‹ Les soldats de la révolutionChapitre 9 sur 16 · DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

DE LA RÉPUBLIQUE

J'ai dit ailleurs la situation pénible, douloureuse, sublime, où la France se trouva en 92. Une richesse immense de forces morales, une pauvreté effrayante de moyens matériels. Plus d'un an avant la guerre, six cent mille volontaires s'étaient inscrits pour partir, des millions d'homme demandaient des armes. Ni armes, ni argent, ni pain, ni souliers. Aux premiers mois de 93, il y avait au Trésor trente millions, et en papier !

Il fallait les héros du devoir pour triompher

des difficultés qu'eut à subir la France alors. L'élan immense de ce moment sublime fait trop souvent perdre de vue les obstacles réels que rencontrèrent les chefs du peuple armé.

Obstacles surhumains ! il ne s'agissait de rien moins que de discipliner l'océan même en pleine tempête, d'organiser la foudre, de rendre harmonique et docile la lave échappée de l'Etna !

Les nations oublient si vite qu'on se figure la France, en ces premiers temps, telle qu'elle fut au bout de vingt années de guerre.

On parle des premières campagnes comme si les généraux d'alors avaient eu sous la main le magnifique et docile instrument des victoires de l'empire, comme si tout d'abord était sortie de terre la parfaite armée d'Austerlitz.

* Ils firent de grandes choses, souvent avec peu de moyens, souvent avec des foules qui n'étaient nullement des armées, avec des populations toutes neuves à la guerre, frémissant d'un souffle de liberté indomptable, ne respirant qu'égalité.

Eux-mêmes ils la voulaient, l'égalité, plus

LES GÉNÉRAUX DE LA RÉPUBLIQUE. 8i

que personne. Ils mangeaient le pain du soldai. Les vins, les choses délicates, tout ce qu'on leur offrait, ils l'envoyaient aux hôpitaux. Leur désintéressement va à un point qui nous fait sourire aujourd'hui. Hoche, général de trois armées, dictateur de la Vendée et de la Bretagne, étant malade de ses fatigues, se croit tenu d'écrire au Directoire qu'il prend quelques livres de sucre aux magasins immenses délaissés sur la plage par l'expédition des Anglais.

Nous venons de montrer le modèle de la simplicité républicaine, Latour d'Auvergne, qui évita l'avancement, éluda tous les grades et réussit à n'être rien. Plus tard, le général Desaix ne voulut jamais commander qu'en second. Kléber refusa plusieurs fois le rang de général en chef ; en Vendée, il le fit donner à son ami le jeune Marceau, lui laissant tout l'honneur, ne partageant que le péril et la responsabilité.

Pourqifoi ces généraux de la jeune République recherchaient-ils si peu Tautorité?

C'est qu'ils Tavaient en eux. Ils commandaient par un don de nature, et comme ayant pouvoir du ciel. L'amour, l'admiration, entraînaient le^ masses après eux ; le respect de leurs vertus, de leur grand cœur, leur figure héroïque. Tout homme était saisi, ravi à la vue du général Hoche ; les plus braves se troublaient au regard de Kléber.

Mais cette puissance même leur créait un péril. Quelle n'était pas la sombre défiance des représentants du peuple, des hommes de la loi, quand, venant aux armées, ils les voyaient

adorant ces héros et ne voulant plus voir la patrie qu'en eux seuls ; et eux, commandant par Pamour, ayant comme supprimé Tautorité par une si grande autorité : morale, maîtres sans ravoir cherché, et rois involontaires ! On ne comprend que trop les craintes des jaloux amants de la liberté. .

De là, trop souvent, incertitude de la direction politique. Delà, défiance excessive du pouvoir civil pour le pouvoir miUtaire : on lui ordonnait d'agir et on le tenait lié ; on le lançait, à la chaîne, pour être toujours à même de le tirer en arrière. De là enfin, une infinité de faibles et fau mouvements, de tentatives avor^ tées.

Puis, au commencement, n'avait-on pas eu raison d'être défiant pour les généraux, lors qu'on les avait vus se mettre aii-dessus des lois, lorsque M. de La Fayette quittait son armée pour venir gourmander l'Assemblée nationale ; lorsque Custine et Dumouriez, laissant le rôle de généraux pour celui de diplomates, négociaient avec Tennemi ; lorsque Dumouriez, enfin, devenu ennemi lui-même, prétendait amener à

Paris son armée, avec Tarmée autrichienne, contre la Convention ? Dumouriez , homme de tant d'esprit et de si peu de cœur, ne pouvait, en effet, rien comprendre à cette armée admirable. Il la savait homme par homme, il la menait à merveille, et il ne la connaissait pas. Les origines naïves, héroïques et simples de cette armée étaient chose inintelligible au vieil intrigant, à l'ancien agent de Louis XY.

Mais les vrais fils de la Révolution ne méritaient pas ces soupçons cruels, que leur vue seule devait dissiper.

Je me rappelle un fait superbe de Kléber, qui montre toute la force qu'il puisait dans son noble cœur contre ces défiances.

C'était en pleine Vendée, dans l'horreur de cette guerre affreuse, parmi les trahisons. Les représentants du peuple, vrais et purs patriotes, mais peu au fait des choses de la guerre, avaient écouté trop facilement d'infâmes accusations et soupçonné Eléber lui-même. Il ne s'agissait pas moins que de l'enlever la nuit et de l'envoyer au tribunal révolutionnaire. On l'avertit. Il haussa les épaules. Sans peur, mais

plein d'indignation, il s'en va à minuit, entre tout droit, sans avertir personne, chez les représentants. Ils ne se couchaient point. Il les trouve tout habillés, étendus sur un canapé, dans la plus pénible rêverie. La chambre était peu éclairée. Kléber, sans dire un mot, se promène de long en large, envefoppé de son manteau. Sa noble et fière figure, qui portait la tête si haut, les fit rougir d'avoir un moment douté d'un tel homme. Au bout de dix minutes, ils se lèvent émus, et, lui prenant la main : « Allohs, Kléber, vive la République ! »

Ce n'était pas sans cause que Ton craignait pour l'avenir le pouvoir militaire . Mai s on se trompait alors en ne voyant dans ces généraux que les hommes dé la guerre. Leurs écrits, leurs paroles, tout ce qui reste d'eux, montre (nous l'avons dit) qu'ils furent citoyens avant tout, obéissant aux lois jusqu'à la mort. Ils leur auraient sacrifié plus que la vie, Thonneur vulgaire du monde. Un fait pour expliquer ceci.

Un des plus braves généraux de ces temps, Leveneur, fort dévoué à La Fayette, avait eu la faiblesse de le suivre à son départ. A quelques lieued, le bon sens lui revint, il retourna à son poste. En punition, on le refit soldat. Sans mur-

murer, il quitta Tépée, prit le sabre de simple hussard, et, par sa brillante valeur, remonta peu à peu, redevint général. C'est Tami^ le maître de Hoehe.

Personne plus que Hoche ne proclama la dépendance du pouvoir militaire, la haine de ses abus, la souveraineté de la loi. Apprenant qu'un de ses officiers vexait l'autorité civile, il lui écrivit ces grandes paroles, qui sont un de ses titres, et qu'on eût pu écrire sur son tombeau : « Fils aînés de la Révolution, nous abhorrons nous-mêmes le gouvernement militaire. » Et il destitua l'officier.

Ce n'étaient pas des protestations vaines.

Dans les vastes contrées entre Rhin et Moselle qu'il gouverna un moment, il se hâta de limiter son autorité, de supprimer le gouvernement mihtaire et d'organiser un pouvoir civil indépendant du général.

Forcé de lever des contributions, il les levait par les magistrats du pays, les faisait ainsi juges eux-mêmes et de la nécessité et d^ la juste mesure où ces contributions de guerre remplaçaient les anciens impôts, en laissant

un grand bienfait, la justice égale, la suppression des privilèges.

Ainsi firent Kléber, Marceau, Desaix, cette grande armée du Rhin, Thonneur éternel de la France. Privée de tout en 93, l'hiver, et mourant de faim, elle fusilla un soldat qui avait pillé.

Cet esprit d'abstinence et de ménagement pour les peuples avait souvent fait adorer les nôtres. Exemple : Marceau, Desaix, Championnet, libérateur de Naples.

Excepté Pichegru en Hollande, tous furent fidèles à cet esprit, surtout par ^èle de propagande républicaine, considérant la guerre comme un apostolat de la liberté. Dugommier, dans l'aride dénuement des Pyrénées, Masséna et Schérer, dans les Apennins décharnés de Gênes, subirent d'affreuses privations pour ne pas changer de système, pour ne pas décourager l'éveil dé la pensée républicaine qui se faisait en Italie. Ils ne demandaient qu'à la France. Schérer, par ses demandes incessantes, était l'horreur des bureaux. Il donna sa démission.

La fraternité qu'ils avaient pour l'étranger, il va sans dire qu'ils l'avaient entre eux. Le respect de Marceau pour Kléber, Kléberle rendait à Canclaux. La défense morale, la cordialité mutuelle fut admirable dans l'armée du Rhin. Elle vivait d'une même âme. Tous ses chefs, Dubayet, Vimeux, Haxo, Beaupuy, Kléber, furent un faisceau d'amis. Joignons-y leur représentant chéri, Merlin de Thionville, toujours à l'avant -garde, et qui ne se fût pas consolé de manquer un combat.

lY

Une chose bien remarquable alors, c'est que ce sont surtout les très-grands militaires qui semblent les plus pacifiques. Hommes admirables à qui la guerre apprit surtout la haine de la guerre.

Comment s'en étonner, lorsqu'on voit que la vocation de plusieurs de ces grands hommes de guerre ne s'annonça nullement par un juvénile élan militaire, mais par un mouvement de justice et d'indignation contre l'iniquité ?

Celui que les soldats ont appelé le dieu Mars, Kléber, malgré sa force et sa taille colossale, ne se destinait point à la guerre. Il entrait dans une carrière civile, étudiait l'ar-

LES GÉNÉRAUX DE LA RÉPUBLIQUE. 9f

chitecture, lorsqu'un jour, à Paris, il voit dans un café deux très-jeunes étrangers, inoffensifs et timides, qu'insultait un bretteur, un de ces bravaches qui passent toute leur vie dans l'escrime, font un jeu d'insulter, sauf à tuer pour réparation.

Cette lâche brutalité, cette inhospitalité honteuse pour notre nation, blessa le grand cœur de Kléber. Il prit le parti des jeunes étrangers, le parti même de la France dont on compromettait l'honneur. Il déclara que la querelle était sienne, et obligea le faux brave qui provoquait des enfants d'avoir affaire à un homme. Les parents des jeunes étrangers, qui apprirent la chose, furent touchés de cette générosité, et firent entrer Kléber dans une école militaire de l'Allemagne ; faveur rare et singulière qu'il n'eût pas obtenue en France, où Louis XYI venait d'interdire tout rang d'officier à ceux qui ne pouvaient prouver quatre degrés de noblesse.

Hoche eut une affaire analogue. Soldat aux gardes françaises, il voyait ses camarades vexés par un sous-officier délateur et spadassin.

Il prît pour lui la querelle commune, et, bravant ce double péril, il punit le misérable.

La protection des faibles, Tamour des petits, était leur instinct et leur lot à ces chevaliers du droit nouveau. Un jour, Kléber et Marceau, dans cette affreuse Vendée, traversant un pays

brûlé, désert, dont la population était en fuite, aperçoivent dans un buisson un berceau renversé. Ils approchent, ils y voient deux toutes petites filles. Filles et berceau, ils emportèrent le tout, malgré un long trajet, jusqu'à la première ville. Les enfants aiTivèrent dans les bras de ces étranges nourrices. On retrouva par bonheur les parents, riches meuniers de la contrée ; dans une fuite précipitée, nocturne, le berceau était apparemment tombé d'une voiture; on pleurait les enfants qu'on croyait perdus.

L'aspect terrible de cette Vendée avait frappé au cœur ces deux héros. On le voit dans les notes de Kléber, qu'il écrivait, le soir, après les marches et les combats du jour.

Quand on lit ces notes touchantes, quand on lit les lettres humaines^ profondément humai-

LES GJ^NÉRAUX DE LA RÉPUBLIQUE. 93

nés, qu'écrivent Hoche, Desaix et Marceau, on pense aux notes de Yauban, même à celles que Marc-Aurèle écrit dans les forêts de Pannonie, dans la guerre des Barbares.

Marceau écrit à sa sœur : « Ne parle pas de « mes lauriers ; ils sont trempés de sang hu- « main I »

Ce mot semble se lire dans la belle gravure qui représente Marceau sous Coblentz, sa gloire et sa conquête, c'est-à-dire bien près de sa fin. Ses rudes soldats apparaissent, à travers le brouillard du Rhin, le long des retranchements. Le héros, amaigri par l'excès des fatigues, est svelte et un peu grêle ; dans ses yeux doux, tristes et sauvages, un sent un cœur bien atteint; il a quelque chose de fantasmagori- .que ; il fait l'effet d'une ombre, comme celui qui a trop vu les morts et qui leur appartiendra bientôt.

En écrivant ces légendes, je les avais ainsi toutes autour de moi, ces touchantes images des fils légitimes de la République, de ses grands défenseurs, qui, nés d'elle^ moururent avec elle (Marceau, Hoche, Kleber, Desaix).

Médiocres portraits, mais ressemblants ; naïves, imparfaites images, dessinées à la hâte par des amis ardents qui tremblaient de les perdre, et d'avance volaient à la mort une ombre de ces hommes adorés.

Le soir, lorsque le jour avait baissé sans disparaître encore, je posais la plume et marchais «n long, en large, au milieu d'eux. Leurs images pâlies me disaient bien des choses. Leurs traits se marquaient moins ; mais d'autant plus en «ux, dans ces ombres imposantes, je sentais le vrai fond, Tâme commune des masses qu'ils ont représentées. Ils ne furent pas des hommes seulement, mais en réalité des armées tout entières. Ils en eurent la grande âme. Ils en furent à la fois et les pères et les fils.

£t quand parfois, en les regardant, je me.

demandais ce qui faisait la tristesse de ces fiers et doux visages :

« Ce n'est point, me disaient-ils, notre mort précoce, notre destin inadievé. Notre vie courte n'en fut pas moins entière. Nous fûmes les soidats de la loi, nous mourûmes avec la Bépublique. De quoi nous plaindrions-nous ? Ce qui

met sur nos visages le nuage que tu vois, c'est que nous ne sommes pas morts tranquilles ; nous avons entrevu déjà qu'on ne continuerait point. Nous avons vu commencer ce qui nous fut odieux, l'adoration du succès et la religion de la force. »

. Desaix de Voygoux naquit près de Riom, en 1768. Le pays et la race furent forts en lui, et il leur dut beaucoup. Il appartient vraiment à ce peuple vigoureux, honnête, laborieux entre tous, résigné aux rudes travaux. Mais T Auvergne jamais ne fit un plus grand travailleur. Dans sa courte vie, dont chaque jour fut un combat, il a eu le temps d'écrire encore beflaucoup sur toute matière, sur la guerre, sur rhistoire, sur les lieux où il combattait.

, Né, élevé au pied du Puy-de-Dôme, il garda

parmi les batailles un doux et calme sentiment de la nature. Une de ses études favorites était la botanique. C'était un goût d'enfance, un souvenir sans doute de ses premières années passées près de sa mère, dans cette bonne Limagne, au petit manoir de Voygoux.

Cette famille était de petite noblesse de province, plus estimée que riche, et l'enfantfutélevé dans une sage médiocrité de goûts et d'habitudes; d'où celt^yie sobre et pure. Ses maîtres, les oratoriens (au collège d'Effiat), contribuèrent sans doute aussi à continuer en lui ces dispositifs d'une nature modérée et modeste.

Il n'aima qu'une fois, et il étouffa son amour, pour ne pas déplaire à sa mère.

Nul doute que, si la Révolution n'était venue, Desaix serait resté ce qu'il était, un officier obscur. IJ était entré sous-lieutenant à quinze ans, en 1783, au régiment de Bretagne. L'Auvergnat comme le Breton, Desaix comme Latour d'Auvergne, serait resté là sans rien demander et n'aspirant qu'à n'être rien.

Sous cette surface infiniment modeste, il y avait pourtant (nul ne l'eût deviné) un homme

ferme, d'idées très-arrêtées, et ne cédant jamais sur ce qu'il croyait juste.

La Révolution vient. Au grand étonnement des siens, qui lui auraient voulu plus d'ambition militaire, Desaix demande et obtient une place dans l'administra tioii, celle de commissaire des guerres.

Il avait compris parfaitement que, dans la désorganisation universelle, dans les dangers qui menaçaient la France, le poste du citoyea était là où l'on pouvait aider efficacement à rétablir l'ordre et à réformer l'armée.

Il .avait, sans difficulté, prêté serment à la Constitution. Il le tint ce sermeril, et refusa obstinément d'imiter ses deux frères, qui avaient émigré. Les plus violents reproches de sa famille n'ébranlèrent point sa résolution. Encore moins les insultes. Il reçut stoïquement l'envoi d'une. quenouille qui lui vint de Coblentz.

En mai 92, il demanda à rentrer dans soi régiment et passa à l'armée du Rhin.

La première occasion révéla son grand cœur et fit deviner un héros.

Sorti près de Landau, il distinguo de loin,

dans la plaine, quelques-uns de nos cavaliers aux prises avec Tennemi. Ils étaient sortis en reconnaissance et se trouvaient surpris ; les Autrichiens avaient bravement lancé sur eux cinq escadrons. Desaix est indigné. Il est sans armes ; qu'importe ! Il part, la cravache à la main. Il se jette à Taveugle dans la mèléC; il est renversé, se relève ; les nôtres, enfin, se dégagent, et Desaix, rentrant avec eux, ramène encore un Autrichien.

Tel fut le commencement de ce grand homme, et telle toute sa vie, inspirée constamment d'un sentiment de justice héroïque^

En Egypte, les Arabes le nommèrent Sultan juste. Ce fut en effet plus qu'un héros, ce fut un juste juge. Et pour lui, le premier point dans la justice fut d'appuyer les faibles.

Dans la guerre d'Allemagne, les habitants virent bien qu'il faisait la guerre aux soldats, jamais au peuple. Ils dormaient sur leur foi profonde dans sa justice. Prêts à fuir avec leur famille à l'approche de l'armée, les paysans rentraient tranquillement : « Pour aujourd'hui nous n'avons rien à craindre, disaient-ils, c'est le corps de M. Desaix t »

Capitaine en 92, général de brigade en 93, servant sous Broglie d'abord, puis sous Custine^ participant à Timpopularité de ses généraux, et suspecté comme eux, il fut arrêté quelque temps ; son bien fut séquestré. Rien ne le rebuta. Il n'en voulut jamais à la République des défiances qu'inspirait le pouvoir militaire.

A peine sorti de prison, il courut à l'armée, et arriva à tepaps pour couvrir sa retraite, quand il lui fallut abandonner les lignes de Weissembourg.

On le vit à Nothweiller^ les deux joues percées d'une balle et ne pouvant parler, continuer à commander du geste.

Il s'enferma clans cette position, pendant que les autres corps se retiraient, la défendit obstinément, et ne la quitta que la nuit, quand tous furent en sûreté.

Les représentants du peuple, témoins du fait, lui donnèrent dès lors Tavant-garde et le firent général de division.

C'étaient les temps de la famine. Ils révélèrent en lui le héros de la patience et de l'humanité. Ses soldats, le voyant mianger comme ' eux, jeûner comme eux, n'avaient plus le courage de se plaindre. Sobre enfant de l'Auvergne, il mangeait son pain noir, quand on avait du pain, et il buvait de l'eau. Le jour, la nuit, il allait aux bivouacs, causait avec ses hommes du mauvais temps et des privations communes. Il leur donnait ce qu'il avait. Bon pour tous, il avait quelque faible pour ses Auvergnats, leur prétait parfois de l'argent, à ne rendre jamais.

Un jour, des commissaires de guerre s'avisèrent de lui faire un présent de vins, de vivres. Il accepta avec reconnaissance, et donna tout aux hôpitaux.

L'argent des princes d'Allemagne, leurs caisses restées derrière eux dans leur suite, furent mis fidèlement par Desaix à la caisse de Tarmée. Il n'y eut jamais moyen de lui faire accepter les présents qu'on donne ordinairement aux traités de paix. Donc, il rentra en France pauvre, léger et net de toutes choses, si bien qu'à Neuf-Brisach, si l'on n'avait payé pour lui, il se fût couché sans souper.

Dans cette glorieuse campagne de Hoche qui débloqua Landau et nous rendit le Rhin, notre frontière de l'Est, la Lorraine et l'Alsace, une grande part revenait à son lieutenant, Desaix, Il rentre , et il est dénoncé la seconde fois. Son bien est saisi encore, sa mère emprisonVnée. Nul murmure, nul reproche. Dans la campagne même, à la première blessure, il avait écrit à sa mère ces mots d'héroïque douceur : « Grâce à Dieu, mon sang vient de couler ; ma mère, vous serez libre. »

L'injustice est bientôt reconnue. Desaix av«c simplicité retourne au Rhin. .

Deux années durant (1794-1795), Desaix combat sans repos.

. Son général, et celui de Tennemi (le prince Charles), reconnaissent également dans leurs rapports la précision de ses manœuvres et son étonnante vigueur d'exécution.

Mais le plus merveilleux, c'est qu'en hasardant plus qu'aucun général c'était lui qui perdait le moins d'hommes. La confiance qu'il donnait aux siens et leur amour pour lui, resserraient, augmentaient leur unité d'action et de mouvement, cette force inconnue qui est la victoire.

Sa douceur, son calme ordinaire qui était

grand, devenaient admirables sur le champ de halaille.

Véritable homme de guerre, c'était là qu'il avait toute sa sérénité.

Dans une affaire où tout semblait perdu ^ Desaix ne bougeait pas. Un aide de camp, un peu ému, vient au galop lui dire : « Général, n'avez- vous pas ordonné la retraite ? — Oui, mon ami, dit-il, la retraite de l'ennemi. » '

Pichegru destitué, les représentants voulaient nommer Desaix général en chef. Il refusa obstinément, a Jamais vous ne ferez, dit-il, cette injure aux vieux militaires ; je suis le plus jeune des officiers. » Il fallut qu'on nommât Moreau.

Quand on chercha un homme pour défendre Manheim, et pour y périr, le comité de salut public nomma Desaix. Quand Moreau, par deux fois, fit le grand et périlleux passage du Rhin, il l'exécuta par Desaix. Quand m x^hercha enfin, l'ennemi venant à nous, quel serait le général qu'on jetterait dans Kehl pour s'y faire écraser et arrêter là l'Allemagne, c'est encore Desaix qu'on choisit^ : ' : i

Ce fort de Kehl était un fort en terre, une pauvre bicoque sans palissade, avec quelques pièces de campagne. Desaix, peu auparavant, Tavait pris en deux heures. II le garda deux mois.

Les Autrichiens, systématiques et savants militaires, bâtirent autour du fort des ouvrages énormes, une ligne de puissantes redoutes dont chacune eût valu le fort. Tout cela supérieurement armé de canons qu'on amène de Manheim et Mayence. On les amène pour Desaix.

N'ayant pas de canons, il sort et prend ceux de Tennemi. Il en prend dix, en encloue vingt, rentre avec sept cents prisonniers.

De temps à autre, il faisait, la i^uit, le jour, de victorieuses sorties. L*ennemi avait perdu douze mille hommes quand il parvint enfin à dominer le Rhin par ses batteries. Desaix alors traita; mais à une condition, c'est qu'il emporterait (( tout ce qu'il jugerait convenable » . Il emporta le fort. Canons, madriers, palissades, jusqu'aux éclats de bombes dont le fort était jonché, les soldats enlevèrent tout exactement et nettoyèrent la place; de sorte que, Tennemii ne trou-

DESÀIX. 109

vant plus que des monceaux de terre, demandait où était le fort (10 janvier 97).

Le 17 avril 1797, nouveau passage du Rhin sous le feu d'une armée de quatre-vingt mille hommes, couverts par des retranchements que défendent cent pièces de canon. Desaix passe le premier, le sabre à la main, et reçoit d'un Hongrois un coup de feu à bout portant. Grièvement blessé à la cuisse, il a encore la force de sauver le Hongrois et de Tarracher aux mains des Français.

Le traité de Léoben arrêtant les hostilités, le modeste général déclara vouloir étudier les dernières campagnes de Bonaparte, et se rendit en Italie. Celui-ci s'en prévalut avec son adresse ordinaire, et mit à l'ordre du jour de l'armée une visite si honorable pour elle et son général.

lY

Depuis la mort de Hoche, Tascendant de Bonaparte avait tout entraîné. L'invasion de TAngleterre, la grande pensée de Hoche, fut décidément abandonnée pour celle d'Egypte, brillante et poétique, mais sans résultat durable pour qui n'est pas mattre de la mer. Même heureuse, cette expédition n'eût rien décidé, rien terminé ; elle n'eût pas empêché les Anglais de continuer à solder contre nous la guerre éternelle.

Desaix prit part à l'expédition. D'abord, i descend à Malte, s'empare en un instant de toutes les batteries, arrive jusqu'à la place, à portée de pistolet. On sait la capitulation.

DESAix. m

Débarqué en Egypte et commandant l'avantgarde, il marche hardiment sur le Caire. Il fait Connaissance en route avec les redoutés mameluks. Ces tempêtes de cavalerie, qui étonnent au premier coup d'oeil, Desaix enseigna aux nôtres à les regarder froidement et à les attendre de pied fei*me. L'expérience s'en fit surtout aux Pyramides.

Desaix se chargea de poursuivre la victoire dans la Haute-Egypte, et serra de près Mourad- Bey. La grande affaire était d'empêcher ce général des mameluks de fortifier indéfiniment ses troupes par les secours des Bédouins du désert. Desaix, sur les uns et les autres, frappa un coup si ferme, que ces tribus, effrayées, ne mirent plus le pied en Egypte.

Le voilà^ donc, vainqueur, qui organise le pays, amasse des subsistances pour lui, pour Tarmée du Caire. Par deux fois, Mourad revient avec une infatigable fureur, et jette cinquante mille hommes sur le petit camp de Desaix Celui-ci le poursuit à mort par les déserts, jusqu'à ce qu'il aille se cacher aux affreuses contrées des Barabras.

11 avait vaincu Thomme et le climat, les barbares et le soleil. Les tribus vinrent une à une lui rendre hommage, se fiant à son équité, et rappelant Sultan juste. Ce dernier point était grave. Ce n'eût été rien que de vaincre, si rOrient n'eût reconnu la justice de l'Occident, accepté sa juridiction.

Tout homme de sens avait prévu l'issue de la campagne d'Egypte. Une armée non secourue, qui allait diminuant toujours, même par ^. ses victoires, devait ou finir d'elle-même, ou capituler. Kléber voulait le sauver à la France, ce reste admirable de l'armée d'Egypte, qui avait été l'armée d'Italie. 11 essaya de traiter. Desaix eût mieux aimé périr. 11 n'en conclut pas moins, par ordre de Kléber, cette transaction, bientôt violée par les Anglais, qui le forcèrent encore de vaincre à Héliopolis.

Chargé de porter le traité en Europe, Desaix fut arrêté en mer, et prisonnier un mois des Anglais.

Relâché enfin, il aborde, le i9 mai, à Toulon.

Il y avait des années que Desaix n'avait revu sa famille, sa mère, tout ce qu'il aimait. Mais, dans la situation critique où il vit la France, il n'hésita pas un moment à se sacrifier lui-même et tous les intérêts de son cœur. Sans rien attendre, il passa les Alpes, et s'offrit à Bonaparte.

Plus d'un pressentiment sinistre assiégeait son esprit. « Il m'arrivera quelque chose, disait-il aux siens ; il y a longtemps que je ne me bats plus en Europe ; les boulets d'ici ne me connaissent plus. »

En route, il fut retardé par une insolente attaque de brigands piémontais qui lui tuèrent un homme.

On sait la bataille de Marengo et ses étonnantes péripéties.

Mêlas avait déjà écrit sa victoire à Vienne.

Lui-même se Tôta des mains, en détjichant sur ses derrières un grand corps de cavalerie.

Bonaparte, qui de même croyait tenir Mêlas, et qui avait détaché Desaix pour l'envelopper, était fort en péril, si Desaix n'était revenu.

Desaix fil exactement le contraire de Grouchy à Waterloo. Grouchy s'en tint à l'ordre donné et ne bougea pas. Desaix, jugeant la situation changée, entendant le canon lointain, ne tint plus compte de l'ordre, revint, et rétablit la bataille.

Il arrive au premier consul. Les généraux l'entourent ; ils lui content la journée, lui montrent la situation. Tous sont d'avis de faire retraite. Bonaparte ne dit rien, et presse vivement Desaix de parler.

Desaix regarde le champ de bataille ; puis, tirant sa montre : « Oui, dit-il, la bataille est perdue ; mais il n'est que trois heures, nous avons encore le temps d'en gagner une autre. »

Simple et noble parole, qui témoigne, pour l'avenir, et de son cœur indomptable et du jugement qu'il faisait d'une armée qui, brisée, décimée, pouvait, sur le même champ de bataille et le même jour, ressaisir la victoire !

Les troupes fraîches qu'il ramenait avancent pour heurter de front les Autrichiens, les arrêter, pendant que l'armée, ralliée, se jettera sur leur flanc. Ils la croyaient en retraite. Ils sont tout à coup salués par la mitraille de douze pièces qu'on démasque devant eux.

Desaix, à cheval, à la tête de la 9* légère, franchit un pli de terrain et se révèle brusquement à eux par une charge à bout portant.

Ils répondent. Desaix tombe, atteint d'une balle dans la poitrine.

Il était frappé à mort, et ne prononça qu'un mot en tombant : « N'en dites rien. » *

On le comprit, on lui jeta son manteau sur lalête. Mais on ne parvint pas à cacher sa mort. La 9* en fut furieuse de douleur et de

désespoir, et, se précipitant sur la masse des Autrichiens, elle gagna dans cette terrible lutte le surnom A' Incomparable , qui lui a

ii6 LES SOLDATS DE LA RÉVOLUTION.

été conservé jusqu'à la fin de nos guerres.

Desaix ne fut retrouvé qu'avec peine au milieu des morts. On le reconnut surtout à son abondante chevelure noire.

La bataille, décidée par lui, donna la paix au monde, l'empire au premier consul.

Bonaparte était dès lors si sûr de l'empire que, sur le champ de bataille même, regrettant la mort de Desaix, il dit ce mot impérial : (( Je l'aurais fait prince. »

On a prétendu, avec bien peu de vraisemblance, que Desaix, frappé au cœur d'un coup mortel, au fort de la mêlée, au bruit de l'artillerie, aurait pu dire et faire entendre cette longue phrase : « Allez dire au premier consul que je meurs avec le regret de n'avoir pas fait assez pour vivre dans la postérité. » Desaix vivant ne fit jamais de phrase ; en a-t-il fait une à sa mort ?

Quoi qu'il en soit, cette parole sera à jamais démentie. Il a fait assez. 11 vivra.

Il vit, non dans les monuments qui lui furent élevés, à Paris, aux Alpes, à Strasbourg, non dans les vains récits, dans la chronique

DESÂIX. 117

oublieuse ou menteuse, mais au fond du cœur de la France et dans la reconnaissance muette, dans le culte secret des hommes de sacrifice et de devoir.

Je possède un assez médiocre portrait de Desaix, qu'il a laissé faire en Egypte, vraisemblablement pour sa mère, dont il était séparé depuis si longtemps et qu'il ne devait plus revoir. Autrement son excessive modestie n'eût pas permis qu'on donnât cette importance à son image, ni qu'on transmit ses traits à la postérité.

Rien de moins flatteur à l'œil que cette gravure. Le fond, triste et uniforme, est une plaine de la Haute-Egypte, un désert de la Thébaïde, tout d'âpres rochers. Plus près, dans une petite oasis de quelques arbres, se voit le camp français^ tout le mouvement des travaux militaires,

une fourmilière de petites figures noires qui travaillent, apportent les choses nécessaires à la vie. Les femmes, les enfants indigènes vont et viennent parmi les soldats. On sent qu'il y a là une sécurité parfaite, que c'est un lieu de justice et de paix.

On est tout à fait rassuré sur le sort de ce peuple, quand on voit, au premier plan, Thonnête et héroïque figure du général Desaix. C'est celle d'un grand travailleur, d'un homme jeune encore qui a déjà beaucoup fait, beaucoup souffert, et qui jamais ne fera souffrir leç autres.

Avec sa riche chevelure noire, avec sa moustache touffue et ses grands yeux noirs, il a l'air triste, mais ferme et doux.

Il rêve... A la patrie lointaine? aux affections qu'il y laisse? à ceux qu'il aime et ne reverra plus? Non, il pense à ce peuple qu'on voit là-bas, et dont il est le père. Il pense à l'organisation de cette contrée infortunée. Il pense à cette rude campagne de la Haute-Egypte ; dur labeur, obscur et lointain, caché dans les solitudes, loin de l'attention du monde. Si l'Egypte

était un exil pour nos soldais d'Europe, la Thébaïde est un exil par delà TÉgyple elle-même.

Pauvre moine de la guerre, à travers Taffieiix désert des moines de la Thébaîde, il poursuit infatigablement le cavalier mameluck. Sous ce soleil terrible, à Theure où se cache le lion vaincu par la chaleur, où le crocodile haletant se tapit dans le Nil, le général Desaix ne lâche pas prise. Il travaille, écrit, ou combat.

« Sois pur, pour être fort. » Ce mot grave de la Perse antique se réalise à la lettre dans la vie de Desaix. Caractère absolument vierge, il dut sa sève, sa verdeur admirable, à son austérité. Sa vie Qst d'une pièce, d'un fil tout aussi net que fut celui de son épée.

Le devoir, le travail, telle fut sa droite Hgne, et il a ignoré les courbes de la vie. Ce que peut être le plaisir, même légitime, il ne Ta jamais su. Ayant en lui sa récompense, il n'a demandé rien de plus, rien regretté, rien désiré. Se dévouer, sans éclat et sans bruit, ce fut toute son ambition. Indépendant à l'intérieur, gardant toute son âme, il se subordonnait volontiers même à moindre que lui. C'était une de

DESâIX. 121

ces rares créatures que la nature a faites tout

exprès pour le sacrifice, qui d'elles-mêmes se sentent nées pour cela, et qui le veulent ainsi.

Page 1