‹ Les soldats de la révolutionChapitre 10 sur 16 · COMMENCEMENTS · texte numérisé non relu

COMMENCEMENTS

Dans une des visites que j'ai eu Thonneur de faire à la veuve de celui qui fut depuis le général Hoche \ j'ai vu de lui une miniature douce et forte, si bien équilibrée de qualités diverses, qu'elle échappe à toute description.

Hoche était fort grand, il avait cinq pieds huit pouces ; il portait la tête très-haute. H était un peu mince pour sa taille, et peut-être un peu

1. Restée veuve à dix-neuf ans, elle a été gardée de toute affection nouvelle par la religion de ce grand souvenir.

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serré des épaules. Il avait une activité prodigieuse, terrible, qu'ont rarement les hommes de grande taille. Son geste habituel, un peu bizarre, mais qu'expliquent assez les difficultés, les contradictions qui traversèrent sa carrière, était de se mordre souvent la main au pli des secondes phalanges.

La hauteur de son âme était dans tout son aspect, dans sa figure. Soldat aux gardes françaises et très-jeune encore, il figurait à une revue; une grande dame de Versailles, avec la finesse et le tact de son sexe, le remarqua entre tous et dit : « Voyez-vous celui-ci? Ce n'est pas un soldat, c'est le général. »

Du reste, dans sa personne rien de sombre, rien de triste ; une grande sérénité. Et sous ce calme, une appUcation extrême, continue, jamais démentie. Elle seule peut expliquer qu'il ait tant fait, tant voulu, tant pensé, tant projeté dans sa vie de vingt- neuf ans, parti de si bas, ayant à rompre tant et de si cruels obstacles par Teffort de la seule vertu.

Cette action rapide, dévorante, qui le mena si vite à la mort, n'embrassait pas seulement

les sciences militaires; on est pénétré d'étonnement de voir qu'à l'armée de TOiiest, au milieu des tentatives si fréquentes d'assassinat, des craintes de soulèvement, de l'attente de la flotte anglaise, des préparatifs de la descente en Angleterre, il songeait à commencer l'étude de la métaphysique et priait un ami de lui envoyer tel livre de Condillac.

Il répétait à chaque instant, sans s'en apercevoir, et se parlant à lui-même, un mot du fameux Jean fie Witt : « Fais ce que tu fais^ » c'est-à-dire : fais bien et agis fort, travaille sérieusement. Il disait encore souvent un mot héroïque : « Des choses, et non des mots. » En lui point de rouerie, de mise en scène, d'appel à Vart ; point de faiseur d'arrangement pour les bulletins.

Hoche avait. pour les sciences morales la préférence que Napoléon eut pour les mathématiques. Il voulait étudier la philosophie, l'économie poHtique avec O'Connor. Partisan d'abord des avantages commerciaux pour l'Irlande, dès que celui-ci lui eut exphqué la liberté du commerce : « Oh ! la belle science !

VOUS me l'apprendrez I » Il se jeta dans ses bras. M. O'Connor, qui m'a raconté le fait, me disait encore : « Personne n'écoutait si bien que Hoche, n'était si avide de savoir, si désintéressé d'amour-propre. »

Orphelin presque à sa naissance. Hoche n'eut d'autre éducation que celle qu'il se donna lui-même. Nous l'avons appelé un enfant de Paris, quoiqu'il fût né à Versailles. Mais de très-bonne heure, il eut Paris, le grand Paris, pour éducateur.

Paris a ses séductions, comme toutes les grandes villes ; mais pour ceux qu'il n'énerve pas, il est la plus grande école du monde.

Là nul objet qui ne puisse instruire. Les murs parlent, les pierres racontent, les pavés sont éloquents.

Hoche a raconté ses origines dans une lettre magnifique, en réponse à ses ennemis ^. Fils

1. Nous donnons à la fin du volume quelques-unes de ces lettres superbes.

d'un soldat devenu palefrenier aux écuries du roi, il fut d'abord soutenu par sa tante, une fruitière. Mais bientôt il se suffit à lui-même, il se fit soldat.

Hoche, à vingt ans, faisait son éducation comme s'il eût prévu sa destinée. Il dévpi»ait tout. Faut-il dire que ce grand homme, pour acheter quelques livres, tirait de Teau, la nuit, chez les jardiniers. Le jour, il brodait des gilets d'officiers et les vendait dans un café que Ton montre encore au bas du Pont-Neuf.

Son imagination était alors infiniment active et mobile. Il lisait, dévorait Rousseau, le bréviaire de la Révolution, en attendant qu'elle vint. Il lisait aussi des voyages. Il s'engagea, croyant que c'était pour les Indes ; il se trouva que, par une supercherie ordinaire aux recruteurs, ils lui avaient fait signer un engagement dans les gardes françaises *.

Ce corps participait beaucoup à l'esprit du temps. Les gardes françaises étaient en faction aux théâtres, aux Heux publics ; ils y rece-

1. Presque tous les détails intimes de cette biographie m'ont été donnés directement par la veuve de Hoche.

valent d'avance le souffle de la Révolution.

L'ancien régime était assez fou cependant pour se fier aux gardes françaises, mariés pour la plupart. Fort impolitiquement on avait supprimé le dépôt où l'on élevait les enfants de troupe.

Le coup d*État du 23 mai 89, qui brisait la volonté de cinq millions d'électeurs, et donnait au clergé un veto contre la noblesse et le tiers, n'épargnait pas l'armée.

Par Tacte du 23, le roi déclarait de la manière la plus forte qu'il ne changerait jamais . f institution de t armée, c'est-à-dire que la noblesse aurait toujours les grades, que le roturier ne pourrait monter, que le soldat mourrait soldat. Ainsi, le seul changement qu'on fit aux institutiom militaires^ on le faisait contre lui.

Ce fut alors que Jourdan, Joubert, Kléber, qui d*abord avaient servi, quittèrent le service militaire, comme une impasse, une carrière désespérée. Augereau était sous>officier d'infanterie; Hoché, sergent; Marceau, soldat; ces jeunes gens de grand cœur et de haute ambition étaient cloués là pour toujours I

Le jour même où les électeurs de Paris, annulés par le veto du roi, faisant à leur tour leur coup d'État, se réunirent dans la misérable salle d'un traiteur, 25, rue Dauphine, sans être convoqués, et contre la volonté du ministère qui leur en refusait la permission, — les soldats des gardes françaises , comme si le cri : Aux armes ! eût retenti dans les casernes, forcèrent la consigne qui les retenait depuis plusieurs jours, se promenèrent dans Paris, vinrent fraterniser avec le peuple. Depuis quelque temps déjà, des sociétés secrètes s'organisaient parmi eux ; ils juraient de n'obéir à aucun ordre qui serait contraire aux ordres de l'Assemblée.

Le 14 juillet. Hoche est au nombre des vainqueurs de la Bastille. Après le licenciement des gardes françaises, il entre (août 89), dans la garde parisienne, instituée par Lafayette, et il y est nommé adjudant sous-officier. Un jour de manœuvres aux Champs-Elysées, le ministre

de la guerre Servan remarque la tenue et la précision du peloton commandé par Hoche, et demande le nom de « ce jeune homme alerte qui conduit si bien sa compagnie ». Quatre jours après, Hoche reçoit le brevet de lieutenant dans le 58* régiment (Rouergue). En juin 92, il rejoint son corps en garnison à Thionville, et contribue à la brillante défense de cette place assiégée par les Autrichiens. De là, il passe à l'armée des Ardennes, dans la division du général Leveneur.

Le général Leveneur était ce brave entre les braves dont nous avons déjà parlé, qui avait eu ce hasard singulier de prendre un fort à lui seul (la forteresse de Namur). C'était du reste un soldat très-simple, très-dévoué. Nous avons dit qu'il l'était à Lafayette au point que, Lafayette partant, Leveneur, machinalement et d'instinct, était parti aussi. Mais nous avons vu comment il se repentit heureusement, revint, et, reçu comme simple soldat, déposa sans murmure l'épée, l'épaulette, prit le sabre de hussard, jusqu'à ce que de nouveaux services lui eussent fait restituer son grade de général.

Noble simplicité de ces temps si loin de nous !

Le jeune instructeur des volontaires de 92 apparaît dans l'histoire en mars 93, le jour même où toutes les puissances de l'Europe coalisées iSrent subir au général Leveneur son premier échec sous Maèstricht. Hoche, alors capitaine, fut chargé, dans cette malheureuse journée, de sauver le matériel de rartillerie. Il le fit avec audace, habileté, ne laissant pour tout butin à TAutriche qu'un seul canon.

Leveneur l'admira, le prit en amitié, en fit son aide de camp. Il avait bien vite démêlé le héros sous l'effervescence du jeune homme. Il voulut compléter son éducation.

Le brave et bon Leveneur avait lui-même besoin d'une tête pour le diriger. Ce fut le jeune Hoche. Dans la déroute de Neerwinde, dans la retraite qui suivit, ils couvrirent l'armée. Us livrèrent près deLouvain, à laMontagnede Fer,un combat de dix-sept heures, qui fit réfléchir l'ennemi, et lui fit sentir que, tout vainqueur qu'il était, il n'entamerait pas aisément la France.

Leveneur, resté fidèle, à la suite de Dumouriez, n'en était pas moins suspect. Hoche le

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défendit. Quand on arrêta Leveneur, il se fit aussi arrêter. Tout s'éclaircit cependant. Hoche put aller à Paris s'entendre avec les chefs du nouveau gouvernement, les meneurs de Topinion. Il évita les Jacobins, trop défiants pour le militaire, s'adressa aux Cordeliers. Il connaissait déjà Danton. Il alla voir aussi Marat, et plaça dans son journal une forte et chaleureuse lettre contre les intrigants qui perdaient l'armée.

Hoche, à son retour à Tarmée, reçut du général Barthélémy l'ordre d'aller sur-le-champ s'enfermer dans Dunkerque, menacé par le duc d'York.

C'était le moment où la coalition, démasquant sa hideuse immoralité, avouait que le nom du roi n'était qu'un prétexte pour elle. Les Autrichiens dans Gondé, les Anglais à Dunkerque, à Toulon, ne cachaient point qu'ils venaient en conquérants s'approprier la dépouille de Louis XVI, et non secourir son fils.

L'affaire de Dunkerque, pour quiconque sait l'ancienne histoire de France, doit passer pour un des plus grauds périls que la France nouvelle ait courus. Rappelons-nous que l'Anglais, occupant Calais deux cents ans, a été pendant tout ce temps maître de nos mers, mattre de nos côtes, entrant, sortant à volonté de ce terrible repaire > faisant trembler à chaque instant toutes nos provinces du Nord. Telle eût été notre situation s'il eût occupé Dunkerque?

L'indignation donna aux nôtres une force surhumaine. Les rois étaient pris ici en flagrant délit, comme voleurs, la main dans le sac, venant voler Louis XVII qu'ils avaient dit vouloir défendre. Yingt mille Anglais, vingt mille Autrichiens tenaient Dunkerque investie. Hoche se jette dans la place, et fait des prodiges. Devenu chef de brigade , il donne aux travaux une activité extraordinaire ; il exécute , avec sept mille hommes des réparations qui en auraient exigé vingt mille ; il se met à piocher lui-même. La garde civique est découragée, il relève son énergie; les matelots se sont insurgés, il les ramène au devoir. Il communique

à tous son patriotisme et sa flamme. On a conservé plusieurs deS mots d'ordre qu'il donnait chaque jour, et où apparaît la grandeur de sa pensée : Despotes, Mort. — Pitt, Néant. — France, Exemple, — Liberté, Univers.

Dans une foudroyante sortie, il écrase la gauche anglaise, Jourdan écrase la droite.

L'ennemi n'eût pu échapper si le général Houchî^d n'eût, par hésitation ou faiblesse, luimême arrêté la victoire.

C'est à Dunkerque que se révéla l'étonnante lucidité de Hoche sur les choses de la guerre. Il adressa au Comité de salut public un plan simple et hardi, qui, plus tard, adopté, suivi à la lettre, décida le succès de la campagne de Hollande.

Ce mémoire contenait des vues de génie.

L'auteur demandait que l'armée de Nieuport suivît une marche plus déterminée : c< Nous faisons une guerre d'imitation, disait-il, nous allons où va l'ennemi. Ne pouvons-nous donc agir de nous-mêmes ? Cessons de nous disséminer, combattons par masses et marchons fièrement à la victoire. Marchons ! il ne faut

pas que la République attende Tan prochain pour être sauvée! »

Le !•' octobre 93, Carnot, se trouvant assis au Comité de salut public près de Robespierre, lui passa une lettre qu'il venait de recevoir, signée Hoche, un nom inconnu.

Cette lettre, toute pleine d'ardeur patriotique et républicaine, faisait la proposition hardie d'une descente en Angleterre, indiquait les moyens possibles, supputait les forces nécessaires, et se terminait ainsi : « Je ne demande ni place, ni grade, mais l'honneur de metlre le premier le pied sur la terre de ces brigands politiques. »

Robespierre, après avoir lu, dit à Carnot :

<c Yoilà un homme infiniment dangereux. »

La défiance de Robespierre n'était pas, il faut le dire, trop déraisonnable. Robespierre, Saint-Just, en amants jaloux de la République, avaient le pressentiment qu'elle périrait par

les généraux. Or, de tous, et sans excepter Bonaparte qui vint plus tard, Hoche semblait le plus à craindre. Il Tétait par une chose que lui seul eut à ce degré, la chose dangereuse dans les cités libres : il était aimé.

Un vieux et vénérable général, très-savant des choses et des hommes de ce temps déjà reculé, et qui a gardé son bon sens dans Tinfatuàtion universelle, le général Koch, me dit un jour un mot qui me frappa fort : <& Mais enfin, demandais-je, qui l'eût emporté des deux ri vaux. Hoche et Bonaparte?» Il me répondit ces propres paroles : k Contre ce terrible calcula- . teur, Hoche aurait eu une chance : il était aimé *. »

Pourquoi Tétait-il ? Lui-même en dit la principale cause : il aimait. C'était sa maxime, qu'il répétait à chaque instant : « Pour être aimé, il faut aimer. » Il n'aimait pas seulement ses égaux, mais, ce qui est rare, ses chefs.

Il fut aimé fanatiquement de tous ceux qui l'entourèrent. Les sombres et défiants procon-

1. l\ ajoutait : « Â la longue cependant rbomme de calcul Teût emporté. »

suis envoyés aux armées de Rhin-et-Moselle purent craindre que ces sages armées, les plus sages de la France, ne fussent pourtant corrompues par leur enthousiasme pour ce séduisant jeune homme. Les militaires, Ney, Lefebvre, l'auraient suivi à Taveugle ; les héros de la République, les Desaix, les Championnet, avaient un faible pour lui, ne le distinguant pas de la RépubUque elle-même.

Mais si cet attachement des plus grands hommes de guerre semblait le rendre dangereux, il pouvait lui prêter aussi une force utile àia patrie, si, Theure venue, épargné par le destin, il se fût constitué (comme il est probable) le défenseur de la liberté contre l'ambition militaire. Lui seul, appuyé sur la Repu- * blique et sur ses glorieuses amitiés, il eût opposé une barrière au nouveau César. L homme à qui les dieux cédèrent (pour parler comme un ancien) eût pourtant trouvé un obstacle : le général Hoche et le droit.

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