‹ Les soldats de la révolutionChapitre 12 sur 16 · LÀ VENDÉE · texte numérisé non relu

LÀ VENDÉE

Enfoui quatre mois dans un cachot^ Hoche y laissa sa santé pour toujours.

Thermidor, la mort de Saint-Just, ne lui ramenèrent pas la faveur des bureaux. On donna à Pichegru la grosse armée et Taffaire éclatante de Hollande. A Hoche, la triste Vendée, une guerre douloureuse, où il s'usa, et où la victoire même était un deuil.

Qu'allait faire dans cette guerre plus que civile, qui était en même temps une guerre d'embûches, une guerre de buissons, cet homme de vingt-cinq ans, si impétueux sur le Rhin, ce général rapide, en qui ses officiers (Desaix,

Charapionnet, Lefebvre, Ney) voyaient distinctement le génie de laPrance, Tètoile de la victoire? Hoche étonna dans TOuest par une longanimité étrange et inouïe. Chez ces paysans sauvages, dans cette guerre d'incendies, de vols, d'assassinats, il apporta une chose nouvelle, le respect de la vie humaine. Les premiers mots qu'il dit, empreints de son grand cœur, étaient le plus touchant appel : « Français, rentrez au sein de la patrie ! Ne croyez pas que Ton veuille votre perte ! Je viens vous consoler... Et moi aussi, j'ai été malheureux... » (septembre 94).

La Vendée s'éteignait, la Bretagne s'allumait. A Rennes, où il arrive d'abord, il trouve la contre-révolution frémissante, déjà insolente. Qui le croirait? personne à aucun prix ne voulut lui donner de logement. Rien ne le corrigea de sa générosité.

Les villes souflFraient fort du soldat, qui luimême s'y énervait, devenait indisciphné. Hoche prit la mesure utile, mais sévère, à l'entrée de l'hiver, de le tirer des villes, des villages, de le faire camper dans une suite de petits camps

qui surveillaient tout Je pays, l'enveloppaient comme d'un réseau.

La loi autorisait l'armée à prendre un cinquième. de la moisson. Le paysan fut bien surpris de voir le général fournir de la semence à ceux qui en manquaient, donner des vivres aux plus nécessiteux, se faire le père commun du peuple et du soldat.

La campagne eut de lui un autre bien inattendu. Dans la Vendée, on forçait le paysan à couper, à détruire ses haies, qui lui sont nécessaires pour parquer le bétail^ lui donner du feuillage, et pour les mille usages qu^on tire du petit bois. Hoche, avec une magnanime confiance, permit les haies, montrant qu'il redoutait peu l'embuscade, craignait peu d'être assassiné. On attenta pourtant quatre fois à sa vie. A la première, il envoya vingt-cinq louis à la veuve de l'assassin ; une autre fois, il se chargea de nourrir les enfants de son meurtrier.

Cela était si imprévu, si surprenant, que personne n'y crut. Quand, par sa conduite, il se montrait si vraiment bon et humain, on le jugea faible et crédule. II se refusait les moyens

irritants dont on avait tant abusé, les visites domiciliaires, par exemple ; la bonne société, les belles dames caressantes, feignant d'admirer sa grandeur d'âme, l'invoquaient en faveur de ces « pauvres chouans » .

Tandis qu'on essaye ainsi de l'aveugler, ou répand dans l'Ouest la fable que la République est partout vaincue, que le Bourbon d'Espagne vient de faire son entrée à Paris. Les chouans hardiment se montrent au théâtre de Nantes dans leur costume; l'officier est en habit vert ; tous ont des colliers verts et noirs, de belles écharpes blanches, chargées de brillants pistolets.

Pendant qu'ils paradent, un personnage fort louche, M. de Puisaye, passe de Bretagne à Londres, avec les pouvoirs de quelques chefs douteux. Il va droit à Pitt. Ce ministre n'avait jamais vu un si mauvais Français, si bien fait pour vendre la France. Nos émigrés, absurdes, inconséquents, légers,

faisaient des réserves, parfois se souvenaient de la patrie. Puisaye, du premier coup, dit « qu'il était Anglais » (en effet il avait quel- .

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ques parents anglais), ir surprit Pitt en affirmant que la Bretagne ne voulait plus des émigrés étourdis et brouillons, quelle voulait des Anglais. Des Anglais déguisés? Non pas, des Anglais avoués, en uniforme, en habit rouye!

Elle demandait qu'en toute place conquise avec le drapeau blanc, le drapeau anglais fût arboré. Pour un moment? Non pas, pour y rester. On désire que les Anglais restent et qu'ils ne s'en aillent pas.

Quand Puisàye eut ainsi magnétisé Pitt, il le désabusa sur le fanatisme de TOuest, il le lui montra prêt à recevoir l'assignat de l'étranger, contrefait par les plus habiles graveurs de Hollande ; indiscernables assignats que Gambon eût acceptés. On en ferait d'abord trois milliards à la fois ; de quoi acheter la Bretagne. Ce moyen était sûr. La France était perdue.

Chose piquante, ce projet, qui allait combler les chouans, avait pour base et garantie la ruine de l'émigration. Si Ton en venait là, quel champ superbe de disputes, que de procès entre les royalistes mêmes, quel magnifique espoir de guerre civile ! Car enfin, tous ces milliards

d'assignats seraient finalement payés en biens nationaux, biens d'Église, biens d'émigrés. Pitt remercia Dieu.

Puysaye, regorgeant d'assignats, en soûla les chouans. Il payait même d'avance. Il donna à plusieurs jusqu'à deux ans de solde. Mais la merveille, c'est que ces assignats, étant si parfaits, ne pouvant être refusés de personne, il les changeait en or à volonté. Un fleuve d'or coula tout à coup. Chaque prêtre qui partait de Londres avait dix mille livres en louis.

Que pouvait contre tout cela le génie de Hoche? Il avait à lutter contre une force immense, invisible. Il ne pouvait morne combattre l'insaisissable ennemi.

La tactique des honnêtes gens qui obsédaient le général et les représentants, était de leur persuader que la terrible orgie de sang qui avait saisi le pays (le chouan, la poche garnie, n'avait jplus de travail que de se promener en égorgeant, pillant les patriotes), que ces assassinats n'étaient pas politiques, étaient de simples actes de voleurs, de brigands.

Les chouans avaient, cependant, leurs tigres

et leurs renards : le tigre Cadoudal, le renard Corraatin. Ce dernier regardait vers Londres, rusé et patient, mystifiait les républicains, se moquait d'eux.

Hoche, dans son désir d'arrêter l'effusion du sang, ne refusa pas de voir Cormatin, qui menait toute l'intrigue. Ce chef se donna pour humain et sage, tout à fait ami de la paix.

Hoche, suivant son grand cœur, lui parla comme à un homme sincère, rappela ses propres malheurs et s'étendit sur le besoin de sauver le pauvre peuple. Il répéta ce qu'il avait dit dans une lettre : <s Qu'ils viennent, qu'ils viennent, je suis prêt à les embrasser. »

« Je suis Français, dit Cormatin, et comme tel je me suis réjoui de vos victoires du Rhin, des Pyrénées. Je sais bien, hélas I que mon parti, formé par le désespoir, n'a rien à attendre du dehors. » Hoche, charmé de le voir dans de bonnes pensées, lui rappela la conduite de l'Angleterre dans la Vendée, et crut l'avoir convaincu que les Vendéens et les émigrés avaient été joués par là coalition.

Mais Hoche n'était pas de ceux qu'on

trompe longtemps. Un jour, il traversait un bois avec Cormatin ; celui-ci, averti par un de ses hommes, dit d'un air mystérieux : « Il y a là des gens... je vais leur parler. » Il voulait avoir Tair de protéger le général. — « Je ne veux rien de vous, monsieur, dit Hoche ; je passerai bien sans vous. Restez et tenez- vous derrière. » Cormatin, en grommelant, obéit, se mit derrière ; puis il piqua des deux et disparut dans le bois.

Le cruel mois de mai (1795), qui fut l'éruption des grands massacres du Midi, arracha dans rOuest le voile de la fausse paix, hypocrite et sanglante, qui fut le résultat de la pacification de la Jaunais (lo février 1795). Il montra les abîmes qui se cachaient dessous.

Tandis que, de toutes parts, continuaient les assassinats des patriotes, les attaques sur les routes, raffaniement des villes où les chouans

empêchaient d'apporter les vivres, les représentants s'obstinaient à croire à cette paix, à dire et redire à la Convention qu'elle avait tout fini.

A la moindre répression, c'était Hoche que

Ton accusait. « Il violait la paix. Il se plaisait à réveiller la guerre, à refaire une Vendée. » Par deux fois, on faillit lui enlever le commandement. C'était plutôt rindulgence qu'il eût fallu blâmer. La débonnaireté de Carnot (qui dirige la guerre jusqu'en mars), la magnanimité, parfois mal placée, de Hoche émoussaient Taction. Quelle risée les chouans purent faire de sa lettre héroïque, imprudente, au coquin Boishardy ! Il croit à son repentir, il lui ouvre les bras, lui écrit comme un frère, tend sa glorieuse main à cette main sanglante.

Nouveaux assassinats. A mort les modérés ! A mort le paysan qui porte son grain à la ville ! A mort les voyageurs les plus inoffensifs ! Ils tuèrent neuf enfants qui s'en allaient à une école de marine.

Les royalistes introduits dans les comités gouvernants de la Convention écrivaient :

« Ce sont les terroristes qu'il faut désarmer » (terroristes, lisez : patriotes). Autrement dit ; désarmez les victimes I

Ces comités crédules, ayant de tels guides, n'entendaient pas les avis de Hoche ; ilsenten-

daient les contes, les fables, les mensonges du rusé Cormalin. Il écrivait impudemment aux comités : « Vous craignez les Anglais. N'ayez peur. Un seul mot de moi les renverra. » Cormatin protégeait la France !

Tout périssait. Le soldat affamé mangeait souvent de l'herbe. Canclaux était malade ; Hoche le devenait. Dans une lettre il avoue son chagrin, «sa misanthropie ».

Dès avril, Charette, le grand meneur de l'insurrection, avait dit qu'il n'acceptait la paix que pour gagner du temps. Cormatin, de son côté, écrit à un chef « qu'il faul dissimuler encore, endormir les républicains, n'agir que de concert avec tous les royalistes de France ». Et surtout, ce qu'il n'ose écrire, attendre la grande flotte anglaise que Puisaye, l'autre fourbe, a obtenue de Pitt, et qui va ramener une armée d'émigrés.

Le 23 mai, un hasard livre à nos représentants ces lettres secrètes de Cormatin, Il est arrêté le 25. La guerre éclate le 26. Tout l'intérieur remue et la côte menace. Double embarras pour Hoche. Il faut qu'il se divise

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pour faire face aux chouans, protéger les villes, garder les routes. Et, d'autre part, il faudrait au contraire qu'il pût se concentrer pour repousser le débarquement imminent.

Où, et quand, et comment ce débarquement doit-il se faire ? On ne peut le prévoir. Hoche est en pleine nuit. Tout est si sûr pour Tennemi, et si discret du côté des chouans que, pour enlever de la poudre, ils font une course de trente lieues. Cette grande attente dura un mois (du 26 mai au 26 juin).

L'homme de ruse et de calcul, Puisaye, avait obtenu de Pitt l'expédition en promettant qu'il soulèverait la Bretagne, entraînerait la Vendée.

Mais il était difficile d'entraîner le pays dans un même élan. La longueur de la guerre avait fait de chaque armée, de chaque chef, comme une puissance féodale. Et toutes ces puissances dissonnantes au plus haut degré.

L'armée d'Anjou, du centre, sous le prêtre Bernier, sous SlofHet le garde-chasse, gouvernée par les prêtres, était clérico-païenne. A gauche', Charette et ses bandes à cheval, al-

HOCHE. m

lant, venant, virant par les routes embrouillées du Marais vendéen, avec ses amazones galantes (et très-cruelles), sa dame Montsorbier, était l'ennemi des prêtres, peu aimé de rémigré. A droite de la Loire et jusqu'à la Vilaine, au château de Bourmont, Scépeaux avait dans sa bande force nobles, plusieurs émigrés, peu sympathiques aussi aux prêtres. Puisaye, qui tout à l'heure quittera l'Angleterre, était fort vers Fougères et vers Rennes. En Normandie, Frotté. Au Morbihan commençait la féroce démocratie du meunier Cadoudal.

La côte semblait fort bien gardée au Morbihan par notre flotte, très-forte ; mais l'indiscipline de nos marins novices la fit battre (23 juin) . Elle fut bloquée à Lorient. Et l'énorme convoi que protégeait la flotte anglaise put mouiller à Carnac, à la large presqu'île de Quiberon, qui ne tient à la terre que par une langue étroite.

Elle était très-mal défendue par de petits forts presque vides, sans vivres, qui se rendirent bientôt. Derrière, jusqu'à Auray et Vannes, la sombre contrée, fort boisée de petits chênes, bouillonnait de chouannerie (26 juin 95).

Nul obstacle. Quand Hoche arriva, il trouva que son ordre pour réunir les troupes n'avait pas été obéi. Il n'y avait que quatre cents hommes. Il était réellement assis sur un volcan. Et le pis, un volcan obscur qu'on ne pouvait pas calculer ! Même les villes ne tenaient à rien. D'Auray tout s'enfuit vers Lorient. D'autres vers Rennes. Vannes est tout royaliste. Ce fut comme une traînée de poudre. A Caen, à Rouen, on crie : « Vive le roi ! » La Loire éclate. La grande Nantes est bloquée ! Saint-Malo, miné en dessous, attend une flotte anglaise déjà près de Cherbourg.

Un temps chaud et superbe illuniinait Carnac. Ce lieu austère, avec ses vieilles pierres druidiques, sa grève presque toujours déserte, offre tout à coup un grand peuple. Tout sort des bois, des rocs. Trente mille âmes sur la grève, hommes, femmes, enfants, vieillards

qui pleurent de, joie et remercient Dieu. Ils apportent tout ce qu'ils ont de vivres, ne veulent pas d'argent. Ils sont trop heureux de servir. Tous, femmes, même enfants, ils s'attellent « aux canons du roi », ils les tirent dans le sable, et les hommes se mettent à la nage pour aider à sortir les caisses des bateaux (Puisaye, VI, 144).

Mais que devient cette foule exaltée quand elle voit descendre des vaisseaux, en costume pontifical (ô bonheur !), un évêque! L'intelligent Puisaye avait chargé la flotte de prêtres (avec dix milliards d^assignats). Les femmes, hors d'elles-mêmes, rouvrent les chapelles, s'y étouffent, les lavent de larmes.

Pauvre peuple ! mais très-redoutable, ayant bien mieux gardé que tous l'étincelle fanatique. Cette grande scène tourbillonnante était pleine d'effroi.

Hoche fut ici superbe de hauteur intrépide et de lucidité. « Du calme ! du secret ! » écritil aux généraux. Et à Paris, aux comités :

« Soyez tranquilles. »

Sa crainte était pour Brest autant que pour

lui. Il dit à l'officier solide qu'il y met : « Tiens-y jusqu'à la mort ! » En un moment, il ramasse des forces, en emprunte aux gênéraux voisins. De Paris, rien, qu'une promesse de douze cents hommes, puis de*troupes qui viendront tôt ou tard, ou du nord ou des Pyrénées.

Le 5 juillet, il eut treize mille hommes. Point de canons encore, point de cavalerie, qu'il demandait depuis trois mois. L'ennemi, au contraire, avait là tout sous la main, tout un peuple pour lui ;< il eut en un moment quinze mille ^ chouans, braves et armés, avec lesquels il occupa Auray.

Puisaye, avec beaucoup de sens, avait choisi le Morbihan, préféré cette côte. La chouannerie y était toute neuve, et dans la plus rude Bretagne, tenace et violente, à têtes dures, étroites, ce qui n'exclut nullement les ruses du sauvage. De plus, chose assez rare, il avait un homme. Le féroce Georges Cadoudal fut l'homme vrai de la contrée. Il était du Morbihan même, aussi identique au pays que les cailloux, les chênes trapus, biscornus de la

lande y que les grains sinistres des grèves désolées de Carnac.

Puisaye, lui, avait deux faces. Né Normand, mais Breton de rôle, c'était un vrai Janus. Il avait été élevé à Saint-Sulpice, et sa figure douceâtre de bon séminariste était d'un homme liant, pliant et. prêt à tout.

Son plan, pour Quiberon, était grand et hardi. Il eût voulu avoir pour lui, bien à lui, quelque peu de troupes anglaises (point d'émigrés qui devaient tout gâter). Les chouans, appuyés de cette petite base et se~ lançant à fond de train, avec leur furieux Georges, allaient emporter Rennes, remettre la Vendée debout et l'entraîner. Ce tourbillon rasant la Loire enlevait Nantes, enlevait tout.

Puisaye rend une haute justice à l'énergie des républicains, à leur activité, et s'accorde parfaitement avec le récit de Moreaude Jonnès, un grenadier de Hoche. Il y avait là une jeunesse admirable, celle de Nantes, si éprouvée, mais si ardemment patriote. Il y avait Rouget de Liste, l'auteur de \di Marseillaise, que Tallien avait délivré des prisons de la Terreur. Il y

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avait ce jeune Moreau de Jonnès, si aimable, toujours souriant, qui nous a donné son excel* lent récit. Une alacrité héroïque, semblable à celle de Hoche, était en tout le monde, malgré la pénurie des vivres. Le soldat affamé ne trouvait rien ; le chouan trouvait tout. La chaleur était excessive. Ils n'avaient presque que du vinaigre et de l'eau-de-vie.

Contre cet héroïsme, Puisaye croyait à l'héroïsme. Tirer Georges Cadoudal, ce Georges taillé sur le patron des juges d'Israël, d'Aod <c qui frappait des deux mains », ou du vaillant et sanguinaire Jéhu ; le tirer de la t)resqu'île, le relancer au Morbihan, le jeter sur le dos de Hoche comme un tigre ou un jaguar, c'était une idée simple. Dans la réalité, le général républicain, avec ses treize mille hommes, n'avait dans la contrée que le petit espace qui couvrait son camp. Il tenait au bord du pays comme un corps étranger, sans racines. Malgré sa superbe attitude, il avait fort à craindre si, attaqué de front par les troupes régulières de d'Hervilly, le surveillant de Puisaye, il était pris derrière par les chouans. Il suffisait que, même sans

agir, ils courussent le pays pour que Hoche manquât de vivres.

Le 16, ils devaient tomber d'ensemble sur les républicains, qui se trouveraient ainsi entre deux feux.

« Attendez le comte d'Artois. Voilà qu*il est en mer. » Et, sur cet avis, le 14, on apprend qu'un secours, en effet, arrive d'Angleterre^ Mais ce n'était pas le comte d'Artois. ; il promettait toujours et jamais n'était prêt. C'étaient seulement mille hommes menés par un jeune homme, le très-jeune colonel Sombreuil, cher à Témigration par sa valeur fougueuse, et bien plus encore par le souvenir de sa sœur.

Cette brillante figure de Sombreuil allait éclipser tout. Il ne pouvait arriver que le soir du 15, débarquer que le 16. Lel5, dansTaprèsmidi, d'Hervilly, sans l'attendre, donna ses ordres pour l'attaque convenue du lendemain.

En vain Puisaye, qui reçoit à l'heure même de Londres son titre de général lui subordonnant d'Hervilly, en vain Waren le suppliaient d'attendre le renfort de Sombreuil ; d'Hervilly ri'enr tend' rien, n'écoute rien. Ce qui est dît est dit.

Le plan de d'Hervilly était de partir la nuit^ de surprendre Hoche à Sainte-Barbe, pendant que Yauban surprendrait le poste de Carnac.

Ni Tun ni l'autre n'arriva avant le jour. Nulle surprise. Point de chouans. Quelques coups de feu, tirés au loin. Mais Hoche bien éveillé, en force avec beaucoup d'artillerie qui lui était enfin venue.

D'Hervilly, le voyant de front si imposant, ordonna un mouvement oblique qui présentait son flanc, le faisait défiler tout entier sous le feu de Hoche. Contre ce feu, les canons royalistes, fort bien placés, tonnaient et déjà démontaient les pièces. D'Hervilly les déplace, les porte en bas dans le sable, où ils s'engagent et ne servent plus à rien. Alors il fait retraite avec son régiment. Mais, les autres n'étant pas averfis, on battait d'un côté la charge, et la retraite de Tautre. Le désordre fut au comble, la perte énorme. D'Hervilly blessé mortellement. Tout y eût péri, si Waren, de ses chaloupes canonnières, n'eût fait un feu très-vif, qui enfilait toute la plage et qui arrêta les vainqueurs.

Les dépêches de Hoche montrent bien que

l'histoire ne s'est pas trompée et que c'était un vrai héros. Un grand peuple de femmes, de vieillards et d'enfants restaient encore dans la presqu'île. Hoche seul en a pitié. Il écrit aux représentants, et, par voie indirecte, il expose au Comité de salut pubUc ce qui peut excuser ces malheureux « entraînés par la terreur ou le prestige. Il serait cruel, impolitique de les détruire. Qu'ils désarment, aillent moissonner. » Des témoins qui ont vu et conté la catastrophe de Quiberon, le seul qui ait tout vu, du commencement à la fin, fut le jeune grenadier de Hoche, Moreau de Jonnès, esprit fort modéré, nullement hostile aux vaincus. Puisaye et Vauban, tous deux couchés chez eux, et loin du fort, furent éveillés par le canon.

C'étaient toujours les nobles étourdis de Rosbach, se piquant de n'avoir pas peur, de ne prendre nulle précaution. Ils &'éU(ïfent dispersés le long de la presqu'île, aux lieux les plus commodes comme abris. Leur autre étourderie fut la confiance qu'ils eurent en arrivant au canon anglais sous lequel ils étaient.

On connaît l'effroyable dureté de ces pontons

no LES SOLDATS i)E LA RÉVOLUTION.

anglais, où les prisonniers manquaient de tout, même d'air. Eh bien! les ministres anglais, faits aux violences de làpresse, et d'Hervilly, dur et brutal y avaient imaginé de recruter làdedans et d'affubler ces misérables d'habits rouges pour les mener contre la France. Le plus simple bon sens disait qu'il ne fallait pas mettre ces gens, enragés d'être avec les ennemis de leur pays, au poste de confiance, au fort Penthièvre. Il est vrai que ce fort, presque entouré de la mer et très-escarpé d'un côté, permettait peu l'évasion. Mais un certain David, l'und'^ux, hasarda tout; il se laissa couler par ces pentes rapides, et reconnut fort bien que ce n'était pas un abîme, mais des assises en gradins, chacune de cinq à six pieds de haut, et que le petit bord, de gradin en gradin, faisait une sorte de sentier, large à peu près d'un pied et demi. Son succès enhardit ; et trente-neuf autres, la nuit suivante, usèrent du même chemin.

Hoche, à qui on mena David, craignait un piège et hésitait à risquer ses meilleurs hommes dans un tel casse-cou. On dit que ce fut Tal-

lien qui saisit avidement ce moyen (l*abréger.

Comment serait la nuit? claire ou obscure?

C'était la question. La soirée n'était pas trop belle. Hoche monta sur un pic assez élevé qu'on nomme te Roche-aux-Fées, et observa. Les troupes répandues tout autour le virent là, reconnurent cette haute figure héroïque, qui se détachait fièrement dans un dernier rayon de soleil. Un cri immense s'éleva, une chaleureuse acclamation (20 juillet, 2 thermidor).

Tout alla bien. La soirée devint sombre ; du côté de l'ennemi, tous s'endormirent avec confiance.

Hoche ne s'endormait pas. Il forme une colonne de grenadiers d'élite sous l'adjudant Ménage, un homme sûr, qui ira par la droite, montera conduit par David, fera l'exécution.

Une autre colonne de front doit attaquer, tandis que sur la gauche Humbert tournera le long de la mer.

Ménage et sa colonne devaient marcher une lieue et demie dans les ténèbres, ayant sur eux l'artillerie des forts. Le temps, qu'on désirait mauvais, le fut bien plus qu'on ne voulait. Ce

fut un froid orage, qui, venant avec la marée, poussait la vague contre le chemin qu'on suivait, la lançait au visage. On marchait en pleine eau jusqu'à la ceinture. Les fusils se mouillaient et Ton ne pouvait plus compter que sur les baïonnettes. Le chemin devint si étroit, qu'on ne marchait plus qu'à la file le long de cette mer ' terrible. Une ombre suivait, allait, venait, reconnaissait les chefs, les nommait, les encourageait. Il était là, le bien-aimé et Tintrépide, les réchauffant de son grand cœur.

Mais la montée commence. On n'y voit goutte. On suit David. Ces gradins de cinq ou six pieds qu'il faut escalader, ce fin petit chemin de dix-huit pouces qui en fait le rebord, tout cela étonne un peu nos jeunes soldats, sans parler de l'abime noir qu'on a dessous, Taboiement de la folle mer.

Plusieurs à ce moment (Moreau de Jonnès l'avoue) se ressouvinrent de leur enfance et se mirent à dire leurs prières.

Au haut de la plate-forme, la garde s'abritait de la tempête, du vent furieux. Le petit mur est sauté au cri de: «Vive la République ! »Tout

est tué. On se précipite en bas dans le retranchement où étaient les batteries. Il était temps.

Elles tonnaient déjà. A la première luem' de l'aube, on avait distingué une longue ligne noire; la colonne Humbert s'avançait. On tirait, quand lés canonniers furent pris, assommés sur leurs pièces.

Cependant, avertie par le bruit, une chaloupe canonnière des Anglais fit feu sur cette colonne, qui fut un moment ébranlée. Rouget de Lisle,qui y était, dit Teifet surprenant qu'eut pour la rallier la vue du drapeau tricolore qu'on leur montra sur le fort, et vainqueur. Ils reviennent, se précipitent, s'emparent des batteries, tuent les premiers qui accouraient au secours. D'autres se présentent, mais des déserteurs qui crient : « Vive la République ! »

Tout avait réussi. Hoche, ravi du fait d'ar^ mes de Ménage et de ces jeunes grenadiers, les récompense à l'instant même. Il savait comment ces choses veulent être payées pour des Français. Il dit simplement : « Mes enfants, j'ai été bien inquiet de vous! » et quelque autre parole de chaleur paternelle... Du reste,

io.

iU LES SOLDATS DE LA RÉVOLUTION.

aucun avancement. Hoche établit par là qu'un service si grand ne pouvait se payer.

Hoche, victorieux, fut, comme toujours, magnanime. Il eût voulu sauver Sombreuil, dont la jeunesse Tintéressait. Il écrivit fortement pour les prisonniers chouans; et les témoignages des royalistes eux-mêmes constatent d'abord qu'il ne s'était nullement engagé visà-vis d'eux, puis qu'il fit tout néanmoins pour que les vaincus fussent épargnés.

Ce coup décisif de Quiberon permit à Hoche, investi d'un pouvoir dictatorial et du commandement des trois armées des côtes, d'appliquer enfin sans scrupule ej, sans danger son système, à la fois habile et humain, de clémence, qui devrait être la loi de toute guerre civile.

Il commença par désarmer les villages. Il les faisait cerner par ses troupes, on se saisissait des bestiaux, et on ne les rendait qu'en échange des fusils.

Mais ce n'était paâ aux mains seulement qu'il fallait arracher les armes. La Convention venait de décréter la loi sur la liberté des cultes; Hoche se hâta de la répandre à profusion dans les campagnes, et prescrivit aux généraux de prêcher et de pratiquer partout la tolérance religieuse. Lui-même il écrivait : « Les Romains, de qui nous approchons un peu, soumettaient les peuples par la force des armes et les gouvernaient par la poHtique... Il est de la morale et dé la politique d'accorder la liberté de conscience à tout être pensant. Une reUgion quelconque tient quelquefois lieu à l'homme le moins instruit des aifections les plus chères ; elle peut être pour lui la récompense de ses travaux et le frein de ses passions. » Et s'adressant aux paysans, il leur disait : « Rétablissez vos chaumières, labourez vos champs, et priez Dieu ! »

Hoche s'empressa enfin de lever dans toutes les communes l'état de siège. Il tardait à ce vaillant soldat de se dessaisir de ce moyen extrême ; le gouvernement miUtaire faisait horreur à ce grand citoyen. « Le gouvernement

militaire, écrivait-il, est celui des esclaves, et à ce titre il ne peut convenir à des hommes qui ont acheté de leur sang la liberté française... Eh ! grand Dieu ! que serait-ce qu'une république dont une portion des habitants serait soumise à un seul homme? que deviendrait la liberté I »

La générosité de Hoche eut bientôt porté ses fruits. Les campagnes peu à peu se repeuplèrent ; les habitants ne regardèrent plus les bleus comme des ennemis; Charette, Stofflet, réduits à une poignée de partisans, trahis, livrés, furent pris et passés par les armes ; d'Antichamp, Scépaux, Bourremont, Saint-Laud, se rendirent et eurent la vie sauve.

Les 28 et 29 messidor an IV, le conseil des Anciens et le conseil des Cinq-Cents décrétèrent que l'armée des côtes de l'Océan avait bien mérité de la patrie; et Hoche reçut ce nom, plus beau que celui de vainqueur, le nom de Pacificateur de la Vendée,

EXPÉDITION d'iRLANDE

La guerre de Vendée éteinte, Hoche ne pensa qu'à une chose, prendre sa revanche sur l'Angleterre.

Il voyait, il disait, avec le ferme bon sens, la netteté d'esprit qui caractérise les enfants de Paris, que les guerres du continent étaient secondaires, qu'il fallait chercher la guerre à sa source, en Angleterre, au trésor qui soldait les armées du continent.

Le seul moyen d'avertir l'Angleterre, de l'arrêter dans cette guerre que, tranquille ellemême, elle faisait au monde, ce n'était pas, comme le croyait Bonaparte, de la frapper aux Alpes ou en Egypte, mais bien de la secouer

fortement et de près en la menaçant pour l'Irlande.

Il ne ^'agissait pas même ici de vaincre, mais d'alarmer sans cesse et d'effrayer le commerce, la banque, la bourse, d'intimider l'ennemi et d'enhardir les nôtres.

Tels étaient les projets de Hoche et de son ami Tamiral Truguet. Projets hardis, d'un désintéressement héroïque, puisque même ils n'avaient pas besoin de la victoire.

La descente, véritablement impossible en 1804, quand Napoléon la voulut, était trèspossible en 93 et dans les années qui suivirent. Pourquoi ? Pour une raison très-simple : l'Angleterre n'était pas avertie, elle n'était pas préparée, elle n'avait pas encore les moyens de défense qu'elle accumula pendant dix ans. En décembre 95, Nelson et CoUingwood étaient encore simples capitaines, les amiraux semblaient paralysés, les Anglais quittaient la Corse, la Méditerranée. Ce n'est qu'en 97 que la victoire sur L'Espagne rendra son ascendant à l'Angleterre;

Mais, par-dessus tout, la raison capitale qui

rendait le projet de Hoche aussi raisonnable que celui de Napoléon, en 1804, était hasardeux, c'est qu'alors il existait là-bas un peuple pour nous recevoir, un peuple qui nous tendait les bras, il existait une Irlande; elle n'avait pas encore été noyée dans le sang; elle n'était pas encore entrée dans cette carrière de misère croissante et de famine qui nous a rendus témoins du plus terrible phéno* mène, l'anéantissement physique d'une race, sans que cette race disparaisse ni même diminue de population.

Hoche, en isolant l'Irlande, allait couper le bras droit à l'Angleterre, et tuer à l'avance Wellington.

L'entreprise était sans doute incertaine, mais d'un danger superbe, de ceux auxquels un héros aimerait à donner sa vie. C'était bien plus qu'une affaire de guerre et de destruction. C'était surtout Révocation, la résurrection d'un peuple que la France eût tiré du tombeau, d'un peuple frère, si bon et si aimable !

Quel ferment pour l'enthousiasme de notre jeune marine, haletante de savoir qu'il y a sur

Tautre rivage une autre France qui Tattend !

une France demi-barbare, mais émue, dans l'impatience et le transport de cette grande joie fraternelle ! Les nôtres, frères de ceux qui firent les fédérations de 90, qui continuèrent sur le Rhin les fédérations militaires des armées, s'imaginaient commencer par l'Irlande les fédérations maritimes, et toutes celles du genre humain.

Pendant que Bonaparte et Masséna franchissent les neiges, Hoche affronte les tempêtes de l'Océan (IS décembre). La flotte de Brest n'est pas prête,. « il partira seul » (3 novembre 96). Le Directoire refuse la permission. On lui crée obstacles sur obstacles : on n'avaifpas assez de voiles! « Bientôt, dit Hoche, on nous assurera qu'il n'y a pas d'eau dans la mer ! »

Hoche perd ainsi un mois précieux. Découragé, il offre de conduire n'importe où les treize millehommes réservés àl'expédition. C'était une manière de se rappeler, de se faire donner, en» fin, l'ordre départir; le Directoire, au contraire, le prend au mot, le féUcite d'avoir renoncé.

Lai flotte fit voile enfin pour l'Irlande,

mais au moins deux jours trop lard. On ne put partir que le 16, par une nuit obscure qui ne permettait pas de se voir en mer, de s'éviter; quatre navires se heurtèrent ; il fallut attendre au lendemain pour se remettre en route. Dans la nuit du 17, nouveau sinistre : le Séduisant, au passage du raz^ s'abîme tout entier dans les flots, avec ses soixante-quatorze canons et les treize cents hommes qui le montaient.

La flotte avait pour point de ralliement un port d'Irlande, la baie de Bantry. Une éjiouvantable tempête s'élève dans la nuit du 18, la jette aux écueils, Hoche au plus loin* En son absence, le contre-amiral Bouvet rallie ce qui lui restC) et, la tempête apaisée, il entre dans la baie avec dix-sept vaisseaux qui portaient 7,000 hommes. Mais, le vent ayant repris, il coupe les câbles et cingle vers la France.

Désemparée une seconde fois par la tempête, il fallut à la flotte quinze grands jours pour regagner le port de Brest.

Comme elle y entrait. Hoche arrivait à Bantry. Personne ! une mer vide I On lui dit que

la flotte, sans avoir débarqué, était repartie*

Il faillit en mourir de douleur.

Le Directoire n'ajouta pas par des reproches à Tamertume que Hoche pouvait ressentir de ce grand rêve perdu, ou tout au moins ajourné. Il le rappela, Téloigna du théâtre de ce revers. Il renvoya sur le Rhin avec le commandement de l'armée de Sambre-et-Meuse.

Hoche, dans sa conviction obstinée, écrivait cependant au général Hédouville : « Ma fortune me menât-elle avec cette armée aux portes de Vienne, ce que j'espère, je la quitterais encore pour aller à Dublin, et de là à Londres. »

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