écritil au Directoire, renferme beaucoup d'hommes qui pensent comme moi sur le compte des Anglais. » Le Directoire entra dans ses vues. La Hollande, cette fois, prêterait à Texpédition le concours de sa flotte. Hoche court aussitôt à la Haye pour accélérer les préparatifs, puis revient trier dans l'armée de Sambre-et-Meuse le corps d'élite qui lui est nécessaire, et le dirige sur Brest, désigné comme port de départ. Le tout avec le plus de secret possible, afin de surprendre l'Angleterre.
A ce moment, le parti royaliste, de tous côtés, relevait la tête. Il appelait à Paris la Vendée qui s'était refaite ; elle arrivait, sans fusils, mais avec de très-bons pistolets de fabrique anglaise. Le Directoire n'avait de force à Paris
qu'une garde de deux cent cinquante cavaliers.
Et le Corps législatif, outre sa garde de mille hommes, avait ici deux armées à son choi^c : la garde nationale qu'organisait Pichegru, puis Tarmée inconnue des bandes de Vendée, des verdets du Midi et des gens de l'émigration.
'Le Directoire pensa un moment à confier à Hoche le ministère de la guerre ; par malheur le jeune général n'avait pas l'âge requis par la Constitution.
Mais au même instant marchait vers Brest, devant passer nécessairement par Paris, l'avantgarde de l'armée républicaine de Hoche, la cavalerie de Sambre-et-Meuse. Les escadrons invincibles de Richepanse suivaient. Ce fut pour les royalistes la tête de Méduse.
Par l'ignorance d'un commissaire de la guerre, la division des chasseurs de Richepanse avait dépassé, aux environs de Paris, la limite constitutionnelle fixée aux troupes. La majorité royaliste du conseil des Cinq-Cents, d'abord épouvantée, s'irrite, se plaint au Directoire, qui dit que la chose n'a eu lieu que par erreur. Mais cette armée, où allait-elle? Hoche, sur les contributions levées par lui, avait pu épar-
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gner les sommes nécessaires au mouvement de ses troupes. D'où provenait cet argent? Il fallut laisser éventer le secret de la marche sur Brest et compromettre une seconde fois l'expédition d'Irlande !
Les contre-révolutionnaires n'en crienl que plus haut à la trahison. Ils veulent mettre Hoche en jugement. Ce jeune homme, si fier, blessé du tour qu'on eût voulu donner à une affaire qui touchait l'honneur, la caisse de l'armée, répondait à tout : « Je veux être jugé. »
Barras se taisait. Jourdan, indigné des accusations que portaient contre cet homme intègre ceux qu'on savait être ses ennemis personnels, entre autres le général Willot, s'écria : (c Les coupables de son espèce ont droit aux remercîments de la patrie reconnaissante. »
Hoche s'en retourna à Wetzlar, son quartier général, le cœur ulcéré. Il sentait la révolution eu péril. Mais, sans revenir à Paris, il sut faire agir contre les royalistes son inflammable armée de Sambre-et-Meuse. Dans la sombre fête tragique qu'on célébrait chaque année pour les morts du 10 août, ses généraux portèrent
au banquet des toasts signiGcatifs : « A- la haine des ennemis de la Répobliqoe ! — Aux mraibres dn eonsefl des Cinq-Cents qui renient le maintien de la Constitution! — Aux membres du gouvernement qui étoufferont les factions royalistes ! » Hoche lui-même souffla Vorage, disant : <c Ne les quittez pas encore, ces armes terribles avec lesquelles vous avez tant de fois fixé la victoire ; il faut avant tout assurer la tranquillité intérieure que des rebelles aux lois républicaines essaient de troubler. » Plusieurs des officiers de Hoche eurent des permissions , pour aller à Paris, entre autres Chériu, son ami, chef de son état-major, et le vaillant Lemoine, Tun des vainqueurs de Quiberon.
La journée du 18 fructidor fit échouer la conspiration royaliste et tira Hoche de ses patriotiques angoisses.
Moreau étant destitué par le Directoire, Hoche reçut le commandement de Tarmée d'Allemagne, composée des armées réunies de Snmbre-et-Meuse et du Rhin.