‹ Les soldats de la révolutionChapitre 16 sur 16 · MAM-ELI · texte numérisé non relu

MAM-ELI

chantre, son poëte, et la défendant de ses larmes, en arracha à tout le peuple.

Mais, dans cette' douleur même, pour tout homme qui embrassait la destinée de Tltalie, il y avait aussi de la joie. En songeant que, pendant tant de siècles, la vie de Gênes ne fut rien que la guerre contre Venise, pouvait-on ne pas admirer la différence des temps? N'était-ce pas un beau spectacle de voir ce blond fils des doges, aimable et délicate fleur de Tantiqtiité, qui venait pleurer sur Venise ; et le peuple entier de Gênes applaudir la gloire vénitienne, s'associer d'un cœur ardent à la grandeur de ses anciens ennemis, et les embrasser fraternellement dans la pensée de la patrie nouvelle ?

Celte patrie, la vraie, la grande, celle qui définitivement doit rallier un jour l'Italie, la patrie républicaine, elle avait apparu dès le 3 août, aux portes de Milan. Garibaldi était à Bergame, avec 4,000 Lombards républicains ; il eut l'idée audacieuse de pousser en avant et d'aller vers Milan même. Une bannière nouvelle flottait, avec cette devise : Dio e il po-

polo. Dans cette marche forcée apparut, la

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carabitie sur l'épaule, Thomnie qui, de ses écrits , de sa parole , fut si longtemps la conscience de Tltalie républicaine. On reconnut Mazzini. Une acclamation unanime salua le grand Italien, et on lui remit le drapeau.

L'Italie est véritablement le pays de la beauté. Cela apparaît dans toute son histoire; nulle part plus que dans l'histoire de ces deux années. La révolution italienne, admirablement belle dans ses accidents héroïques, Ta été plus encore dans sa forme et dans son progrès général. Et comme la beauté, dans les œuvres de Dieu, n'est qu'un signe de l'excellence, la révolution la plus belle est aussi la plus instructive, la plus salutaire leçon, et pour l'Italie et pour le monde.

Je m'explique. Cette révolution de deux ans semble construite habilement comme un ouvrage d'art, un grand drame tragique, ou, si

Ton veut, une initiation sainte, et bien ménagée par Dieu même.

Elle commence aux deux pôles extérieurs de ritalie, àTEtna et aux Alpes. La royauté barbare de TAutrichien en Lombardie^ celle du Napolitain, gendre et allié de T Autriche, finissent tout d'abord dans le sang.

Mais la royauté italienne pourrait tromper encore et laisser des illusions ; le Piémont se charge d'éclairer l'Italie ; il enseigne le mépris des rois.

Les faux dieux sont brisés ; un seul reste, l'idole des idoles. Restent les derniers idolâtres, les partisans du pape ; insensés qui rattachent l'espérance de la liberté à son ennemi, au représentant même de l'autorité sur la terre, au concurrent impie de Dieu. La question s'approfondit, elle entre au sanctuaire; l'Italie touche le nœud même de la révolution, la démonstration du mensonge des mensonges, la fausse incarnation du prêtre-roi.

Pour ce grand et dernier mystère, la scène est le cœur même de Tltalie; c'est Rome. Rome proclame la foi nouvelle, élève la bannière : Dio

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e il Popolo. Elle la soutient ferme devant le poignard fratricide. Tragique issue, douloureuse à jamais !... Mais peut-être jamais autrement, sans cet événement impie, la suprême impiété, le sanguinaire Baal n'aurait disparu de ce monde.

Cela fini, tout est fini. Applaudissez, pleurez!...

Non, pas encore ! La sentinelle avancée, rhéroïque Venise, tient contre le destin. Rome est morte, la Hongrie est morte ; Venise, restée seule, proteste pour le monde ; elle tombe et plonge au fond des mers.

Voilà tout le drame italien. Palerme, Messine, Milan en font l'exposition. Le nœud est le Piémont. Le cœur du drame est Rome. Le sublime épilogue, enfin, est la défense de Venise.

Revenons au moment, au beau moment, solennel à jamais, où la révolution, déjà brisée à Naples, brisée enLombardie, se relève plus haute à Rome, en grandissant par les revers, et y prend son vrai nom : République (9 février 1849).

Personne ne calcula les chances. Tout s'était assombri dans cette année funèbre. La France, depuis juin i848, restait assise à terre, muette sous son crêpe noir. Les révolutions discordantes de l'Europe se combattaient entre elles. Le Danube offrait TatTreuse scène d'un grand combat de frères, comme celui où les vieilles tribus barbares s'exterminèrent entre elles sur le corps d'Attila.

L'Italie elle-même manquait. Alors Rome commence. « Nous nous levons alors ! » comme dit le grand Corneille. Ou encore, le mot de sa Médée : « Moi, dis-je, et c'est assez. »

Le nom seul, le grand nom de Rome jeta tous

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les cœurs italiens dans un vertige de joie. Tous paraissaient sentir d'instinct que la question du monde allait se vider là, qu'une révélation en surgirait, une grande et nouvelle lumière sur la situation du genre humain. Les collines saintes de Rome sont les seules assez hautes pour que le flambeau allumé se voie de toutes les nations.

Telle fut la pensée itaUenne à ce moment^ telle Tardente espérance de ceux qui se jetèrent dans Rome, sûrs de servir le monde, et sûrs, pour récompense, d'avoir six pieds de terre romaine, et de mêler, leurs cendres à la cendre des morts que le temps ne peut faire * mourir.

Violente fut la joie de Mameli. Il écrivit à Mazzini trois mots : « Roma! .Republica!

venue ! »

Tout Thorizon se tendait de ténèbres; la lumière se concentrait dans Rome. Charles- Albert abdiquait ; Messine et Brescia s'étaient affaissées dans le sang; Palerme succombait; la Toscane hésitait et se tenait à part. A toute mauvaise nouvelle, Rome grandissait de cœur;

son sourire de défi répondait à racharnement du sort, aux menaces du destin.

Un seul coup était imprévu, un seul ne sem- * blait pas possible : l'invasion française.

Le jour commence à se faire sur cette expédition. On sait comment fut trompée TAssemblée constituante, qui allait se dissoudre. Le président même du conseil le fut d'abord luimême. Le général ne le fut pas. La veille du départ, il ne daigna même voir les ministres, hors un seul, Thomme de l'Église, Thomme du pape, le sinistre personnage dont le frère était près de Pie IX, celui qui reste à jamais dans nos fastes marqué d'un sceau sanglant, pour la proposition fatale (juin 48) qui décida et porta à la liberté le coup dont elle est morte.

La France, elle, ignorait entièrement qu'une telle chose, le siège de Rome, fût possible.

Elle ne savait pas quels généraux avait formés la guerre d'Afrique; encore moins prévoyaitelle ce que lui coûterait à elle-même l'élévation de celui qui, dans une caverne, avait brûlé douze cents victimes humaines !

Je n'ai point, grâce à Dieu, à raconter cette guerre... L'Achille à qui la chose fut confiée, disons mieux, le prudent Ulysse, apportait deux papiers, l'un public pour afficher : «Nous respectons les vœux de la population romaine » ; Tautre secret pour garder dans la poche : « Vous briserez les résistances. »

Majs on ne croyait à aucune résistance. On disait hautement : a Les Romains ne se battent pas ». On envahit leur territoire, on menace leurs murs, on avance sans précaution, comme s'il s'agissait d'une razzia sur im pauvre petit camp arabe et de l'enlèvement de quelques troupeaux.

La veille cependant, le 29, les cavaliers des deux partis s'étaient déjà rencontrés en plaine et avaient tiré les uns sur les autres.

Le 30, on supposait sans doute que les habitants divisés allaient livrer la ville eux-mêmes.

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Toute la population en effet vint au-devant, mais armée, avec une unanimité terrible. •

Grande surprise ! perte énorme des nôtres !

cris à la trahison! On récrit vite en France. L'honneur est engagé. 11 faut une vengeance, il faut du sang, il faut punir ce peuple qui a osé se défendre ! crime inouï, c'est vrai, de se battre en pleine guerre et de repousser qui vous assaille !

Les pieux personnages de Paris et de Gaëte en rendirent grâce à Dieu. Sans cet heureux échec, sans le préjugé militiaire une fois réveillé, Tarmée française se fût souvenue d'ellemême , de la fraternité et de la république.

Ce grand succès de Rome, au 30 avril, appartient tout entier aux Romains. Dans les forces que Garibaldi mena au combat, il n'y avait pas cinq cents étrangers; il n'avait avec lui qu'une légion romaine et le bataillon universitaire, les jeunes gens des écoles. Les étrangers n'affluèrent qu'^ensuite ; il vint alors des Italiens de toutes parts, jusqu'au nombre de quinze cents; un petit corps de deux cents

Polonais ; une compagnie mixte enfin de Belges et dé Français.

Plusieurs de nos compatriotes, Laviron, Pilhes, Rodrigue, et d'autres, désespérés de cette guerre impie, blessés au cœur du coup terrible que recevait la France, vinrent là, de leurs personnes, protester qu'elle n'était pour rien dans ce crime, et, au prix de leur sang, détournèrent Tanathème et la malédiction de l'Italie.

La Rome antique n'a pas vu un triomphe comme celui dont la Rome moderne offrit le spectacle, le 30 avril au soir. C'était le baptême de la république, sa vraie fondation.

Ceux qui revenaient du combat virent, en rentrant dans Rome, tout le peuple qui les saluait; et le peuple de tous les siècles, les ombres des héros, les générations de Tantiquité. Ils rentrèrent sous une pluie de fleurs. Des cris de joie et de bénédiction, des vivats frénétiques éclataient des fenêtres. Les dames, descendues sur les places, recevaient les vainqueurs avec les palmes et les lauriers, ravissantes de joie et de larmes.

Que devenait Tâme du poète, de notre Maraeli, le cœur de celui qui, disent ses amis, aimait tant les femmes et les fleurs, et quelle dut être son ivresse, dans ce triomphe du printemps, dans cette aurore de Rome, dans cette fête d*amour et de patrie, dans ce rêve sublime de gloire et d'avenir?... nous l'ignorons ; un si beau 'jour n'a pas laissé trace en ses chants.

Merci, jeune homme ! j'en bénis ta mémoire ! Une généreuse pudeur t'a fait taire le malheur de la France.

Ce sentiment fut celui de Rome tout entière.

L'accueil qu'elle fit à nos soldats prisonniers restera à jamais dans la mémoire , parmi les choses qui ont fait honneur à la nature et relèvent l'humanité. Nos infortunés soldats, victimes d'une politique exécrable, eurent le cœur brisé du bon accueil de Rome, de sa noble hospitalité. Soignés aux hôpitaux par les dames romaines elles-mêmes, ils pleuraient de remords, gémissaient de leur destinée. Nous trouvons dans un acte authentique leur parole, naïve expression d'un profond regret : « Quel-

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que chose nous avait bien dit que nous com- . battions des frères ! »

Renvoyés honorablement, et fraternellement accompagnés de la garde nationale romaine, ils n'entendirent qu'une chose sur leur passage, notre chant, notre hymne français, la Marseillaise. Ce grand peuple sentit qu'ils avaient besoin d'être consolés; il leur, chanta leur chant !

Âh ! Romains I puissions-nous, avec vous, sous de meilleurs auspices, chanter aussi le vôtre, et faire entendre aux Autrichiens, aux Russes, le Fratelli d'Italia !

On sait comment les Français renvoyés furent à rinstant embarqués pour la France.

On sait la lutte que la France elle-même, dans la personne de son ministre, M. de Lesseps, soutint au camp contre le général. La France ne pouvait être écoutée, lorsque son général siégeait. entre les hommes du pape et du czar. M. de Lesseps vit avec horreur ce général entre nos mortels ennemis.

Et cette chose criminelle fut faite criminellement. L'attaque, annoncée pour le lundi 4 au plus tôt, se fit dans la nuit du samedi au dimanche, à une heure du matin. C'est ce qui reste acquis à l'histoire, assuré, constaté, non-seulement par un acte officiel du gouvernement romain, non-seulement par les plaintes

indignées de M. de Lesseps, mais surtout par la lettre du général Oudinot lui-même. Un avis de M. de Lesseps, trompé lui-même, avait trompé les Romains. Le soir, on fond sur eux, on enlève le poste de Monte-Mario, on prend toute une compagnie plongée dans le sommeil.

Ville prise ! Les assaillants avancent sans obstacle. Il était une heure du matin. Ils arrivent aux portes... Là, ils trouvent Ganbaldi.

L'intrépide soldat ne dormait guère. Il était là, devant les portes, et sept cents volontaires avec lui. Toute la ville s'armait dans la plus violente indignation, dans une inexprimable fureur. Tous les hommes coururent. Les femmes allaient les suivre. Sur 8,000 hommes de g;inknationale active, 7,^56 allèrent au combat.

Cette affaire déplorable, cette attaque un pleine trêve, coûta la vie au pauvre Mamell.

Arrivé des premiers aux côtés de Garibalili, il reçut une balle à la jambe.

Blessure qu'on crut d'abord légère, !■! niii causa SB mort.

On porta Mameli au Quirinal, dans le palais du pape, transformé en hôpital.

Le difficile était deTy tenir. Il soutenait aux chirurgiens que son mal ne méritait pas attention.

Triste sort, celui d'un blessé dans de telles circonstances ! Les tentatives nouvelles de surprise qui furent faites le 5, le 22, le remplissaient dindignation, Tarrachaient de son lit.

L'effroyable bombardement qui, pendant tant de jours, tint Rome sous un berceau de feu, était certes peu propre à le calmer, à lui donner la patience.

La capitale des arts fut traitée comme un Aillage barbaresque. De précieux tableaux,

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d'inestimables statues eurent de cruelles blessures. Plusieurs femmes furent écrasées. Une pauvre fille dormait avec sa sœur ; des deux, une seule fut atteinte, choisie par la bizarrerie de la mort.

Mameli, devant de telles choses, ne put tenir. Faible, pâle et boitant, il s'échappe de Thôpital, il s'en va au combat.

Ses camarades ne le souffrirent pas ; ils le renvoyèrent se reposer.

Mais quel repos ! dans un tel état d'esprit !

Sa blessure allait de mal en pis. Des signes de gangrène, qui avaient paru un moment, puis disparu, revinrent, et ils ne firent plus qu'augmenter.

Fixé au lit, captif, le jeune homme, par un noble effort, faisait appel du moins à la hberté intérieure. Il évoquait à son lit de malade sa douce maîtresse et sa nourrice, la poésie, lui demandait Recours.

Traduirai-je ces chants d'une âme défaillante ? Oui, je les traduirai. Leur pâleur môme est un trait de vérité ; elle commande un tendre respect pour le jeune martyr.

Asseyons-nous au lit de cet enfant ; si le présent, si la vie lui manquent, il a en récompense nn rayon de l'avenir.

« Il sourit, le jeune homme, il sourit tristement ; son regard perce l'azur du ciel de la patrie... A ses yeux pleins d'amour rayonne l'aube ravissante de Dieu !

« Ah ! que le cœur lui bat ! tous ses traits s'illuminent de son noble désir ! — Le passé a tari, lui dit la voix divine. Voici le nouvel âge ! — Je le bénis ! qu'il soit fécond !... »

« L'âme du poète erre déjà aux sentiers du génie à venir ; ravie hors d'elle-même devant la terre promise et la rédemption de l'humanité !

« Il se prosterne, et se jette aux autels. Hélas ! son âme soucieuse, tout en voyant à l'horizon les lointaines splendeurs de l'avenir, s'est arrêtée sur un seuil sanglant!... »

Dans la pièce suivante, d'adieu, d'amour, mais d'un amour mélancolique plus qu'ardent et passionné, il fait offrande à une femme aimée (absente alors) de ses dernières pensées, de ses regrets^ de ses doutes même. La mélodie, malheureusement, est tout le charme de cette

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dernière pièce. Touchante plus qu'on ne peut dire, molle et vague, toute en rapport avec une pensée qui va tarissant. On y sent le triste sourire du blessé, dont Tœil, déjà pâli, errant, voit son sang s'écouler. A la fin, l'idée n'est plus rien, 1a mélodie s'éteint, et l'âme aussi sans doute... Un grand silence se fait. Ami, où êtesvous?

Si quelque chose avait pu ramener Manieli à la vie, c'était l'héroïsme inoui de Rome à ses derniers moments. Toute la terre en est restée muette. Dix jours de suite, une misérable maison, leVascello, un poste de cent hommes, sous le jeune Medici, a tenu contre une armée, contre une artillerie terrible tirant à bout portant. Et, la maison démolie^ ils ont tenu encore.

Garibaldi a été forcé d'arracher de ce Ueu le peu d'hommes qui restaient.

L'ennemi entra le 4 juillet. Mameli expira le 6.

Il avait attendu, pour mourir, la mort de Rome elle-même*

Il avait fait beaucoup^ cet enfant de vingt ans. Il aurait fait bien davantage. Poète aimable, qui eût été grand.

Mais si le poète est regrettable^ combien l'homme le fut plus encore !

Écrivons sur sa tombe ces paroles douloureuses du grave Mazzini :

« Que regrettai-je ? Sa mort? Non, elle fut heureuse. Je regrette le vide qu'il laisse, cette lumière de sérénité, ce sourire qu'il eut dans les yeux, et qu'il communiquait^ calme comme la Foi. Je regrette cette affection d'autant plus profonde qu'elle éclatait moins en paroles ; ce parfum de poésie qui ondoyait autour de lui ;

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ces chants, errants toujours sur ses lèvres faciles, inspirées, spontanées, comme un chant d'alouette au matin. Le peuple les recueillait; lui, il les oubliait.

« Pour moi, pour nous proscrits de vingt années, vieillis et dépouillés de nos illusions, il était comme une mélodie de jeunesse, comme un pressentiment des temps que nous ne verrons point ; temps heureux où Tinstinct du bien, du sacrifice, sera tout naturel, s'ignorera luimême, ne sera plus, comme sont aujourd'hui nos vertus, le fruit de longs et durs combats, ^â science eut tout le charme et Tingénuité de rinnocence.

« Ses yeux néanmoins, par moment, se voilaient de quelque tristesse, comme si Tombre de l'avenir et d'une mort précoce s'était à son insu projetée sur son âme.

« Sa nature de poète tendait à je ne sais quelle langueur, à une certaine déhcatesse féminine, amie du repos. Et, avec tout cela, l'extrême mobilité de ses sensations, sa vive excitation nerveuse le jetaient à chaque instant dans une grande inquiétude physique.

« Il était d'un caractère^ d'un cœur faciles^ heureux de pouvoir^ dès qu'il aimait, s'abandonner à la confiance^ comme l'enfant dans les bras maternels. Et pourtant, il était très-ferme dans tout ce qui touchait à sa foi.

i< Il était sensible aux parfums des fleurs comme une femme. Beau, mais très-peu occupé de lui.

« Souvent^ pour le faire sourire^ je l'appelais Sténio, ce poète né pour vivre des mélodies de la lyre et des images de la beauté... Mais un moment d'inspiration, un pressentiment d'âvenir,d'unité italienne^une parole de vertu sévère^ lui faisaient briller dans les yeux la flamme des pensées fortes. Et alors^ vous auriez dit qu'il n'était né que pour tirer l'épée ! »

LE SOLDAT CITOYEN

le

LE SOLDAT CITOYEN

A la fia du second empire, lors des élections de Paris de novembre 1869, deux soldais du 71™« de ligne étaient entrés dans une réunion publique d'électeurs. Ils furent, pour ce crime, conduits à la prison militaire du Cherche-Midi, puis déportés en Afrique.

Le journal le Rappel ouvrit une souscription pour l'exonération de ces deux soldats. Michelet adressa au Rappel y avec sa souscription, la lettre qui suit :

C'est une œuvre admirable de fraternité, de justice, une œuvre sainte, c'est un devoir pour tous. Souscrivons pour les deux soldats.

Qui sont-ils? De quel corps? Et que deviennent-ils? II faut bien que l'on sache qu'ils

sont suivis des yeux, sous la protection de la France. On n'étou£fera pas dans un coin de l'Afrique cette question : le droit de l'armée.

François Hugo Ta établi en termes magnifiques, dans un article que Ton n'oubliera pas. Il a justement/appelé que la révolution de Février, avec une confiance généreuse, fit, la première y le soldat citoyen , électeur, éligible, et que le 2 décembre, accompli par l'armée, le refit hilote et machine, recommença pour elle les servitudes militaires.

Mot cruel dont à peine on peut mesurer la portée, Iln^ouvre tout un monde de douleurs ignorées, un abfme inconnu. Quand pourrai-je trouver un livre qui réalise ce grand titre : Les servitudes militaires (ce sujet entrevu, manqué par de Vigny)? Qui me dira bien ce que pense l'armée, ce grand muet dont la voix est si étouffée ? Les suicides fréquents en font transpirer quelque chose. On devine l'ennui d'un si terrible vide, où l'idée est proscrite, la personnalité anéantie.

La nostalgie profonde, le regret du pays, de la famille est le trait ordinaire de ce dur

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hilotisme. Je le lis au visage de ces jeunes sol-

dats qui traînent aux rues désertes près de mon Luxembourg. Le foyer, les parents leur sont présents, les suivent de caserne en caserne, de garnison en garnison.

Hélas ! et qu'est-ce donc quand la discipline commande de tirer sur ce peuple où leur père est peut-être ? Horrible effort ! Chassin le notait l'autre jour avec beaucoup de cœur. Quel regret, quel remords après ces actes parricides !

Se souvient-on assez que la Révolution commença, en 89, par un régiment (Châteauvieux), qui, pour rien au monde, ne put faire cette chose abominable, et resta aux Champs-Elysées pendant qu'on prenait la Bastille ? Grand souvenir! En 91, un mouvement immense se fit pour les soldats condamnés, enchaînés; un triomphe inouï. Ils furent portes sur le cœur de la France.

Qui peut faire la distinction impie de Tarmée et du peuple ? Déguisé sous un uniforme, qu'est-ce que le soldat? Notre enfant.

L'autre jour, rue de Rivoli, je regardais passer un régiment, superbe de tenue et de viye

allure. Tels de ces jeunes gens me rappelaient, par la taille ou les traits, le fils que j'ai perdu. Près de moi, quelques bonnes femmes, vieilles d'années moins <ye de misères, les regardaient des mêmes yeux. J'aurais bien parié que plusieurs étaient mères, avaient leurs fils soldats, attendaient et comptaient les jours.

La grande mère, la France les compte aussi, attend.

Par bonheur, le temps marche et la libération avance.

Ce fils lui reviendra.

II sera beau le jour où, réunis en elle, père, fils, frère, soldat, peuple, confondus, pourront s'embrasser !

23 novembre 1869.

Note i.

La lettre suivante de Latour d'Auvergne, écrite quelques semaines avant sa mort, laisse paraître de la façon la plus touchante les qualités du héros, la bonté, la simplicité, la modestie.

Passy-sur-Seine, IG mai UOO.

Le citoyen la Tour d'Auvergne Corret, au chef de bureau des prisonniers de guerre de la marine.

Citoyen, je serais extrêmement touché des bontés que vous voudriez bien accorder, à mes très-instantes prières, au capitaine Rioux, commandant le corsaire la Sophie de Bordeaux. Ce brave mais infortuné marin, pris parles Anglais et renvoyé en France sur sa parole depuis quatorze mois, est chargé d'une famille nombreuse qui ne subsiste que de son travail. Hors d'état d'exercer sa profession, jusqu'à ce que son échange ait été consommé, il ne lui reste plus aucun espoir que dans vos bontés. Je prends le plus vif intérêt au sort de cet honnête homme plongé dans le malheur. Je n'ai aucun titre en ce moment pour déterminer une intervention en sa faveur, mais je m'efforcerai

de m'en faire à l'avenir par une reconnaissance qui ne s'effacera jamais de mon souvenir.

Salut et profonde estime,

LE CITOYEN, LA TOUR d'aUVERGNE CORRET,

Ancien commandant des grenadiers.

Note 2.

Voici, sur Torigine des généraux de la Révolution, quelques notes instructives :

Hoche était fils d'un employé au chenil du roi ; Marceau, fils d'un greffier de Chartres ; Kléber, fils d'un terrassier ; Augereau, fils d'un maçon et d'une fruitière. Huttin avait été apprenti horloger.

Presque tous les généraux de la Révolution et de l'empire partirent de l'ancienne armée. Jourdan, Joubert, Kléber, en étaient sortis comme d'une impasse. Masséna était sous-officier dans le royal italien ; Soult, sous-officier au régiment du roi ; Ney, maréchal-des-logis aux hussards ; Murât, sous-officier dans la garde constitutionnelle du roi ; Augereau, cavalier aux carabiniers ; Oudinot, soldat au régiment du Médoc ; Victor, sous-officier d'artillerie ; Lefebvre, sergent aux gardes françaises ; Moncey, Davoust, Macdonald, Kellermann, Marmont, Glarke, Serrurier, Pérignon, étaient sous-lieutenants dans l'ancienne

armée. La révolution trouva Bernadotte jsergenl ; Hoche, caporal ; Marceau, sergent.

En 89, Marceau et Joubert avaient vingt ans ; Hoche, vingt et un ans ; Jourdan vingt-sept ans ; Augereau trente-deux ans ; Kléber trente-sept ans.

Note 3.

La correspondance de Hoche,

Hoche, dans son infatigable activité, écrivait beaucoup, et pour ses amis et pour lui-même; il ne nous reste malheureusement que fort peu de ces écrits. Dans une lettre datée de la Ven* dée 1795, il manifeste son chagrin d'avoir perdu le meilleur de son âme, la plus grande partie de ses papiers. Papiers précieux qui nous eussent révélé les secrets des partis, ses jugements sur les hommes, etc. D'après des renseignements fournis par la respectable veuve de Hoche, il avait, dans sa première campagne sur le Rhin, perdu déjà ses fourgons ; son beau-frère Delà* belle, en allant en Italie, perdit encore une partie de ce que Hoche lui avait confié ; après sa mort, Lefebvre porta ce qui restait à Bonaparte, qui ne manqua pas de détruire tout ce qui aurait pu lui nuire dans Topinion.

n reste du moins de Hoche un assez grand nombre de lettres. Nous en donnons ici quel-

ques fragments. Les lettres de Vendée sont les plus intéressantes. Il écrit lui-même, n'ayant pas, comme Napoléon, un Ghampagny pour lui tenir la plume. Ces lettres originales ont le grand mérite de nous donner bien des traits de caractère de celui qui croit peindre les autres et se peint lui-môme dans la forme variée de sa correspondance.

Ce qui domine partout, dans ces lettres comme dans sa vie, ce qui gardera à cette mâle figure une éternelle auréole, c'est ce. profond sentiment d'humanité et de justice que nous avons déjà signalé. Au milieu de cette affreuse guerre civile, on sent qu'un mot de pitié est toujours prêt à jaillir de sa plume en faveur des royalistes, même coupables. Il veut voir en eux des âmes égarées qu'il serait facile de ramener par la douceur.

En toute circonstance, il s'efface, il s'oublie. H n'écrit pas pour parler de lui, se dresser un piédestal. Il aime à parler des autres, à les faire valoir ; il prend plaisir à raconter leurs belles actions. En voici un exemple qui mérite d'être cité. La lettre es t adressée à un ami^ au citoyen Augier.

18 fructidor, an II.

Lorsque soi-même, on ne peut servir de modèle à ses jeunes concitoyens, qu'il est doux d'être à portée de leur citer les actions héroïques de notre siècle !

J'ai eu le plaisir d'embrasser Cabien et de lui donner à dîner. Tu connais sans doute l'anecdote et les

détails. J'ajouterai seulement quelques faits sur l'homme, son physique et son moral. Notre héros, pêcheur de profession, était âgé de trent-deux ans, lorsqu'il eut le bonheur de sauver sa paroisse de la dévastation que se promettaient d y faire les Anglais. Marié depuis cinq ans, il avait deux enfants ; sa femme, brune, était, dit- il, assez jolie. Il a maintenant soixnte* trois ans ; brun, l'œil noir et vif; sa taille est de 5 pieds 4 pouces ; il est veuf et a perdu cinq fils qu'il regrette de ne pouvoir conduire aux frontières ; il parle assez bien , et raconte l'aventure d'une manière à faire plaisir.

Mon ami, je t'assure que ce respectable citoyen mérite d'être connu de la nation entière, tant par sa bravoure, sa loyauté, que par son amour pour la liberté et son désintéressement. Quel homme à mettre en scène l

Figure-toi les Anglais débarqués, cherchant à incendier le village d'Ostreitsam, et Cabien, seul, les faisant rembarquer en tirant quelques coups de fusil, battant la caisse et commandant son bataillon. Lorsque la Convention lui eut accordé un secours provisoire de 600 livres, Cabien, h-ès-pauvre, afficha à la porte de l'église de son village que ses créanciers aient aie venir trouver, qu'il avait reçu un bienfait de la nation, que son dessein était de les payer tous, ce qu'il fit sur-le-champ ; après quoi, du reste de la somme, il fit couvrir sa chaumière. Sa pension ne lui a pas encore été payée. Sur ses vie^x jours, il a failli mourir de faim après une si belle action. » (Rousselin, II, 76).

Dans les fragments qui suivent se révèle le tendre respect de Hoche pour les veuves-mères :

... J'intéresserai sans doute votre humanité, écrit-il à des représentants du peuple, «en vous disant que le citoyen Mermet vient, ainsi que son fils, d'être tué dans une des dernières affaires. Ces deux braves militaires, l'un commandant le premier bataillon du trente-neuvième régiment, Tautre porte-drapeau, sont expirés sur le champ de bataille. Que ne doit-on pas à une femme, veuve et mère infortunée de défenseurs de la patrie, surtout si elle n*a d'autre fortune que les deux êtres malheureux qui la secouraient* dans sa vieiUesse ! (II, 93.)

... Dejen était mon ami de cœur. Permettez-moi, représentants, de recommander à la bienveillance nationale une mère qui n'avait d'autre soutien que son digne fils. Il a bien mérité de la patrie, mon ami ; je vous supplie, prenez soin de sa mère. Si ma fortune était proportionnée à mon désir d'obliger, je n'aurais pas révélé ce secret, mais le ciel ne m'a pas favorisé du côté des richesses. » (II, 196.)

Hoche n*est pas moins bon pour le soldat.

... Mon cher général (le général Kricq), sile^ soldats étaient philosophes, ils ne se battraient pas. Tu ne veux pas qu'ils soient ivrognes, ni moi non plus ; mais examine quelles peuvent être les jouissances d'un homme campé, et qui peut le dédommager des nuits blanches qu'il passe ? Corrigeons pourtant les ivrognes, surtout lorsque l'ivresse les fait manquer à leurs devoirs. 11 est un moyen d'y parvenir ; c'est de donner

à nos enfants une éducation nerveuse, et dont les principes feraient détester l'ivrognerie, les jeux de hasard, la lâcheté et les autres misères de la vie hu« maine. Hélas! s'il est dans la nature de l'homme d'être bon et vertueux, il faut avouer que nos institutions, dites sociales, et que je regarde comme destructives, l'ont fait bien dégénérer...

Mais où diable vais-je me fourrer ? Je parle presque comme un rhéteur.

Il faut lire la lettre suivante qui, sans que Hoche le cherche, met en parallèle le soldat qui soufifre sans cesser d'être honnête, et les fournisseurs grassement nourris qui dilapident les biens de TÉtat.

... L'esprit du soldat est généralement bon. Il aime à bien servir; mais il veut être commandé et encouragé. Loin de nous ces hommes qui le regardent ou qui le traitent comme un vil mercenaire ! La classe des simples fusiliers est la plus pure et la plus estimable de l'armée. Nous devons l'aimer, la considérer, et proportionner nos attentions à ses besoins» Qui ne sait qu'il est tel grenadier doué d'un plus grand sens que son général? Dans les armées indisciplinées seulement, la multitude peut devenir méprisable par la licence à laquelle elle est abandonnée* Sous de bons chefs, elle reprend ses vertus, elle sert l'État qui naguère en était opprima.

..« Les administrateurs des charrois, vivres, etc.> mènent le plus beau train du monde; la République est làf disent-ils. C'est dans ce cloaque qu'il faut raviver l'amour des devoirs, j'oserai dire la probité ei

l'obéissance, ou plutôt Tobéissance aux lois. Voyez nos bureaux; ils sont toujours remplis de jeunes hommes de réquisition poudrés et parfumés. Demandez-leur ce qu'ils font là, ils vous riront au nez. Vils sybarites, insolents esclaves de vos vices, ne vous forcera-t-on pas un jour à vous charger d'un mousquet, et à céder votre place à l'honnête père de famille, à l'indigent dont les enfants meurent de faim ?

Dans la campagae de Vendée, où tout devait rirriter de la part de Tennemi, Hoche, obligé de faire des arrestations, écrit au citoyen Morisset, capitaine commandant le camp de Puilley :

N'oublie jamais, citoyen, que ce sont des Français que tu vas arrêter, et que tu ne dois les traiter en ennemis que lorsqu'ils t'y contraignent par leur rébellion. J'attends que tu mettras dans cette expédition toute l'humanité qui caractérise les républicains. (T. II, p. 99.)

... Rappelle- toi sans cesse, citoyen, pendant le cours de ton honorable mission, que ta conduite doit être celle d'un patriote éclairé, d'un homme vertueux, d'un officier républicain et français. Tu restes responsable de celle des hommes qui te sont confiés. Habitue-les au feu, à la fatigue, à la victoire ; mais, surtout à respecter l'innocent habitant des campagnes opprimé. Habitue les républicains que tu commandes à respecter les propriétés, à être sobres. Que jamais on ne puisse te reprocher un acte arbitraire. (T. II, p. 141.)

... Il est beau de traiter philosophiquement les habitants des campagnes ; il est bon de les ramener à la

République par la voie seule de la raison; il ne faut pas croire que ce soient ces malheureux qui pillent et égorgent. Il est d'autres hommes qui commettent ces crimes ; ceux-là ne sont pas des paysans, mais bien des brigands. (T. II, p. 109.)

Hoche avait horreur des sanglantes représailles que se permettaient parfois les soldats sur Fenriemi. Après la mort de Boishardy, on lui coupa la tête, et on la promena au bout de la baïonnette. Hoche écrit à Tadjudant général Grublier :

Je suis indigné de la conduite de ceux qui ont souffert qu'on promenât la tête d'un ennemi vaincu. Pensent-ils, ces êtres féroces, nous rendre témoins des horribles scènes de la Vendée ? Il est malheureux que vous ne vous soyez pas trouvé là pour empêcher ce que je regarde comme un crime envers l'honneur, l'humanité, la générosité française. Sans perdre un moment, vous voudrez bien faire arrêter les officiers qui commandaient le détachement des grenadiers, et ceux d'entre eux qui ont coupé et promené la tête du cadavre de Boishardy. (T. II, p. 178.)

Était-ce le pressentiment de son grand destin sitôt brisé? Hoche, cet homme d'action, a une certaine tendance à la mélancolie. Pendant que « le pauvre garde-côtes » surveille de jour et de nuit la mer, et défend l'entrée de nos ports à Tennemi, les mornes brouillards du mara^ vendéen pèsent sur l'âme de Hoche et la pénètrent de tristesse. Il écrit à son ami Laugier : « Je devrais être content; je pourrais être heureux; il

n*en est rien. Je ne sais quoi me chagrine pro- •fondément. »

Déjà, à l'armée de la Moselle, il semble atteint de ce mal inconnu. II est sombre, découragé :

Ce n'est plus l'homme que tu as connu qui te parle, écrit-il à Dulac, c'est un malheureux qui ne peut manger, boire, ni reposer nulle part... Rien ne calme la mélancolie qui me consume. Ardent ami de la Révolution, j'ai cru qu'elle changerait les mœurs. Hélas ! l'intrigue est toujours l'intrigue ! et malheur à qui n'a pas de protecteurs 1 Tiré des rangs je ne sais pourquoi, j'y rentrerai comme j'en suis sorti, sans plaisir ni peine, me contentant de Taire des vœux pour la prospérité des armes de la patrie.

Voici enfin, pour achever de peindre cette grande âme inflexible dans sa droiture, la noble et ferme réponse qu'il adresse au général qui lui annonce que le gouvernement l'a relevé de son commandement à l'armée de Cherbourg :

Ma compagne, à qui j'ai verbalement fait part de l'article de votre lettre, m'a répondu assez vivement qu'elle était très-satisfaite que je pusse la reconduire. Nous habiterons ensemble une métairie, à peu près dans un désert, et là, je ferai de la misanthropie à mon aise. Il est juste que les patriciens relèvent les plébéiens qui ne savent point intriguer pour conserver les plaCces que leurs services leur ont acquises. Je suis las, mon cher ami, d'être sans cesse ballotté I Né républicain, je veux vivre tel, et ne pas être soumis au caprice des circonstances.

Vous devez me connaître assez pour croire que je ne serai jamais courtisan. L'homme du jour sait fraternellement dénoncer; l'homme probe ne suit que les immuables principes de la justice, il doit se sacrifier pour la vérité... Qu'importe, après tout, que les hommes me rendent justice, si ma conscience ne me reproche rien? Heureux habitant du Morbihan, qui ne vis que pour adorer Dieu et travailler, j'envie ton sort. Que ne suis- je à ta place l Bien que des pillards, bleus, gris ou verts, vinssent m'arracher le fruit de mes peines, je vivrais content. L'on me pille aussi, et l'on voudrait que je fasse bonne figure l

... Quel reproche me fait on ? Est-ce d'avoir dit la vérité ? Je la dirai toujours. 11 y a un an, j'étais au fond d'un cachot bien humide pour l'avoir dite : cela ne m'a pas corrigé.

Lettre de M, le marquis des Roy s.

Madame Michelet avait communiqué au petitfils de Hoche, M. le marquis des Roys, le manuscrit de Michelet sur son illustre aïeul, en lui demandant s'il n'aurait pas dans ses papiers de famille quelque document qui pût compléter la biographie du Pacificateur de la Vendée.

M. des Roys répondit à madame Michelet la lettre qui suit :

Gaillefontaine (Seine-Inférieure) .

Ce 26 novembre 1877.

Madame,

Jai été extrêmement touché de la pensée qui vous a fait me communiquer le travail de M. Michelet sur

mon grand-père. Je l'ai lu de suite et avec le plus vif intérêt. Quoique le cadre de l'illustre historien soit volontairement restreint, et se rapproche plus d'une étude que d'une biographie complète, j'y ai trouvé une vie, une animation chaleureuses et rares; j'y ai appris plusieurs détails qui m'étaient inconnus. Je ne puis être que très-reconnaissant de cette nouvelle pierre, qui sera notée entre toutes, apportée au monument qui assure la mémoire du général Hoche contre l'oubli.

Les papiers que je possède ici, et qui aujourd'hui sont mis en ordre, ont été feuilletés tant de fois qu'il n'en reste que bien peu d'inédits. Ces derniers sont pour la plupart des rapports ou des pièces longues et techniques, qui surchargeraient un travail dont le mérite est d'être rapide comme la vie.

Moi-môme je prépare dans ce moment une publication de tout ce qui pourra intéresser le public dans la vie et les œuvres de ce grand homme. On trouvera là, dans l'avenir, tout ce que la famille du général Hoche a pu arracher au temps et à toutes les causes de destruction qu'il amène avec lui.

Permettez- moi, Madame, de vous dire que, tout enfant, je me rappelle avoir assisté à la visite que M. Michelet vint faire à ma grand'mère. J'ai toujours conservé le souvenir des longs cheveux blancs qui encadraient son visage, il y a plus de trente ans...

Veuillez agréer, madame, l'expression de ma respectueuse considération.

Le m*" des Roys.

Mameli.

Lettre de Mazzini à Michelet,

Au moment de parler de Mameli et du siège de Rome, Michelet avait écrit à Mazzini pour le prier de l'éclairer sur quelques faits du siège, notamment sur l'héroïque défense du Vascello. Voici la réponse de Mazzini.

5 mai.

2, Sidney place, Brompton.

Monsieur,

Je suis fier de votre sympathie. J'ai souvent puisé dans vos écrits non-seulement le sens du passé, mais ce rassérénement de Tâme que le magnétisme de la foi peut seul donner. Vous êtes pour moi un des précurseurs de l'église de Tavenir. Je ne vous estime pas seulement, je vous aime.

.... N'écrivez pas sur le Vascello autrement qu'en y voyant le collectif. Tout le monde y a été héros. Et tout ce que vous pourriez inexactement écrire sur des individualités amoindrirait le nous italien qui s'est puissamment affirmé sur ces décombres.

Mais je serais désolé si ce que je vous dis vous faisait renoncer à l'intention d'écrire quelques pages sur Rome. Je l'ai depuis longtemps vivement désiré, et je vous supplie de le faire. Vous nous avez parlé de la Rome du passé en maître ; parlez-nous de la Rome de l'avenir, de la Rome du peuple. Je l'ai pressentie par le cœur il y a vingt ans, quand tout le monde hochait la tête en m'appelant rêveur. Et

maintenant, il n'y a pas un seul Italien' ëigi^e de ce nom qui n'y entrevoie un troisième monde, venant se superposer aux deux mondes antérieurs, et plus grand qu'eux. Qu'une voix de Français salue ce monde au berceau! et que cette voix soit la vôtre! Comme de simples pressentiments, des lueurs d'avenir, parcourez les actes officiels de la République romaine ; lisez quelques pages qu'Accursi vous signalera çà et là dans Vltalia del Popolo ; lisez les chants de Mameli ; songez à cette formule « Dieu et le Peuple » supprimant tous les intermédiaires entre la révélation divine et l'humanité ; rappelez-vous qu'elle s'est instinctivement, sans concert, sans contact, échappée simultanément du sein de Rome et de Venise ; comparez ce qui, sous notre drapeau de religion républicaine, a pu se développer en fait de courage, de force et de dévouement au cœur du peuple, avec les efforts impuissants des bataillons et des parcs d'artillerie monarchiques dans la campagne lombarde; — je suis sûr que l'inspiration ne vous manquera pas I Rome et Venise transformant les Transteverini et les Arsenalotti en héros sous le même drapeau, c'est l'unité italienne remplaçant le vieux dualisme guelfe et gibelin du Pape et de l'Empereur. Engagez- vous pour nous. Croyez-moi; nous tiendrons votre engagement.

Écrivez-moi si, de quelque manière que ce soit, je puis vous venir en aide dans votre tâche.

Votre ami dévoué,

Joseph Mazzinf.

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