‹ Les soldats de la révolutionChapitre 15 sur 16 · SOUS LE DERNIER BONAPARTE · texte numérisé non relu

SOUS LE DERNIER BONAPARTE

MAMELI

MAMELI

La marseillaise italienne de 1848, Fratelli dltalia ! le chant que tous les Italiens ont chanté dans ces furieux combats qui ont étonné le monde, est un chant de fraternité.

C'est plutôt une chanson vive, gaie, ardente, qui exprime, avec un caractère singulier de naïveté et de jeunesse, la joie de combattre ensemble, le charme de Tamitié nouvelle entre tous les peuples italiens, étonnés du bonheur de se trouver réunis.

Ce chant n'est guère traduisible. Il ne vaut

que par le rhythme et le mouvement. Il ne faut pas même le lire ; il doit se chanter. S'est-il écrit? je ne le sais. Son jeune auteur, Mameli, Taura chanté quelque jour au milieu de l'action, parmi le sifflement des balles, comme une vive excitation à serrer les rangs : « Aimonsnous! unissonsruous... Serrons-nous en bataillons ! Soyons prêts à la mort ! » etc.

Cet enfant de dix-huit ans, mort à vingt, au siège de Rome, a, pendant deux ans, tîhanté, combattu d'un bout à l'autre de l'Italie, ravi d'avoir une patrie, de trouver tant de camarades, de frères qu'il n'avait pas connus !

Il va, et, sur toutes les routes, il embrasse l'Ilalie dans chaque Italien. Je le rencontre partout. Il chante pour Milan; il pleure, mendie pour Venise ; il combat pour Rome, plein de larmes et plein de joie, plein de rêverie, de songe, d'amour, parfois de regret de la vie... Mais, si l'on se bat, il est gai. J'entends pardessus les batailles sa voix d'alouette matinale -qui s'envole et qui monte au ciel.

En tout, il a vécu deux ans, de septembre 47 à juillet 49. Il a passé, chanteur rapide,

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comme un léger souffle dans l'air, parmi les vents (le la tempête. Mais la tempête bruyante, le tumulte du combat, la foudre du canon même, n'ont pas empêché d'entendre la jeune et perçante voix de cet héroïque enfant, qui, de la joie de son âge, de sa sérénité et de son sourire, illumina, aux plus sinistres moments, le front sombre de l'Italie.

Enfant, chantre, héros d'un jour, comment définirai-je cette jeune apparition ?

Si je lui cherchais un symbole, je le verrais volontiers dans une petite fleur sanglante, née du sang des Bandiera.

Lorsque les deux frères martyrs trouvèrent la mort à Cozenza, en 1844, MameU avait quinze ans. Il était au moment où les impressions sont fortes et définitives. Le coup reçu dans la Calabre eut un contre-coup à Gênes

dans l'âme du jeune enfant. Mameli devint poète, par la grâce des deux martyrs, et il naquit de leur mort.

Génération mystérieuse, dont l'Italie, plus qu'aucun peuple, nous présente les exemples!

Une parenté intime, une hérédité sublime, s'é-

tablit entre les hommes qui ne se sont jamais vus. La mort, ici, est féconde autant que Tamour. Deux Vénitiens, immolés en Calabre, renaissent par toute Tltalie, et se créent, de TElna aux AlpQs, une grande postérité.

Tout le monde se rappelle le frémissement d'horreur et d'admiration qu'éprouva toute TEurope, à la nouvelle de la mort des Bandiera. Ce n'étaient pas les premiers martyrs que ritalie donnait à la liberté. Mais, ici, il y avait eu une chose extraordinaire.

Ceux-ci savaient parfaitement qu'ils ne réussiraient pas. Leur entreprise était connue d'avance, et, depuis longtemps, leur secret dans les mains de tout le monde. L'Autriche même les priait de ne pas se perdre en vain. Leur mère vint, désespérée, les conjurer de s'abstenir, et se roula à leurs pieds. La jeune épouse de l'un d'eux eut la magnanimité de n'essayer rien pour les arrêter ; il n'en était pas moins sûr que, lui mort, elle mourrait.

Quelle fureur de mourir était-ce donc ? Leurs amis en étaient étonnés, presque indignés.

Tout le monde les détournait.

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Et tout le monde se trompait, et eux seuls avaient raison. Leur intime et profonde pensée était que la terre d'Italie avait soif, qu'il y avait trop de temps qu'elle n'avait bu la sainte rosée qui la maintient féconde, et que l'âme italienne, abattue, défaillante, avait besoin d'être soutenue d'un grand sacrifice. Ils crurent qu'il fallait des victimes à la liberté, et ils se sentirent désignés d'en haut.

La devise de la jeune Italie est d'une éloquence sombre : « Maintenant et toujours »

[ora e sempré). La branche de cyprès transmise aux affiliés leur en traduit le sens. Toujours ! Pour qu'il soit toujours vert, ce cyprès des anciens martyrs, il faut qu'incessamment coule au pied le sang de leurs fils.

L'Italie reçut ainsi un enseignement nouveau, exactement opposé à celui des politiques: le mépris du succès, l'utilité des revers, le profit des tentatives qu'on dit avortées.

Elle apprit que les hommes dévoués servent souvent mieux leur cause par l'effusion de leur sang qu'ils n'auraient fait par la victoire.

Voilà la noble leçon que donnèrent les Ban-

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(liera, et comment l'Italie, élevée au-Jessus d'elle-même, entra dans le sentiment d'une moralité nouvelle. Ce peuple plein d'âme et de génie sentit ce grand mystère, la vertu du sang librement versé.

Profond fut lé silence. Mais tous furent transformés, tous placèrent leur pensée plus haut que la victoire même, dans une sphère de sainteté. Et, le lendemain même, ils vainquirent. Belle justice de Dieu !

Quand l'Italie reçut cette commotion électrique de la mort des Bandiera, Mameli étudiait à Gènes. La nouvelle le frappa sur son banc, au collège, chez les Scolopes, instituteurs ecclésiastiques de la jeunesse italienne. Il apprit et leur mort sublime et ce qu'ils dirent au prêtre qui voulait les aider à mourir : « Nos œuvres, nous Tespérons, nous réconcilient avec Dieu plus que vos paroles. Gardez vos paroles pour prêcher à nos frères opprimés la religion de la libellé et de r égalité, »

Mameli alors se trouva poëte, et bégaya un chant, celui même qu'il a publié deux ans après :

« Bien des fois, j'ai tenté pour vous un cantique sacré ; mais toujours le courroux me resserrait le cœur, mon chant finissait en sanglot... Non, une voix d'esclave ne dira pas rhymne des forts... Libres un jour, nous pourrons vous nommer. »

Le poète enfant, dans ce heau chant d'une virilité si précoce, accorde un mot à Tamour, un mot grave et touchant. Il rappelle le silence héroïque de madame Bandiera, qui n'arrêta f)as son époux et qui mourut de sa mort :

« Reines des cœurs, apprenez comme on aime!.. Jetez sur sa tombe une fleur. »

Mameli, comme les Bandiera, était fils d'un officier de marine. La famille de sa mère comptait deux doges de Gènes, et des plus amis de la liberté. Il était né très-faible, d'un tempérament lymphatique et nerveux. Souvent malade dans son enfance, il avait donné à ses parents de grandes inquiétudes et n'avait été conservé que par les soins infinis de sa mère. Longtemps on défendit de le faire étudier. Mis fort tard aux écoles, il fit ses études en trois ans; le grec, les mathématiques, la philosophie, il prit

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tout à la course, et réussit dans tout. Son écueil fut le droit. Il ne put voir sans un profond dégoût la Babel des lois italiennes : des lois en foule, et point de droit !

Le Piémont avait compilé un code de vieilleries gothiques. Naples, hypocritement, gardait le code français pour le violer dans tous les sens. La torture et la bastonnade florissaient en Sicile. A Rome, toutes les lois du moyen âge ; je me trompe, une seule , la fantaisie des prêtres. Le confessionnal était Tauxiliaire du bureau de police ; le curé dénonciateur, sur l'aveu du matin, vous faisait arrêter le soir.

Il faudrait un gros livre pour dire la moindre partie des maux qu'endurait Tltalie. Je tais sa misère financière, la succion terrible qu'exerçaient sur elle les vampires implacables qu'on appelait gouvernement, clergé. La seule Lombardie, en peu d'années, paya deux milHardsà l'Autriche! Les couvents du Piémont, en quinze ans, se firent donner cent millions par l'État ! . . . Parlons plutôt de l'appauvrissement des âmes, de la ruine des consciences, de l'efTort continu,

persévérant, systématique, pour dégrader les hommes.

Toutes les forces publiques combinées pour l'espionnage, pour rendre tous espions, pour imposer la lâcheté, pour inculquer la peur :

peur d'être lâche et peur de ne pas l'être, peur de paraître avoir eu peur. Tous craignant tous et s'en défiant ; chacun travaillant à toute heure à parler peu, à n'agir point, à s'annuler luimême.

Comment l'Italie a-t-elle résisté à cette terrible éducation de la bassesse? Comment a-t-elle gardé en dessous des forces cachées, secrètes, qui, un matin, jaillirent en prodigieuses étincelles et firent voir aux tyrans consternés, audessus de leurs têtes, tout un volcan de flammes vengeresses? Grand problème! Une telle éducation brisa le caractère espagnol au seizième siècle, transforma en espions tout un peuple ; chacun se fit honneur d'être familier (Je l'Inquisition.

Il faut en remercier d'abord le grand passé de l'Italie, les grands morts italiens, qui, du fond de leurs urnes, ont toujours prêché à voix

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basse, jamais ne se sont tus. Les sbires et les soldats d'Autriche erraient le jour et remplissaient les rues ; mais, la nuit, c'étaient les héros de l'ancien temps, les nobles génies du nouveau ; leurs ombres hantaient les villes. Ils ne permettaient pas que l'on dormît.

La nature italienne aussi a en soi une chose heureuse, indestructible, son élasticité d'artiste. Pliez-la, et, de force, abaissez-lui la tète ; elle l'abaisse... et les yeux sont au ciel 1 Et plus la patrie réelle est misérable, plus elle regarde en haut la patrie idéale dans Tart et l'éternelle beauté*

ni

On sait la joie de Tltalie, et la profonde respiration qu'elle tira de sa poitrine quand Dieu ôta de Rome la lourde pierre qu'elle avait sur le cœur, le pesant Grégoire XVI. Un autre arrive, doux et bénin, Pie IX, plein de bonnes paroles. On dut pourtant s'en défier, quand il n'accorda l'amnistie qu'à ceux qui désavouaient leurs principes et se déshonoraient. Comment s'y trompa-t-on ? Quel que pût être l'homme, n'était-il pas, comme pape, le gardien *de l'autorité en ce monde, l'ennemi de la liberté,, et, comme souverain, l'ennemi de la liberté italienne, dans laquelle il eût disparu?

Uimité! Celte pensée de salut, proclamée

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par la voix de Thorame qui a été vingt ans la conscience de Tltalie, Y unité qu'en 1830 on appelait un rêve, en 1847 apparut comme un dogme. L'apôtre de ce dogme, Mazzini, se trouva, en puissance, le chef de la révolution qui se faisait. Cette influence balança, domina peu à peu l'engouement de surprise qu'avait inspiré l'idole papale.

Le mouvement de Gênes, en septembre 1847, fut la première occasion où parut Mameli. Il lança son chant d'unité, Fratelli d'Italia, que toute l'Italie adopta peu à peu.

Il fit son chemin, ce petit chant ; il pénétra partout; il s'en alla comme une voix d'oiseau glissant sur le sillon. Le montagnard de Gênes le chanta au laboureur lombard, celui-ci au pâtre de Rome, d'où il passa à la Calabre ; récho le redit sous l'Etna.

Le premier, Mameli chanta. Le premier, il déploya la bannière tricolore qui fut celle de l'Italie.

Il se fait tous les ans une procession solennelle où Gênes célèbre la glorieuse délivrance de 1746, l'expulsion des Autrichiens. Mameli y

parut à la lète des étudiants, portant le drapeau du réveil, le grand drapeau de la patwe. La fête changea de caractère. Ce n'était plus l'ancienne délivrance d'une? ville qu'on célébrait; c'était la prochaine délivrance de la nation tout entière.

L'élan partit de la Sicile, on s'en souvient. Avant Paris et Février, avant Vienne et son jour de mars, Palerme, le 12 janvier, eut son éruption.

Il n'y eut jamais une chose plus hardie. Les Siciliens, en parfaits chevaHers, deux mois d'avance, avaient averti Ferdinand qu'à tel jour, s'il ne s'amendait, ils tireraient Tépée. Ils tinrent parole. L'explosion eut lieu au théâtre, parle cri vraiment italien : « Mort à l'Autriche I » Noble cri fraternel ; la Sicile, au premier réveil, demandait la Hberté pour tous ; avant de parler d'elle-même, elle posa la révolution comme l'expulsion des barbares, et demanda tout d'abord l'affranchissement de la Lombardie !

Grand peuple ! belle révolution, qu'il faut donner en exemple à toute la terre ! C'était

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celle de la fraternité. Toutes les anciennes haines avaient cessé. Chacun, prenant les armes, stipulait pour ses ennemis. Si longtemps opprimés par Naples, les Siciliens furent pour elle admirables. A Palerme, un blessé dit à son camarade : « Prends ce mouchoir sanglant, va le porter à Naples, et dis-lui que ce sang fut aussi versé pour elle: »

Mais le triomphe de la fraternité italienne fut aux terribles journées de mars, quand iMiian, étouffée dans le sang, au milieu des horreurs d'un combat acharné, libre déjà au cœur, captive encore en sa ceinture que tenait le barbare, poussa le cri de détresse à toute ritalie.

De tous les points du cercle neigeux qui entoure la plaine lombarde, Milan vit de ses tours quelque chose descendre, comme de noirs torrents. C'étaient des hommes. Tous vinrent au pas de course. Les volontaires de la Suisse ita* lienne, emmenant tout Como et toute sa montagne, arrivèrent dans un tourbillon. Des bandes descendaient de la Valteline, d'autres montaient du P(K Les autorités du Piémont eurent beau

faire, les volontaires (Maraeli en était) ne les écoutèrent pas. Sauf quatre-vingts qu'on retint, en les arrêtant sur le lac Majeur, tous arrivèrent en armes dans la plaine de Milan.

Mais comment pénétrer? On entendait du dehors, tout autour, rouler au fond de la cité les bruits de la bataille ! On la voyait, la grande victime, dans son noir nuage de poudre ! Nul moyen d'arriver à elle ! Haletante et sans voix pour se faire entendre au dehors, elle lançait, de moment en moment, comme un cri : An secours ! quelque léger ballon, qui venait pardessus les murs apprendre aux amis désolés les variations du combat et Texcès du péril.

Quand le vent chassait la fumée^ on voyait une chose cruelle ; sur les toits de marbre de la cathédrale, dans ses innombrables aiguilles, au milieu des statues des saints^ nichaient d'affreux oiseaux de mort, les tireurs infaillibles, les carabiniers du Tyrol, qui, de là^ à plaisir, distribuaient les balles, plongeant à volonté derrière les barricades, ou criblant les fenêtres, le dernier asile domestique, s'amusant à frap-

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per, aux combles des maisons, les femmes tremblantes et les enfants.

Cette abomination cessa enfin. Les populations du dehors s'élancent dans Milan, hommes de toutes tribus. Dans les cinq jours que dura le combat, on viqt de cinquante et de soixante lieues. Les Romains, avant la fin de mars, étaient partis dix mille au secours de la Lombardie. Pour Gènes, elle se révoltait, si le roi de Piémont ne se fût engagé à défendre la cause des Lombards. Il Tavoua aux Autrichiens :

« Si je ne me bats contre vous, il faut que je me batte contre mes sujets. »

Toute ritalie s'embrassa dans Milan. Telle fut la joie qu'on voulut que l'ennemi en eût sa part. Les prisonniers croates, qui venaient de donner des preuves inouïes d'inhumanité, reçurent des vivres, des vêtements, tout ce qu'il leur fallait, en abondance. On trouva dans je ne sais quels trous les agents de l'Autriche, ses espions, tel entre autres exécré depuis trente ans. On les renvoya tous, avec de bons traitements.

On se tromperait si Ton considérait la révolution italienne comme un simple écho, une émanation de celle de février. D'abord elle est antérieure. Les premiers mouvements de Gênes se manifestèrent en septembre 1847. L'explosion de la Sicile se fit le 12 janvier. Le 3 et le 4 janvier, eut lieu à Milan l'indigne massacré d'une population sans armes ; le prétexte en fut, comme on sait, la guerre de mépris, de risée que les Italiens faisaient aux ignobles fumeurs allemands.

Les mouvements de Paris, pour l'aspect comme pour la cause, différèrent infiniment de ceux des villes italiennes. Nos ouvriers raison-

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neurs, avec la grande tradition militaire qui est en France, combattaient aux barricades avec moins d'émotion. Que voulaient-ils? Principalement une organisation meilleure du travail, de la société matérielle. Les Italiens, bien plus

jeunes dans la voie des révolutions, avaient à conquérir trois choses : l'indépendance d'abord et Texpulsion des barbares, puis l'unité de la patrie, enfin les garanties morales de l'existence elle-même, la sécurité du foyer et de la famille, la liberté de la pensée, la conscience même et l'honneur, la faculté de vivre et de qiourir sans devenir un espion ! Ils combattaient, il faut le dire, pour ce qui est le tout de l'homme. Rien d'étonnant s'ils déployèrent une passion, un élan qu'aucune révolution n'a surpassés peutêtre; et qui frappèrent l'ennemi d'étonnement et de stupeur.

Un des généraux autrichiens qui ont noyé dans le sang l'infortunée Brescia, le vieux Nugent, blessé à mort devant cette ville, l'a constituée elle-même héritière de tous ses biens, comme la plus vaillante population que, dans sa longue

carrière militaire, il eût rencontrée jamais.

Deux choses portaient au comble Texaltation italienne : rûnité d'une grande patrie sentie pour la première fois, et le bonheur imprévu de se trouver si vaillants. Ils n'en savaient rien eux-mêmes, au bout de cette longue paix. Quoique les armées de Napoléon eussent mis en grande lumière la bravoure de diverses popu- , lations italiennes, comme les Piémontais et les Romagnols, l'Italie ne savait pas que, dans toutes ses tribus indistinctement, au jour de la grande crise, elle- serait héroïque. On parlait légèrement» de la mollesse des Toscans^ par exemple, de la mobilité des Napolitains, qui en feraient, disait-on, de mauvais soldats. Et les cinq mille volontaires qu'ont fournis ces na lions à la guerre lombarde ont tout au moins égalé ceux des parties de l'Italie réputées les plus militaires.

Les femmes de Messine, pendant le bombardement, filaient sur leur porte. Et quand l'étranger, au bruit, baissait la tête ou pressait le pas, elles disaient froidement : « Mais, quoi ! ce n'est qu'une bombe ! »

Un flot immense de poésie va et vient dans toute cette guerre, roule de l'Etna aux Alpes, des Alpes à Venise, à Rome. La grande patrie retrouvée, l'antiquité ressiiscitée, un ciel d'avenir enti'ouvert 1 l'Italie, hier vieille et veuve, assise par terre dans la cendre, aujourd'hui jeune, debout, plus haute que le mont Blanc, et forte comme vingt armées !

C'était, pour ceux mêmes qni faisaient cette grandeur, un sujet de prodigieux étonnement.

A travers le sang, les larmes, les bouleverse'ments, les batailles, on sent partout, dans ce peuple italien de i848, une forte et violente joie. Tout ce monde de ressuscites, h chaque

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coup, à chaque douleur, a poussé les chants de la vie.

On regrettera à jamais que cette poésie guerrière n'ait point été recueillie. Mais qui avait le temps d'écrire ?

Remercions du moins les amis de notre jeune Mameli, ses compagnons d'armes, qui recueillirent à son insu les jeunes voix sorties de son sein parmi les combats et qui, envolées à peine, étaient oubliées de lui.

« Ne quittons pas le glaive' tant qu'il y a de la terre esclave dans notre grande Italie ! tant que l'Italie n'est pas une, des Alpes jusqu'à la mer !

» Tant qu'il reste un cœur, un bras, elle ira flottante, altière, pour la rédemption des peuples, la bannière aux trois couleurs, qui, née • sur les échafauds, descend terrible aux armées, parmi les vaillants qui jurent :

» Non, ne quittons pas le glaive, etc. »

Je renonce à traduire. 11 faut qu'on sache une chose, c'est qu'on ne traduit jamais. Chaque langue a sa puissance, qui ne passe nullement aux autres. Une langue ne prête pas son àme,

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pas plus qu'un homme son cœur. Comment surtout pouirais-je rendre cette éclatante harmonie italienne, splendide comme le soleil ? Comment ferais-je entendre ce rhylhme haletant, ce souffle pressé, cette forte intonation, déterminée, héroïque, dans la basse [N(yn deporrem la spada), et, par moment, perçante, comme un éclat de trompette, clangor ! comme dit le latin ; puis la voix qui redescend, qui ressaisit avec force la finale grave et virile qui Vevient de strophe en strophe, comme un guerrier acharné : Non deporrem la spada?

Je ne fais pas ici Thisloire. C'est trop tôt. Et il y a aussi trop de rougeur pour la France.

Tout homme au monde, excepté nous, peut raconter ces événements...

Ce que je disais tout à Theure du caractère vraiment jeune de cette révolution, ne se confirma que trop quand on la vit poétique, exaltée, se fier à l'égoïste politique des gouvernants.

Que l'incapacité ait eu aussi une large part en tout cela, les vieilles routines militaires, nul n'en doute. Les deux éléments associés étaient inconciliables ; les masses italiennes soulevées, ces admirables volontaires qui, de tous côtés,

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en chantant, se précipitaient vers le nord, et^ d'autre part, la sombre, lourde, froide aristocratie piëmontaise, c'était un violent contraste. La lave tout ardente plongée dans la neige !

un Vésuve dans un glacier ! Il n'était pas malaisé de prévoir l'événement, qui fut un grand malheur pour le présent, mais sans doute aussi un bonheur pour l'avenir.

La royauté et le peuple firent un contraste admirable. L'une abandonna Venise, puis la ligne de l'Adige, puis trahit Milan. Et le peuple lombard déclara que Venise était lui-même, que Vérone était lui-même, que l'Adige était lui-même, et que, plutôt que de s^en séparer, il aimait mieux périr.

Il ne faut donc point accuser ici les Piémontais, les Génois. Est-ce qu'on ne vit pas, à ce déplorable abandon de Milan, quand toute la population, saisie d'horreur à l'approche des Autrichiens, sortait de ses murs, hommes, femmes, enfants, les Piémonlais désolés aider les pauvres émigrants, emporter les petits enfants qui ne pouvaient pas marcher?

Quels furent aussi l'émotion, l'enthousiasme

de Gênes, quand elle apprit l'héroïque réponse de Venise, qui, seule, sans secours au monde, délaissée des troupes sardes, délaissée des troupes du pape, déclara qu'elle résistait !

Ce fut pour notre Mameli l'occasion d'un triomphe. Une grande réunion du peuple se fit au théâtre de Gênes, et son jeune poète, paraissant sur la scène, mendia pour Venise dans un de ses chants les plus sublimes :

« Aux rives de l'Adriatique, il est une grande mendiante, de souvenir, de gloire immorlelle... Demandez à l'antiquité!... » etc.

Ce beau chant pour Venise est aussi une douloureuse lamentation sur les destinées de Milan , sur celles de Tltahe , qui « hélas ! a cru aux rois. » Ce dernier mot .revient à chaque strophe avec l'accent naïf d'une complainte .

Depuis les temps de la Grèce, où le poëtesoldat Eschyle jouait lui-même sur le théâtre les Perses qu'il avait vaincus, jamais peut-être l'histoire, vivante et palpitante, n'avait paru ainsi sur la scène. Ce beau jeune homme, hier soldat de la liberté italienne, aujourd'hui son

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